«J'aurais tout réécrit» / «Il fallait sauvegarder cette fluidité»: Silvia Ricci Lempen et Véronique Volpato sur la traduction de «Cara Clarissa»

Entretien avec l'auteure et la traductrice

Approfondimento del 21.03.2023 di Claudine Gaetzi

Le roman Cara Clarissa, de Silvia Ricci Lempen, vient de paraître aux éditions d’en bas dans une traduction en français de Véronique Volpato. Silvia Ricci Lempen l’avait écrit en italien, et il avait paru en 2012 aux éditions Iacobelli, à Rome. Pourquoi l’autrice, qui auparavant a écrit et publié plusieurs romans en français n’a-t-elle pas souhaité le traduire elle-même ? Quelles ont été les enjeux de ce travail pour la traductrice ? Lors d’un entretien avec Silvia Ricci Lempen et Véronique Volpato, ces questions ont été abordées, ainsi que quelques thématiques de ce roman où une femme d’une cinquantaine d’années trouve un moineau mort dans la piscine de sa villa et part se réfugier à la montagne, où son chemin croise celui d’une jeune femme, Dora, ce qui ravive des souvenirs de jeunesse. Écrira-t-elle à son amie Clarissa, la reverra-t-elle ?

Claudine Gaetzi : Silvia Ricci Lempen, Cara Clarissa est paru en 2012, en italien chez Iacobelli, une maison d’édition romaine, après la publication, en Suisse romande, de trois romans que vous avez écrits en français. Pourquoi avoir écrit Cara Clarissa en italien ? Et pourquoi ne pas l’avoir traduit vous-même en français ?

Silvia Ricci Lempen : Je suis bilingue et je ne pourrais pas dire quelle est ma première langue, je possède les deux, avec une sensibilité aiguisée des nuances pour chacune d’elles. Ce n’est pas apparent, mais j’avais commencé à l’écrire en français, et ça ne fonctionnait pas du tout. J’en avais écrit plus de la moitié. J’ai recommencé en italien, et justement parce j’avais senti que je ne pouvais l’écrire que dans cette langue, face à la transmission en français, j’ai eu très envie de me déposséder de cette tâche. Traduire, passer un texte d’une langue à l’autre, aurait été trop difficile : j’aurais tout réécrit.

CG : C’est ce qui s’était passé pour Les rêves d’Anna ?

SRL : Pour ce roman, j’avais écrit des parties en français et des parties en italien, puis je les ai réécrites chacune dans l’autre langue, en réinventant le texte, mais pas l’histoire. J’étais libre d’enlever ce qui me paraissait intraduisible, par exemple de modifier des allusions culturelles en fonction du public de la langue cible.

CG : Comment est né le projet d’éditer une traduction de Cara Clarissa ?

Véronique Volpato : C’est Jean Richard, des éditions d’en bas, qui m’a proposé de le traduire. Je connaissais Silvia, j’avais relu Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver ? (en bas, 2013), que j’avais beaucoup apprécié.

CG : Pourquoi avoir laissé le titre en italien ?

VV : C’est un choix de l’éditeur.

SRL : Un choix qui complique un peu les choses ! Le même titre pour un livre en italien et un livre en français, ça prête à confusion. Même si ce choix se justifie.

VV : Il y a un bilinguisme présent tout au long du livre, que ce titre renforce. En plus, le personnage est trilingue.

SRL : Elle est même quadrilingue, elle parle suisse allemand, français, italien et anglais ! C’est la moindre des choses, qu’elle ait appris quatre langues, car elle n’a pas fait grand-chose d’autre dans sa vie.

VV : Elle est interprète de métier.

CG : Elle n’a pas fait grand-chose, mais, avez-vous écrit, elle a toujours tout fait avec plaisir…

SRL : Oui, c’est vraiment un personnage très différent de l’autrice ! Mais j’ai de la tendresse pour elle. Elle est pratiquement de ma génération, et un certain nombre de femmes de cette époque, ont, comme elle, été avant tout des épouses…

CG : Dans le texte en italien, il y a des phrases en français, car Giulia, à Rome, est inscrite dans une école française et prend des cours de théâtre en français.

SRL : Ces éléments sont autobiographiques.

VV : Dans la traduction, on a mis de l’italique, et un astérisque, pour signaler les phrases qui sont en français dans le texte original. L’italique est aussi employé pour des mots en anglais, des titres d’œuvres, Il fallait faire une distinction. Ces réglages typographiques ont été faits dans la phase finale de l’édition.

CG : Véronique, à quelles difficultés de traduction avez-vous été confrontée ?

VV : Même s’il y a forcément des choses qui parfois bloquent, j’ai été prise par le flux du texte. Plus que d’habitude. Peut-être parce que le plaisir du cheminement de la pensée a pris le dessus. Pour garder cette fluidité, il a fallu que je fasse des choix, que je change parfois la syntaxe.

SRL : Mais tu l’as fait sans changer le sens.

VV : Comme la syntaxe de l’italien et du français sont très proches, à la différence de l’allemand par exemple, on a tendance à comparer et à se demander si on trahit en changeant l’ordre des mots. Mais ce sont des langues avec des ressources complètement différentes. Travailler avec Silvia a été une chance, parce qu’elle se rend compte de ces nuances. Elle ne m’a pas une seule fois reproché de trahir son texte. Donc cela n’a pas été une difficulté !

SRL : C’est quand même arrivé trois quatre fois que je dise, non, là, ce n’était pas ça que je voulais dire…

VV : Oui, c’est arrivé. Par ailleurs, la langue du roman est extrêmement foisonnante, avec de très longues phrases. L’italien utilise beaucoup de signes de ponctuations qu’on ne trouve pas si souvent en français, comme les points-virgules, les tirets. Ça m’est arrivé de devoir couper une phrase. Ce qui était important, c’était de trouver ce rythme de la pensée qui mouline, cette rapidité. Il fallait sauvegarder cette fluidité, c’était peut-être ça, la difficulté du texte. Pour conserver ce mouvement de la pensée qui ne s’arrête jamais, il me fallait couper, parce que je ne m’en sortais plus avec les compléments, mais tout en gardant des longues phrases.

SRL : De façon permanente, l’histoire est livrée de façon non chronologique, et je trouve que tu as très bien réussi à conserver cette structure. J’ai essayé de rendre la réalité de la manière dont la pensée fonctionne, comment une chose peut nous amener à nous souvenir d’une autre qui s’est passée plus tard, comment on anticipe des événements, les racontant d’abord par fragments, puis on revient en arrière, pour donner plus de détails.

VV : Il y a un tâtonnement, beaucoup d’épanorthoses, c’est-à-dire des phrases qui reviennent sur ce qui vient d’être dit, pour corriger, pour nuancer. C’est inscrit dans la syntaxe, c’est un élément très important du texte, qu’il ne faut pas essayer d’aplatir. Ne pas donner une information dès le début, alors qu’elle vient par la suite.
Pouvoir communiquer avec l’autrice donne accès à des informations, des images, qui sont implicites. Par exemple, la jeune fille Dora porte una maglietta, que j’avais traduit par t-shirt. Mais toi, Silvia, tu avais imaginé, qu’elle était mince, élancée, avec plutôt une poitrine généreuse, sans que ce soit dit explicitement, et donc le t-shirt était plutôt un top.

SRL : Un top moulant, oui.

VV : Je n’aurais pas pu le deviner. Pouvoir interagir avec l’autrice est « un plus », ça permet davantage de justesse. D’autres fois, ce que j’avais imaginé n’était pas exactement comme Silvia l’avait imaginé, mais ce n’était pour elle pas aussi arrêté, et elle m’a laissé une liberté d’interprétation.

CG : On a accès aux pensées, aux souvenirs et aux sentiments de Giulia, la protagoniste, qui est aussi la narratrice à la première personne.

VV : Une autre difficulté a été de trouver le ton juste pour le monologue intérieur de Giulia. Au début, elle apparaît comme un personnage stéréotypé, on pourrait avoir envie de se moquer d’elle, et ensuite elle a tout cet imaginaire qui se déploie, ses émotions affleurent. Il fallait trouver le bon registre. A priori, c’est un langage plutôt courant, familier, et en même temps, il y a une grande richesse métaphorique. Giulia fait des rapprochements entre plusieurs moments de sa vie, elle a des intuitions très fines, et elle n’est pas bête du tout, c’est plutôt son milieu qui l’avait rendue bête.

CG : Elle prétend que si on faisait son autopsie, on verrait qu’elle a des trous dans le cerveau… Elle est capable d’une forme de distance, de se décrire de façon ironique.

SRL : Comme quand elle explique à sa bonne qu’elle se fait son café elle-même, parce que de nos jours, ça ne se fait plus de se faire servir, alors que sa bonne fait pratiquement tout.
J’aimerais revenir à la première question, pourquoi je n’ai pas traduit ce roman moi-même. J’ai eu la sensation de devoir remettre mon texte, de le confier. Ce que j’ai confié implicitement à la traductrice comme mission, c’est de faire vivre en français ce texte, ce dont moi j’avais été incapable. Véronique a dû faire preuve de créativité, par exemple, pour les noms de quartiers à Rome.

VV : On a dû laisser un terme en italien, pattino, une sorte de bateau qu’on peut louer sur les plages italiennes, on aurait pu traduire par pédalo…

SRL : Ce n’est pas du tout un pédalo, il n’a pas de pédales, ça ressemble plutôt à un petit catamaran ! Pattino est intraduisible, je me serais sentie trahie si on avait parlé de pédalo !

CG : Il y a des mots qui font partie d’une culture, d’un contexte, et qui n’ont pas d’équivalent. On pourrait se dire que ce sont des détails, mais c’est important.

SRL : Comme je ne suis pas seulement bilingue, mais aussi biculturelle, je suis très sensible à ces différences. Je lis énormément de livres en traduction, et je trouve fascinant de pouvoir appréhender d’autres cultures. J’ai toujours la sensation, malgré tout, de manquer quelque chose, de ne pas pouvoir saisir toutes les allusions, par exemple quand je lis un roman traduit de l’islandais.

CG : À partir d’un même mot, on peut avoir différentes perceptions, ou images. Sur le plan du récit, est-ce que vous avez, l’une et l’autre, la même interprétation quant aux éléments qui ont fait basculer la vie de Giulia. Qu’est-ce qui l’amène à se souvenir du passé, à changer de vie ?

SRL : Ça reste ouvert… On espère qu’elle changera de vie.

VV : Il y a un élément déclencheur, au début, c’est le moineau, puis Giulia réalise que c’est Dora qui est l’élément déclencheur. Il y a une magnifique phrase, avec le kaléidoscope, le prénom sur le badge, qui lui fait l’effet du soleil qui tape sur les paupières, un kaléidoscope de formes colorées, des noms qui s’entrechoquent dans sa tête. Je dirais que c’est ça. Et ensuite, le fil se dévide, le fil du passé.

SRL : Je pense que cela n’aurait absolument pas pu lui arriver si ses enfants avaient encore été à la maison. Parce que c’est une mère qui aime ses enfants profondément, qui veut leur bien. Elle les a laissés partir, elle dit vouloir qu’ils explorent le monde, pour elle. Le vide qu’ils ont laissé en partant la prédispose à être sensible à la rencontre avec Dora. Elle était une mère épanouie, mais elle ne s’est rien construit de vraiment à elle.

VV : C’est vraiment un livre sur l’imagination et le temps ; l’histoire elle-même passe un peu à l’arrière-plan. Le plus important, c’est ce déploiement des possibles, les virtualités d’action. On pourrait rapprocher ce roman de Claude Simon, dans la mesure où ce qui prend le dessus, c’est l’aventure de l’écriture, les parenthèses du récit.

SRL : On pourrait encore faire un autre rapprochement. Je réalise soudain que j’ai sans doute été, inconsciemment, très influencée par Jette ton pain d’Alice Rivaz, où la protagoniste, en une nuit, se remémore toute sa vie. Ce flux de conscience est aussi celui de Giulia.