Traduire une épopée fluviale

«Cubes danubiens»: Marion Graf traduit «Donauwürfel» de Zsuzsanna Gahse

Approfondimento del 15.06.2020 di Renato Weber

Chanter le Danube sous toutes ses facettes – géographiques, historiques, naturelles, scientifiques, touristiques, économiques – et ce dans une forme stricte? C’est une des ambitions de ce poème. On est pourtant loin d’un guide touristique ou d’un traité didactique versifié à la manière d’un Jacques Delille. Il ne faut pas se (laisser) tromper: l’élément qui occupe le devant de la scène est d’abord la voix de la narratrice – qui, d’une subjectivité espiègle mais fort inventive, semble bien tenir les rênes ! – et puis naturellement aussi l’élément même dont est constitué ce fleuve: l’eau et son mouvement implacablement continu, qui n’est pas sans rappeler le flux du récit lui-même (les clins d’œil dans ce sens, souvent délicieux, sont légion)…

La majorité des textes de Zsuzsanna Gahse – lauréate du Grand Prix suisse de littérature 2019 et elle-même traductrice – sont une vraie gageure pour un traducteur. Un goût marqué pour les jeux avec les aspects formels de la langue (les sonorités, les allitérations, les changements de tempo, etc.) et de la littérature caractérisent en effet son travail. Le nombre relativement réduit de traductions à ce jour (comparé à l’importance de l’œuvre) est peut-être assez parlant à cet égard.

Vraisemblablement cette difficulté n’a pas rebuté Marion Graf, dont le travail vient d’être distingué par le Prix spécial de traduction 2020 de la Confédération suisse; bien au contraire, si l’on se laisse emporter par les Cubes danubiens, on ne peut s’empêcher de penser que les contraintes formelles ont été un stimulus pour se mesurer à l’exercice – impression que confirment les propos de la traductrice.

Renato Weber: À quand remonte votre découverte de Donauwürfel ? Et qu’est-ce qui vous a attirée en premier lieu, au premier abord?

Marion Graf: C’était aux Journées de Soleure, en 2013. Zsuzsanna Gahse y était invitée et présentait un livre paru en 2012, Südsudelbuch. Le peu que j’avais lu d’elle m’intriguait depuis longtemps, et l’occasion était belle d’en savoir un peu plus. En sortant de sa lecture, je me suis acheté Donauwürfel dont il avait été question pendant cette rencontre, car j’avais déjà en tête un projet qui devait se concrétiser trois ans plus tard, avec la publication d’un numéro spécial de La Revue de Belles-Lettres où nous avons accueilli les textes de quelques dizaines de poètes contemporains, issus de tous les pays riverains du Danube (RBL 2016, 2). Le livre de Zsuzsanna Gahse a nourri ma réflexion sur ce projet: suivre le Danube sans verser dans la célébration de ses capitales ou dans la mythologie d’une unité perdue, favoriser un retour lucide et distancié sur l’Histoire, une pluralité d’expériences liées à la mémoire, à l’exil, aux identités instables, dans un cocktail d’émotions, d’humour, d’audace formelle.

Chez Zsuzsanna Gahse, l’attention au fleuve dans sa réalité hydrologique est une sorte de garde-fou contre les récupérations idéologiques, un hymne aux métamorphoses et une illustration du panta rhei d’Héraclite... je suis reconnaissante d’avoir pu, en traduisant ce poème fleuve, savourer et m’incorporer les qualités qui m’avaient frappée chez cet auteur: l’inventivité et l’intelligence formelle, la passion pour les langues et les mots, un art très singulier de nouer les thèmes et les tonalités, d’une façon à la fois libre et concertée: on passe de l’autobiographie à la fiction, de considérations géologiques au persiflage des guides touristiques, on chemine un temps avec un personnage qui disparaît, puis éventuellement réapparaît ailleurs.

Le livre a été publié à Lyon, aux éditions Hippocampe. Est-ce vous qui avez rendu l’éditeur attentif à ce texte?

Gwilherm Perthuis, fondateur de la revue Hippocampe et des éditions du même nom, anime à Lyon un festival consacré au travail des revues. En 2017, la RBL y a été invitée à présenter le numéro danubien, qui venait de sortir. Nous avons associé à cette rencontre Zsuzsanna Gahse, dont j’avais traduit un extrait des Cubes dans la revue. Aussitôt, Gwilherm Perthuis a souhaité en publier une version intégrale. Le livre est sorti en été 2019.

Cette œuvre, pour des raisons formelles évidentes – le carcan des «cubes» –, aurait de quoi décourager tout traducteur... et pourtant…

… Ce dispositif est une contrainte qui, à sa façon mi-sérieuse, mi-facétieuse, rappelle les grandes formes de l’épopée! Le texte consiste en 27 chants de forme «cubique»: chacun des 27 «cubes» compte dix strophes de dix vers de dix syllabes. Et le chiffre 27 correspond bien sûr lui-même au chiffre 3 élevé au cube.

Il m’a fallu assez longtemps pour trouver une façon de transposer en français la spécificité de cette forme imaginée par Zsuzsanna Gahse. Le décasyllabe jouit en français d’une très ancienne et riche tradition, depuis les chansons de geste médiévales jusqu’aux élégies et aux sonnets de Louise Labé ou Maurice Scève, ou au «Pont Mirabeau» d’Apollinaire! Ces vers, qui font entendre avec raffinement les ressources de la langue française, divers systèmes de césures, la respiration des e muets, tous les lecteurs de poésie française les ont un peu dans l’oreille... Dans cet esprit, mes premières ébauches tentaient de construire chaque vers comme une petite unité rythmique. Ce n’est qu’après avoir entendu Zsuzsanna Gahse lire à haute voix son poème que je me suis au contraire fixé pour règle de faire circuler un discours fluide à travers les décasyllabes: ni le vers, ni la strophe ne sont des unités, le texte doit se couler dans cette forme fixe, comme le fleuve coule dans son lit fluvial. Il arrive d’ailleurs que la coulée de la phrase déborde non seulement d’un vers à l’autre, mais d’une strophe ou même d’un cube à l’autre.

Malgré ce mouvement, il vous est sans doute arrivé que la forme se fasse obstacle apparemment insurmontable, qu’elle entrave notamment la fluidité du texte, si importante dans une «épopée fluviale». Pouvez-vous nous donner un exemple?

La contrainte est celle de la concision absolue, impossible ici d’y déroger, impossible d’ajouter un vers, et ce n’est pas toujours facile, dans la mesure où les traductions ont tendance à être plus longues que l’original. À l’intérieur de ce cadre inamovible du décasyllabe, j’ai cherché la fluidité, en travaillant beaucoup à l’oreille, et sans concessions à la précision sémantique.

Je me suis heurtée à une limite, sonore plutôt que rythmique, dans le 18e cube, qui évoque avec beaucoup de faconde la grappe que forment les affluents de la Naab. Voici la liste des noms cités dans ces strophes: la Fichtelnaab, la Haidenaab, la Schweinaab et la Dürrschweinaab, la Waldnaab, la Vils, la Lauterach, la Murach, et la Schwarzach, la Tirschenreuther, la Pfreimd, mentionnée aussi sous son nom tchèque de Kateřinský potok, la Chamb, le Sauerbach et la Altmühl, sans compter différentes variantes de la Regen. Garder cette marée de noms difficiles à prononcer, et s’en amuser avec le lecteur? J’ai confié ma peine à l’auteure, qui, généreusement, m’a donné carte blanche; elle a esquissé une nouvelle version de quelques strophes, et à partir de là, j’ai composé ce cube.

Pourtant, ces limites imposées (formelles, lexicales) stimulent parfois la créativité. Êtes-vous d’accord?

Sans doute, au prix d’un travail très lent et très minutieux! Les détours et les caprices apparents de la narratrice des Cubes n’ont rien d’ornemental ou d’arbitraire, et la marge de liberté est minime, si on veut garder la tension qui fait la force de ce texte, entre fausse désinvolture, ferveur et mélancolie.

Vous rappelez-vous un cas concret qui illustre où se situent pour vous les limites que le traducteur ne doit pas franchir?

... ou ne peut pas franchir ! J’aurais voulu pouvoir restituer la polysémie du mot allemand Würfel, qui évoque aussi bien les cubes, avec lesquels jouerait un enfant, et les dés que l’on jette au hasard; ce mot, dès le titre, donne une clé de lecture.

Comme toute traduction qui se respecte, votre texte est parsemé d’échos littéraires (conscients ou non) que le lecteur a parfois le plaisir de dénicher…

Ces échos ont été introduits pour tenter de transposer l’effet des allusions parfois ironiques que charrie le texte; par exemple à la fin du 22e cube, «Das Wasser rauscht’, das Wasser schwoll», citation du célèbre poème de Goethe «Der Fischer», qui suggère la fascination fatale des eaux profondes. Ici, j’ai traduit la citation littéralement, en gardant sa formulation très rythmée qui évoque certainement pour le lecteur de la traduction quelque chose de chanté. Ailleurs, ici et là, c’est vrai que j’ai glissé des bribes de citations...

Au-delà de ces réminiscences, avec quels modèles français passés ou présents avez-vous été en dialogue? Dans quelle mesure vous ont-ils inspirée? Selon vous, Cubes danubiens a-t-il son pareil dans la littérature de langue française?

Dans la poésie contemporaine, la forme épique reste une – rare – alternative à la poésie lyrique: en traduisant les Cubes danubiens, j’ai souvent pensé au Poème sans héros d’Anna Akhmatova. J’ai aussi cru bon de relire Chêne et chien, le «roman en vers» de Raymond Queneau – où l’autobiographie devient poème épique. Mais pour la forme des Cubes danubiens, Zsuzsanna Gahse se réclamerait plutôt d’un Georges Perec et du goût de la contrainte à la manière de l’OULIPO.

La collaboration entre vous et l’auteure a pris une forme inédite, puisque Zsuzsanna Gahse a accepté de retoucher deux cubes (le 17e et le 18e, dont il a déjà été question) traduits par vos soins. Qui, de la traductrice ou de l’auteure, en a-t-il senti la nécessité en premier, comment l’idée vous est-elle venue?

Zsuzsanna Gahse est elle-même une traductrice de grande expérience. Ce fut ma chance, dans ces deux passages, à propos desquels j’ai ouvert le dialogue avec elle, car elle a immédiatement compris qu’il était impossible de restituer l’essentiel de ces strophes! Dans le 17e cube, il s’agissait d’un passage qui jouait sur toutes sortes de mots en OU appelés par le nom de la ville d’Ulm. Les strophes réécrites proposent une mise en abyme de la traduction!

Pour terminer, quelle particularité de Donauwürfel pensez-vous avoir réussi à rendre d’une manière particulièrement heureuse dans Cubes danubiens?

Si le lecteur peut s’abandonner au courant de ce Danube-là, se laisser porter par les variations de rythme et de ton, entendre les échos qui subtilement se répondent d’un bout à l’autre du texte, sourire et sursauter aux coqs à l’âne, bref, s’il peut faire rouler les dés, alors j’aurai l’impression d’avoir restitué l’essentiel!