L'invité: Matthias Zschokke

Entretien

Approfondimento del 04.07.2000 di Patricia Zurcher

Matthias Zschokke, fidèle à ses habitudes, persiste à surprendre les lecteurs en se jouant de leurs attentes. Depuis Max (1982), qui lui valut jadis le Prix Robert-Walser, le temps a passé, laissant des traces bien visibles sur les corps et dans la tête des personnages. Das lose Glück, la dernière mosaïque inachevée de l’auteur, dissèque avec humour et précision les doutes et les désillusions d’une génération.

Vos trois premiers livres, Max, Prinz Hans et ErSieEs se passaient tous à Berlin, où vous êtes vous-même établi depuis longtemps. Dans Das lose Glück par contre, Berlin n’occupe plus le devant de la scène...

Disons que la moitié du livre se passe quand même à Berlin... C’est là, ma foi, que je vis depuis vingt ans et comme je parle de ce qui m’est proche, Berlin figure toujours dans ce que j’écris. Je ne suis pas le genre d’auteur qui emmène ses personnages à Mexico; chez moi, le voyage conduit plutôt à l’intérieur, parce qu’il y a plein de choses autour de moi que je n’ai pas encore élucidées. J’ai l’impression que tout est là et qu’il suffit de bien regarder. Berlin suffirait donc amplement à remplir encore des livres entiers. Ce qui m’agace, c’est l’aspect mode de cette ville, je trouve cela sans intérêt. Mais il y a quelque chose dessous qui détermine réellement un lieu et les gens qui y vivent. Ce qui m’intéresse à Berlin, c’est la lumière par exemple, c’est une ville sombre en hiver, alors qu’en été, il y fait jour plus longtemps... Mais tout ce côté capitale, métropole européenne et tout cela, c’est du ramdam superflu et j’essaie de ne pas le faire entrer dans mes livres, ou alors cela n’apparaît que dans la marge, vite fait. C’est peut-être de là que vient cette impression que dans mon nouveau livre, Berlin occupe une place moins importante que dans les précédents. Et du fait aussi que dans ce livre, il y a un autre monde que j’oppose à Berlin, le monde dont je viens; il ne se limite pas exclusivement à la Suisse, il s’étend jusqu’en Italie. C’est plutôt un monde rêvé, désiré, et ce désir s’accroît de plus en plus chez moi, je me sens de plus en plus attiré par le sud, son atmosphère, la manière dont les gens interagissent, leur attitude face à la vie...

Dans Max déjà, votre premier livre, vous avez passablement malmené et remis en question le roman en tant que genre littéraire. Qu’a-t-il donc qui vous déplaît tant?

Il ne me déplaît pas, mais je suis incapable d’écrire un roman, je n’en possède pas les moyens techniques, et quand on n’y arrive pas, on ne le désire pas. J’aime bien les romans, j’ai du plaisir à lire Madame Bovary qui, soit dit en passant, ne respecte pas non plus la forme du roman. Mais je m’aperçois que je m’ennuie de plus en plus quand je lis des romans achevés, peaufinés; lorsqu’il s’agit de romans contemporains, j’ai l’impression que je sais déjà comment l’histoire va se poursuivre. L’histoire ne m’importe pas, car il n’en existe qu’un nombre limité en ce bas monde et nous les connaissons à peu près; leur structure, leur déroulement ne peuvent pas nous réserver de grandes surprises. Il n’y a que dans le détail que des sauts peuvent soudain se produire et irriter le lecteur; c’est cela que j’essaie de faire. Je ne veux pas démolir le roman, ni formuler une contre-proposition, ce qui m’intéresse vraiment, c’est le fait de raconter en soi. Tout auteur voudrait que son livre se mette à vivre, on voudrait créer quelque chose qui ne soit pas mort, or l’écriture consiste à tuer sans cesse. Quand on met quelque chose par écrit, on le fige à tout jamais. On produit des cadavres à la chaîne et ce faisant, on désespère...

C’est donc dans l’irrégularité que se cache la vie...

Oui, ou dans la régularité, cela existe aussi, quand soudain le texte se met à se répéter, à faire du sur-place, et que l’on se demande ce qui se passe. Je ne peux pas dire à quoi ressemble un livre vivant, je ne fais que constater que le roman «classique», celui qui cherche à remplir les exigences du genre, m’ennuie. Je baille quand j’ai l’impression que quelqu’un a fait cela pour me divertir, c’est un travail artificiel, ce n’est pas de l’art. Pour que cela soit de l’art, il doit y avoir quelque chose de plus, je crois, qui m’inquiète et que je ne peux plus expliquer en tant que lecteur. Je crois que l’art n’est jamais délibéré, l’art, c’est toujours ce que personne ne veut. Dès que l’on se met à l’accepter, l’art commence à mourir.

Et pour le théâtre, votre démarche est la même?

Oui, c’est drôle, ce n’est pas volontaire. Je ne m’en aperçois qu’après coup. En Allemagne par exemple, le théâtre qui se joue en ce moment est très physique et très rapide, plein d’action, d’images, de musique, et voilà que bizarrement, je me mets à écrire des monologues particulièrement longs... Dans ma nouvelle pièce, qui n’a pas encore été montée, il n’y a plus que des personnes assises qui parlent et parlent encore. Je ne veux pas écrire contre le théâtre d’action, je remarque seulement que quand tout s’agite autour de moi, l’envie me prend soudain de ramener le calme et d’observer ce qui se passe. Mais je ne peux le dire qu’après coup, parce que je ne le fais pas délibérément. De toute façon, on se meut toujours dans son époque, on est toujours guidé par la mode, que l’on s’y oppose ou qu’on la suive.

Vos personnages, bien qu’ils refusent toujours un peu de devenir de vrais personnages, ne sont pas non plus de pures créations de l’esprit, ils ne détonnent pas dans cette fin de siècle...

Non, je trouve que ce sont des personnages parfaitement réels, tangibles, et qu’ils n’ont rien d’expérimental ou de construit. Je pense que les gens autour de moi sont comme eux et que je suis comme eux. J’ai l’impression que je décris notre époque dans les domaines que je vois, la Suisse, l’Allemagne; je décris vraiment une situation sociale précise, un regard sur le monde. On me dit souvent: «ce n’est pas comme cela que je me vois», «je ne trouve pas que nous sommes comme cela», «nous ne sommes pas à bout comme tes personnages»... Mais moi je trouve que nous sommes à bout comme eux. Je trouve que l’agitation actuelle, et pas seulement au théâtre, ressemble à la course vaine du hamster dans sa roue. En réalité, les gens sont complètement au bout du rouleau et ne savent plus quoi faire. Il y a quelque chose d’une ambiance fin de siècle dans tout cela, je crois que nous sommes désemparés, mais que nous ne voulons pas l’admettre.

Vos personnages ont toujours un peu de peine quand il s’agit de s’adapter à la société dans laquelle ils vivent...

Oui, justement, parce que je crois que la société ne s’avoue pas la vérité, la société affirme toujours être autre chose que ce qu’elle est. C’est pour cela qu’il y a ces personnages qui disent «désolé, ce n’est pas ma vision des choses, je voudrais sortir un moment de tout cela et pouvoir dire que je me sens plutôt comme cela». En cela, ils ne sont pas des prototypes de notre société, ils vivent plutôt dans la marge, mais ce n’est qu’un pas qu’ils ont franchi consciemment. Ils ne s’opposent pas à la société, ils sont la société; simplement, ils ont effectué ce petit pas supplémentaire qui consiste à dire qu’ils se sentent un peu bizarres, un peu étrangers dans leur peau, dans leur entourage... Je pense qu’on en serait tous là si on avait le courage de se l’avouer. Mais c’est douloureux, bien sûr, de se rendre compte que l’on a perdu la cadence et que l’on n’a plus envie de fonctionner...

Max, autrefois, rêvait de pouvoir être enfin comme tout le monde. Mais dans Das lose Glück, vous n’exaucez toujours pas ce vœu...

Il se peut que Max, à l’époque, se soit senti extérieur à cette société et qu’il s’y soit frotté. Mais les personnages de mon dernier livre font partie de la société, ils y occupent leur place et ne veulent plus devenir comme les autres, parce qu’ils le sont déjà. C’est peut-être pour cela que le conflit se situe encore beaucoup plus à l’intérieur d’eux-mêmes. D’un côté, on devient de plus en plus indépendant, parce que l’on peut se passer d’ennemis, on n’a plus besoin des ennemis extérieurs. Mais à l’intérieur, ces personnages sont de plus en plus désemparés.

Jadis, dans Max, vous répondiez au lecteur qui demandait: «et alors?»: «Cette soif de savoir, je ne l’étancherai pas. Une soif étanchée n’est pas une soif.» La littérature n’a donc pas à fournir des réponses, ni à remplir des attentes?

Non, je trouve que la plus belle chose qu’un livre puisse déclencher, c’est de désécuriser le lecteur, de le pousser à s’interroger. Un livre est bon quand il me déstabilise et me réveille, bien qu’il dise ce que je pense moi aussi, mais d’une manière simple et incontournable. Un livre doit me pousser à me confronter à mes propres pensées. Je trouve un livre incroyablement riche s’il se sert de moi, s’il m’utilise en tant que lecteur, s’il m’intègre et m’autorise à penser encore quelque chose.

Les fragments semblent avoir plus de valeur à vos yeux que le tout...

Oui, mais il existe de nombreuses théories à ce sujet, je ne les ai pas inventées. Ce sont les romantiques qui ont commencé, qui ont créé volontairement des fragments, afin que le spectateur ou le lecteur supplée par l’imagination. Quand j’imagine un nez, il est généralement plus beau que celui que je pourrais voir. Mais dans le fond, on ne peut pas créer des fragments, le résultat est toujours un peu kitsch, bien que ce soit très intéressant. Moi-même, je ne crée pas de fragments, je préfère les morceaux, les morceaux achevés, ceux dont je me dis qu’ils sont justes comme cela, qu’ils peuvent rester ainsi. Mais je n’ai pas de programme. Parfois, je me donne toutes les peines du monde pour raconter vraiment une histoire d’un bout à l’autre, mais il y a toujours un moment où je m’aperçois que ce n’est plus qu’un marathon, que de la discipline, et que je ne le fais plus que parce que j’ai décidé de le faire... Il me semble que ce n’est pas nécessaire.

Est-ce un hasard si après Brut et Piraten, votre nouveau livre se déroule lui aussi sur un bateau, mais sur un yacht cette fois-ci?

Je ne me suis dit qu’après coup que cela commençait à faire un peu beaucoup de bateaux, mais c’est si pratique, un bateau, parce que l’on peut oublier le monde, on peut le laisser derrière soi et se concentrer sur les gens qui sont à bord.

Dans le fond, ce qui vous intéresse, ce sont les relations entre les êtres?

Oui, j’adorerais écrire des histoires d’amour, de véritables histoires de relations; mes histoires traitent toujours d’êtres humains et de la relation que l’on entretient avec quelqu’un, des problèmes que cela pose et de ce désir de pouvoir enfin agir «juste» avec quelqu’un.

Entretien et adaptation française: Patricia Zurcher