«Métaphores», une collection dédiée à la poésie

Approfondimento del 04.09.2019 di Claudine Gaetzi

La collection «Métaphore», dédiée à la poésie, existe depuis le début des Éditions de L'Aire. En janvier 2017, Michel Moret a proposé à Xochitl Borel et Arthur Billerey de la diriger. Tous deux ont accepté de se lancer dans cette aventure éditoriale. Nous leur avons demandé pour quelles raisons: «Il se trouve que nous avons tous deux un intérêt marqué pour la poésie. L'idée était aussi d'apporter de la fraîcheur, aussi bien dans le choix des textes que dans la nouvelle mise en pages de la collection. Le choix du papier de couverture, fort et symbolique (un papier cèdre épais) apportait aussi un certain toucher à cet élan.»

Dans cette nouvelle maquette, dont les dos et les quatrièmes sont de couleur vive, ont paru plus d’une dizaine de recueils de poésie d’une grande diversité tant formelle que thématique. L’Aire publie également des recueils de poèmes hors de cette collection.
«Nous recevons un recueil de poèmes par semaine», expliquent Xochitl Borel et Arthur Billerey. «Le quota éditorial de la collection est maintenu à quatre publications par an, sauf exception. Au vu de cette abondance, Michel Moret repêche parfois quelques textes, suivant sa propre intuition. Nos choix éditoriaux sont purement subjectifs. Ils répondent à cette volonté d'orpailleur de trouver la perle rare, celle qui ne ressemble à aucune autre. Celle aussi qui bouscule les codes, sans faire table rase de la création poétique d'hier. Nous accompagnons nos auteurs, en leur faisant des suggestions sur leur texte, en sortant les ciseaux et du fil si nécessaire.»

Cette profusion de publications n’obéit pas à un but commercial, même s’il y a un léger renouveau d’intérêt du côté du lectorat.
«Au niveau des ventes les marqueurs sont toujours faibles», constatent Xochitl Borel et Arthur Billerey. «Cependant, grâce au printemps des poètes et à plusieurs manifestations, la poésie rayonne. Notre défi est de conjuguer nos publications avec ces événements afin de toucher un public plus large.»

Ils n’ont pas non plus le sentiment qu’on pourrait dessiner, de manière générale, une évolution dans les choix formels et thématiques des poètes au cours de ces dernières années: «Nous dirions plutôt que c'est du cas par cas et que, dans ces cas par cas, on y trouve des ressemblances.  Par exemple, les poètes ont toujours parlé de la nature mais aujourd'hui, il est difficile de l'exprimer sans aborder les problèmes climatiques ou de parler de la société sans évoquer les bouleversements dans les rapports sociaux actuels. Le lexique et la langue aussi changent de chemise, à chaque époque ses mots.» 

C’est ainsi que dans cette collection se côtoient des poètes de différents horizons, dont plusieurs sont des auteurs connus, dont la production est foisonnante. Recueil de textes en prose, La Fée Valse (2017) de Jean-Louis Kuffer se veut érotique, rabelaisien, libéré de la morale; premiers émois et autres fantasmes sont traités dans une langue oralisée qui balance entre trivialité et sentimentalité. Vahé Godel note dans L’Or du rien (2018), un recueil consacré à l’observation de mouvements infimes, autour et à l’intérieur de soi: «ma voix crépite au fil de l’eau / je mords le vide à pleines dents / –je regarde passer le temps». Jacques Tornay propose dans À parts entières (2018) une suite de poèmes ancrés dans la vie quotidienne où transparaît, sans toujours éviter les clichés, un questionnement philosophique et identitaire: «On en vient au fait avec soi-même, / la vie nous apparaît sous la forme d’une œuvre à simplifier / dans le saint oubli des choses apprises.» Pierre-Alain Tâche, dans Ailleurs commence ici (2018), nous offre des promenades mélancoliques à travers des paysages vaudois, dans une langue ciselée et fluide; ses poèmes dénotent d’une grande sensibilité et touchent par une réflexion sur le regard et le langage: «Le lac engloutit les mots qui tentent de le dire; le ciel reste muet. Et la langue devient perméable au regret, qui nourrit l’élégie.» Les brefs récits de Jacques Roman dans La Majesté du terrible suivi de O Rato (2019) interrogent les relations entre création et destruction, que ce soit d’une œuvre ou de soi-même; est-ce un signe de folie que d’avoir l’esprit «enveloppé par la majesté du terrible», et cela condamne-t-il à souffrir de solitude, jusqu’à désirer mourir?
Des parcours extrêmement dissemblables peuvent mener à la poésie. André Petitat, qui a été professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de Lausanne, génère un déferlement de mots dans Nomade de toi (2017) et Bascules ciao (2018); par des jeux de sonorités, il se joue du sens, le brouille et le récrée, dans des effets de miroirs où les mots se répondent; dans le premier recueil, un je plein de fantaisie affirme: «J’ai bu d’un trait / cent milliards de neurones / l’imaginaire s’est échappé» ; dans le second, le je admet qu’il a parfois «de la fuite dans les idées». La française Sylvie-E. Saliceti a été avocate avant de se consacrer à la littérature. Son recueil La Voix de l’eau (2017) offre une belle suite de poèmes méditatifs composés aussitôt après des baignades en toutes saisons dans le lac ou la mer, où «le corps est une langue apprise» et où la nage apparaît comme une quête de «l’au-delà du langage»: «La voix de l’eau, personne ne sait d’où elle provient, elle est comme la mer – insaisissable.» Fils de mineur ayant grandi dans une région reculée du Kosovo, Shemsi Makolli quitte son pays en guerre pour la Suisse à l’âge de vingt-trois ans; passionné de littérature, il écrit en français, qu’il a appris à l’âge adulte, et en albanais, sa langue maternelle. «Accroché au cintre de l’absurde / Je ne ressemble plus à moi-même», confie-t-il dans son recueil bilingue L’Anatomie du rêve / Anatomia e ëndrrës (2017) ; de qualité inégale, ses poèmes émeuvent par l’expression de ce qui «éclate en débris dans l’esprit blessé».

Les derniers titres parus sont deux premières œuvres de poètes romands, où l’on perçoit un fort goût pour les jeux de sonorités, un attrait pour les formes classiques et un étonnant sens de l’image. Dans Passage à gué (2019), Laurent Galley mentionne notamment Baudelaire, Verhaeren, Huysmans, Apollinaire et Verlaine, dont l’influence est perceptible dans ses poèmes qui passent d’une inspiration très XIXe siècle, où l’amour occupe une grande place, à des sujets contemporains tels que les enfants-soldats en Afrique ou la mort des migrants en Méditerranée; riche de métaphores insolites et fortes, le début du poème intitulé «Le + et le –» traduit le désir d’une expression plus libre: «Lorsque le feu de l’être se sera dissipé en rayons, je saurai m’épandre sans la moindre rétention. Pour l’heure, j’habite une maison de zinc et de manganèse. Une prison de volts.» Les influences d’Arthur Billerey, toutes ancrées dans le XXe siècle, sont éclectiques: Jean-Claude Pirotte, Jean-Pierre Schlunegger, Jacques Prévert et Louis Aragon. Les poèmes d’À l’aube des mouches (2019) sont organisés en strophes, ou construits sur des structures de phrases récurrentes, un peu comme des chansons, et comme s’il fallait au poète un cadre formel pour qu’il ne soit pas emporté par le flux des mots, par leur musicalité, par la fantaisie exubérante, et parfois la mélancolie, qui colorent ce qu’il perçoit, ressent et imagine. Dès l’incipit, le je se présente comme poreux au monde et détenant une autre identité: «je suis ce que je rencontre / au fil des jours mais aussi / ce que je rencontre éteint / en dormant j’ai un nom d’emprunt». Le foisonnement des images et le rythme rapide sur lequel elles s’enchaînent évoquent L’Homme à la caméra de Dziga Vertov ou les vidéos de Jonas Mekas.

Sous leur couverture en papier cèdre, avec leur titre tenu entre deux traits verticaux, les recueils de la collection «Métaphores» offrent une grande variété d’expériences de lecture. C’est le reflet de la curiosité et de l’ouverture d’esprit de ses deux dirigeant·e·s, qui sont par ailleurs eux-mêmes aussi écrivains, et dont le souci est moins de suivre une ligne éditoriale que de se laisser happer par des voix, qu’elles soient reconnues ou émergentes, qu’elles privilégient la contemplation, la réflexion, ou s’abandonnent à une perception du monde intuitive, sensorielle, dans un défilement rapide de mots et d’images.