Les Éditions Empreintes

Contributions et réflexions

Approfondimento del 09.10.2001 di François Rossel et Alain Rochat

Éditions Empreintes
Les Livres: Des bouteilles à la mer!

par François Rossel

Qu'ils nous fassent suer les livres! Qu'ils nous débordent! Nous les jetons comme des bouteilles à la mer.

Enfant, j'avais cette idée que tout livre contenait un trésor et que je pouvais le découvrir en une sorte de lente dégustation. Je pensais aussi que tout ce qui était imprimé ne pouvait être que vrai. La présence des livres me rassurait. Je comparais leurs odeurs. J'imaginais qu'ils aimaient se trouver là ensemble dans la grande bibliothèque.

Adolescent, je découvrais grâce à plusieurs maîtres de collège et de gymnase quelques poètes. Parmi lesquelles: Eluard, Jaccottet, Guillevic. J'admirais la Collection grise de Bertil Galland et je passais de longues soirées à me nourrir de poèmes, à couper les pages, à rendre ces livres miens. La poésie me parlait, répondait à mes coups de gueule, accompagnaient mes interrogations existentielles. Je prenais plaisir à côtoyer une telle liberté dans le langage et une telle vigueur. Les poètes étaient mes pères bienveillants et néanmoins subversifs.

À 24 ans, je commençais ma première année d'enseignement. C'était le premier jour. J'allais entrer dans la classe. Et je me cramponnais, pour contrer mes craintes, aux quelques recommandations que mes maîtres de l'école normale m'avaient soufflées. Le Département de l'Instruction publique m'avait placé dans une classe de dernière année, une de ces classes d'élèves, à qui l'école n'a pas distribué grand chose d'autre que des échecs. Je suis derrière la porte. J'entends le chahut qu'ils font. J'ouvre. J'entre en classe.
Quelques heures plus tard, j'en ressortais avec une tête pleine de projets. Je venais en effet de découvrir un atelier de typographie au sein même de la classe. Plusieurs presses, des casses pleines de caractères en plomb, des réserves de papier, des poèmes d'élèves, l'odeur de l'encre, des bidons d'acétone. Je découvrais des mots nouveaux, tels que «cicéro», «corps», «point», «chasser une ligne», «lier un texte», «espace» (qui en imprimerie est féminin), «mastique», «justifier en drapeau», et tant d'autres. Bref, un nouveau monde. Les mois qui suivirent furent difficiles pour l'instituteur qu'on n'épargnait de rien. Toutefois je me sentais prêt à supporter bien pire, avec un atelier de typographie à portée de main. Je retrouvais une vieille fascination dont je ne soupçonnais même plus l'existence. On a en nous des rivières souterraines dont on ignore même le cours et qui réapparaissent.

À cette époque aussi paraissait un livre de Maurice Chappaz, À rire et à mourir. Une phrase (que je dis comme un vers), je la cite telle qu'elle s'est promenée en moi avec ses hiatus qui heurtent: «Pattes d'oiseaux sur un névé où il y a eu un envol». De la vie restent les signes. J'y vois la neige des livres, les traces infimes qu'on y abandonne. Les  œuvres.

«Pattes d'oiseaux sur un névé où il y a eu un envol». J'y reconnais aussi le travail d'impression et d'édition que j'ai entrepris plus tard. Je dois à mes élèves ce qu'ils m'ont enseigné: puiser les caractères, les assembler en une composition qu'on ficelle et qu'on dépose sur le marbre. On tend alors une feuille à la presse qui l'avale en un coup de manivelle. Voici les pattes d'oiseaux sur le névé! Voici les empreintes toute fraîches!

Alain Rochat s'est joint à moi depuis. Nous avons cherché ensemble les gestes du métier, dans une cave insalubre, humide et froide. Le plus beau geste, c'est le plus sûr. Savoir faire, c'est apprendre à aimer.

Chappaz nous a tendu un manuscrit bouleversant, Octobre 79, journal des derniers jours de son épouse Corinna Bille, qui s'en est allée «par la petite fenêtre bleue des icônes», comme elle l'a confié quelques jours avant de mourir. Cent soixante-deux pages tirées à la main, feuille à feuille... Pour nous, le temps a cessé d'être, une année durant, les soirs et les week-end. Chaque coup de manivelle nous rapprochait de l'envol de Corinna et de ceux qui nous quittent. Nous avons suivi son départ pas à pas, mot à mot. Nous étions en 1986.

Aujourd'hui les temps ont changé, «Empreintes» s'est fait sa place discrète et sûre dans le monde littéraire suisse romand. Notre catalogue compte 94 titres. Nous avons troqué notre presse à épreuves contre des écrans d'ordinateur. Ce qui demeure, c'est la valeur que j'accorde à la poésie et aux livres.

Éditions Empreintes
Cent livres, et après?

par Alain Rochat

Au printemps prochain, les Éditions Empreintes publieront leur centième livre (entre autres). Quand certains entreront dans un nouveau millénaire, nous nous contenterons – modestie obligée de la poésie… – d’une nouvelle centaine. Même si l’époque est friande de statistiques, de bilans et de prospectives, je n’ai guère l’humeur à cela: je sais bien la diffuse tristesse qui naîtra de ce type d’analyses; c’est qu’on n'applique pas impunément à un éditeur de poésie des méthodes propres à l’activité économique.

Mais bon, cent livres? J’en ai nonante-quatre sous les yeux qui occupent la bibliothèque, à ma gauche, avec leur dos, leur couleur, leur toile (leur poussière aussi) et, vraiment, leur silhouette. Chaque livre a gardé des traits de l’histoire de son apparition (oui, apparition!), que je retrouve quand je rêve devant ces rayons tard le soir, telle paperasse enfin mise en ordre, telle lettre écrite, telle mise en page provisoirement au point. Comment dire exactement ce sentiment? Tant d’énergie, tant d’illusions, tant de longues conciliations, tant de moments uniques partagés avec tant de personnes, tant de colères aussi, voire de dépit. Je crains alors autant la vanité, suffisamment répandue dans les milieux littéraires et si constamment ridicule, que le misérabilisme, assez souvent attaché aux «petits éditeurs de littérature, si courageux» (et que les autres pillent).

Ces rayons de livres témoignent d’un miracle: le fidèle soutien de nombre de collectivités publiques ou de fondations, soutien sans lequel les Éditions Empreintes n’existeraient pas. Et n’est-il pas paradoxal que tant d’institutions nous soutiennent alors même que le petit nombre qui «fait l’opinion» ne cache pas son mépris pour des livres «que personne ne lit» (ce qui est faux, notre public le prouve)? Beaucoup de manuscrits que nous recevons montrent l’extrême urgence d’une parole vraie, d’un discours personnel, et font preuve, parfois de «talent littéraire», souvent d’une générosité, d’un besoin de l’autre bouleversant, inquiétant aussi, parce qu’excessif. Deux signes qui font que je crois, aussi matérialiste notre société soit-elle, aussi conformistes et mercantilistes certains médias soient-ils, que bien des personnes accordent un haut crédit aux livres de poèmes. Faisons le pas: et si cela était une des caractéristiques (réjouissante) de la culture des cantons romands? Voyez, pour prendre un exemple récent, la place faite aux poètes dans la magnifique Anthologie de la littérature jurassienne 1965 – 2000 qui vient de paraître!

Bon, bien, mais cent livres… J’ai parfois le sentiment que cette «aventure» des Éditions Empreintes est une lutte perpétuelle. Et que la fatigue prend le lutteur toujours au pire moment. Il faut répéter, – et je n’en tire aucune gloire, nécessité fait loi – que tout le travail des éditeurs, François Rossel et moi-même, est bénévole. Que donc le cœur (ou le nerf) de cette «entreprise» a la solidité et la fragilité de personnes qui trouvent, très souvent, dans leur amical commerce, l’humour nécessaire pour ne pas envoyer le tout par-dessus bord. Aventure humaine; goût d’entreprendre; joie de tenir dans ses doigts le livre qui vient de paraître (joie physique, vraie joie enfantine); bonheur de la relecture d’un texte découvert dans un manuscrit, et alors bonheur de la lecture; surprise de découvrir chez l’autre, inconnu, tant de points communs, une familiarité d’esprit; merveille de la conversation; fierté aussi d’entendre l’estime que certains ont pour notre travail; tant de choses qui maintenant, en fait, m’apparaissent assez banalement partie de n’importe quelle histoire passionnée…

Cent livres, et après? Le cent unième!