C’est quelque chose

Fabienne Radi

Une maison près d’une forêt est louée à des étudiants scandinaves. Un jour, le paysan d’à côté découvre que les Suédois font des «trucs bizarres»! Dans cette fable rurale haute en couleur, l’auteure nous ramène à la culture des années septante, avec un humour au décalage élégamment maîtrisé.

PRIX LITTÉRAIRE CHÊNOIS 2016

(Présentation du livre, Éditions d'autre part)

Recensione

di Marina Skalova

Pubblicato il 02/05/2017

À la fin des années ’60, un couple de citadins, Paul et Suzie (mais cela pourrait aussi être Bernard et Marion ou Stéphane et Christine, tant ils semblent quelconques) achètent un terrain et font construire une maison à la campagne. Un petit coin de paradis coupé du monde, qui fait le bonheur de ces deux jeunes médecins.

Paru aux éditions d’autre part, C’est quelque chose est le premier lauréat du prix littéraire chênois, décerné à la fin de l’année 2016 à ce manuscrit alors inédit. L’auteure, Fabienne Radi, fribourgeoise de naissance et genevoise d’adoption, enseigne à la Haute école d’art et de design, à Genève. Elle a publié des essais sur l’art et des livres d’artiste. En ouverture de son livre, elle cite la poète française Nathalie Quintane, ainsi que les artistes Marcel Duchamp et Paul Newman.

Le récit est divisé en de brefs chapitres, chacun pourvu d’un titre plutôt amusant («regarder une tarte ou boire de l’eau de vie» ou «visions sur un tracteur»). L’écriture est précise, pragmatique, plutôt distanciée, et surtout sans aucune fioriture, à l’instar de celle de Quintane. Chaque scène, décrite par une narratrice extérieure, est dépeinte avec une attention presque cinématographique.

Avec un humour laconique, une ironie nonchalante, elle dépeint la modification rapide des zones rurales suite à l’arrivée de nouvelles populations. Les Mercedes se garent dans les fermes, les «jets de massage relaxants» se substituent à la traditionnelle «toilette rudimentaire au broc et à la cuvette». Si ces mutations peuvent faire penser à la gentrification d’aujourd’hui et la séduction qu’exercent les zones rurales aux yeux des citoyens décroissants, le texte retrace surtout le début de la transformation des campagnes, dans les années 60-70 – mais les parallèles avec aujourd’hui peuvent prêter à sourire.

Deux mondes, rural et urbain, se heurtent donc l’un à l’autre. Ils se découvrent dans leur étrangeté, apprennent à s’apprivoiser, avec plus ou moins de succès. On pourrait également dire qu’il s’agit de la rencontre entre deux classes, mais la critique sociale ne semble pas centrale ici. La narratrice adopte plutôt une position d’observation, teintée de dérision. Tel un phare qui les éclairerait de haut en bas, elle brosse le portrait-robot de ses personnages. Dotés de peu de caractéristiques individuelles, ils apparaissent plutôt comme des stéréotypes. Suzie et Paul ressemblent ainsi à des images détachables, de ces autocollants à l’effigie de jeunes couples que l’on collerait sur un coin de frigidaire.

Bientôt Suzie et Paul attendent des jumeaux. À leur naissance, Suzie arrête de travailler pour les élever, Paul continue sa carrière. À l’époque, on n’avait pas vraiment le choix. C’était comme ça.

La femme s’efface derrière le mari, le paysan derrière l’homme de la ville ou le promoteur immobilier. Si la dénonciation n’est jamais frontale, elle affleure à travers l’évidence des structures sociales dépeintes. Dans le petit monde parfait du couple de classe moyenne, Suzie renonce à sa carrière, afin de permettre l’essor de celle de Paul. En concurrence avec les médecins venus des pays de l’Est acceptant de travailler pour des tarifs dérisoires, celui-ci décide de booster sa carrière grâce à un séjour à l’étranger. La petite famille part s’installer à Oslo pour un an. Paul travaille, Suzie s’occupe des enfants. Tout se passe pour le mieux.

Pendant ce temps, la maison est sous-louée à de jeunes étudiants suédois, en échange universitaire. Cinq robustes gaillards aux physiques de bûcheron y prennent leurs quartiers. Ils roulent en grosse voiture américaine, sont bruyants et klaxonnent. On apprend également qu’ils courent après les moutons «en émettant des sons gutturaux étranges» et «ne lésinent pas sur l’aquavit». A l’arrivée du printemps, ils organisent de grandes fêtes dans le jardin. Ils invitent des filles nues à se prélasser à leurs côtés, devant les yeux incrédules des habitants locaux. Le récit prend alors un tour cocasse et imprévu. La situation dégénère à vue d’œil, jusqu’à adopter un virage parfaitement absurde.

Cette dimension décalée est décuplée par des notes de bas de page, qui donnent la parole à d’autres personnages que la narratrice: la sœur de Suzie dont le petit ami a filmé la construction de la maison avec une caméra super-8 ou le dessinateur d’un pingouin sur des paquets de cigarette, par exemple. Ils enrichissent les propos de la narratrice d’un second point de vue ou mettent en perspective ses propos, quitte à saper sa toute-puissance. On perçoit là un certain nombre d’échos avec l’écriture d’autres auteurs proches de la HEAD – Jéremie Gindre ou Marie-Luce Ruffieux, par exemple – dont les textes sont également marqués par une forme de détachement quant aux dispositifs narratifs, la présence de références picturales et la mise en abîme fréquente de procédés artistiques.

De ce premier livre, on retient avant tout l’ironie permettant de pointer l’absurdité des structures établies. À partir d’une situation narrative simple, C’est quelque chose séduit par son humour, son ton laconique et le regard acerbe qui s’y dessine.