Une littérature-boîte à outils

«Triptyque de la peur» d’Alexandre Friederich et «Vieille branche» de Sabine Zaalene dans la collection SushLarry (art&fiction, 2017)

Approfondimento del 22/08/2017 di Thomas Flahaut

Du travail des éditions art&fiction, je tenterai dans ce focus de ne pas dire qu’il est «inclassable» — son éditeur Stéphane Fretz en a fait le vœu dans un focus précédent. Le nom de la maison annonce le programme, entre édition d’art et édition littéraire. Je dirai donc simplement que le travail d’art&fiction est «hybride». Un travail, un geste hybride, le terme semble très bien convenir à la collection SushLarry. Inaugurée en 2003, elle a pour vocation de «mettre l’art à la portée de la vie de tous les jours de chacun, par des textes courts, un format de poche, un prix très accessible». Depuis 2015, la collection se distingue par les sérigraphies blanches originales sur la couverture noire de chaque livre qu’elle publie (Ces couleurs ont le vent en poupe chez art&fiction: La Fête des cabanes de David Bosc, publié dans la collection Varia porte également en couverture une sérigraphie blanche sur fond noir). Un travail d’artiste donc, comme un écrin pour le texte littéraire. Mais l’hybridité n’est pas que l’affaire du format, elle est aussi celle de la forme. Ainsi, les deux dernières parutions, Triptyque de la mort d’Alexandre Friederich et Vieille branche de Sabine Zaalene oscillent entre journalisme, anthropologie et récit intime, entre reportage et tableaux poétiques.

Alexandre Friedrich revendique une Littérature «pratiquée sur les lieux de l’expérience». EasyJet (Paris, Allia, 2014) a été écrit sur les tablettes pliantes des avions de la compagnie orange. Fordetroit (Paris, Allia, 2015) est une errance dans les rues apocalyptiques de la Motown dévastée. Dans Triptyque de la peur, l’auteur/narrateur explore trois espaces, et décrit trois «variétés» de la peur: l’angoisse, la crainte et l’effroi.
«Verracos», est le titre du premier des trois textes du recueil. C’est aussi le nom donné à des taureaux ou cochons de pierre sculptés par des Celtes des montagnes de Castille. Appartenant depuis longtemps au paysage castillan, l’archéologie, depuis près de deux siècles ne parvient pas à expliquer leur provenance et leur fonction. C’est avec un regard mi-poétique, mi-archéologique qu’Alexandre Friederich va opérer «le passage de l’archéologie à l’anthropologie fictive». Il en conclut ceci: «Les Verracos sont une figure tutélaire de la peur». Leur fabrication était, du temps des Celtes, censée conjurer l’angoisse. Plus que les conclusions de cette «fiction anthropologique», ce qui importe, c’est la place accordée à la fiction littéraire dans la démarche de Friederich: «Là où l’enquête archéologique échoue à dire la fonction, la fiction construit le réel». Car plus que des récits documentaires, les trois courts textes du Triptyque abordent la littérature comme une discipline permettant d’expérimenter ce que manquent parfois d’autres sciences humaines. Elle est une reconstitution, pour reprendre les mots de l’auteur, de «ce qui n’est pas», ou sert simplement à éclairer le réel avec des moyens qui lui sont propres. Chaque texte se veut ainsi être une expérience singulière, et porte un sous-titre en forme de proposition générique: «Verracos, archéologie fiction»; «Mirage III, sociologie spéculative»; «Scène de cul, pornographie sémantique». À Payerne, un scandale autour de l’achat d’avions de chasse par la Suisse dans les années 60 (déjà), dû au zèle des militaires, permet d’éclairer le «perfectionnisme» de ces derniers comme «une expression décalée de la peur qui culminera dans les années 1990 avec la doctrine de la guerre américaine sans morts». Sur internet enfin, l’auteur voit dans la manière dont les clips pornos scénarisent l’acte sexuel une perpétuation de la logique de rationalisation propre à l’industrie. La spéculation littéraire mène alors au vertige. Elle amène l’auteur à faire le constat de l’uniformisation terrible de nos désirs par la logique économique et de notre incapacité à «construire un modèle sexuel propre». Ainsi se clôt un triptyque qui s’était ouvert sur l’optimisme d’une littérature capable de combler les lacunes des sciences humaines. La littérature a creusé dans le réel, et ce qu’elle a trouvé ne peut susciter que «l’effroi».

Dans Vieille branche, premier livre de Sabine Zaalene, plasticienne suisse d’origine algérienne, c’est l’intime qui est un outil pour questionner le réel. Le livre dans la tradition des récits de filiation. Un souvenir pousse l’auteure à éclairer le passé de sa famille, il y a des décennies, en Algérie. Ce souvenir, c’est celui, imprécis, d’un arbre, qui inspire à l’auteure un jeu de mémoire presque perecquien:

À Souk-Akhras se trouve l’Olivier de Saint-Augustin. […] De Souk-Akhras, je me souviens des oranges et des citronniers, […] je me souviens du goût des olives, je ne me souviens pas de l’olivier.

Dès le chapitre suivant cet incipit nostalgique, le récit bascule dans l’enquête. Recevant par Facebook le message d’un ami d’enfance de feu son père, elle part à la recherche de l’olivier de Saint-Augustin. En chemin, elle tentera de raconter cette Algérie de ses origines, au fil des rencontres, des voyages. La poétique de l’enquête, construite par Sabine Zaalene, accorde une grande place à la mise en scène de la recherche documentaire virtuelle. Naviguant sur Google Earth, conversant par chat, ces moments qui font le quotidien des vies des écrivains aujourd’hui surgissent dans le texte et forment une très intelligente mise en abîme de l’écriture.
Vieille Branche, tout comme Triptyque de la peur, réunit des textes courts. Mais si, le livre d’Alexandre Friederich se présente comme un recueil de textes proches du reportage littéraire, Sabine Zaalene, sans doute influencée par son activité de plasticienne, propose quant à elle un récit composite. Dérives et conversations virtuelles, récits de voyage, de souvenirs, descriptions de cartes postales, elle réunit des fragments en une constellation — constellation évoquée par la sérigraphie en couverture qui dessine, au milieu d’une branche sciée, des points blancs posés sur le noir du papier. Les formes très diverses, les chapitres courts scandent la quête et le voyage de l’auteure vers l’Algérie des origines. Les textes se succèdent comme les bornes sur le bord d’une route que l’on observe depuis la vitre d’une voiture. Car chez Sabine Zaalene, de Genève à l’olivier de Saint-Augustin, le monde défile sous nos yeux, et la quête du passé sert à interroger le présent: «la décennie noire du terrorisme» qu’a vécu l’Algérie dans les années 90 et qui a infusé dans la société une religiosité rigide et inquiétante, la place des femmes dans l’Algérie contemporaine. Sabine Zaalene, qui a grandi en Suisse, est à la fois d’Algérie sans en être vraiment. Elle le sait. Et forte de cette connaissance, elle tente de dire le monde tout en se disant elle, avec le recul que permet de prendre le récit.

Les deux derniers livres publiés par la collection SushLarry utilisent l’écriture pour retranscrire, recomposer et questionner le réel. Le livre noir est un espace où se construisent des méthodes, s’expérimentent des formes. Avec SushLarry, Sabine Zaalene et Alexandre Friederich font une proposition très libre et joyeuse malgré le pessimisme, parfois, du ton et des constats: celle d’une littérature-boîte à outils.