Une famille
Roman

Peut-on empêcher quelqu’un de se détruire? Cela fait presque trente ans que ses parents comme son frère et ses sœurs ressassent cette question et tentent, chacun à sa façon, de sauver Romain de lui-même. Ce fils, ce frère à la si déconcertante gentillesse s’est patiemment abîmé, bouleversant malgré lui la vie de toute la famille. Et aujourd’hui, alors que sa sœur vient d’accoucher, tous découvrent que Romain a de nouveau disparu.
Pascale Kramer met admirablement en scène les relations fraternelles et filiales en offrant tour à tour la parole aux membres d’une famille aux prises avec l’énigme que constitue l’un des leurs.

(Présentation du livre, Flammarion)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 23.04.2018

Désarroi, honte, culpabilité et impuissance sont les sentiments qui perturbent depuis de nombreuses années tous les membres d’une famille parce que l’un d’entre eux, Romain, souffre d’alcoolisme. Dans ce douzième roman, Pascale Kramer, qui a reçu en 2017 le Grand prix suisse de littérature pour l’ensemble de son œuvre, nous laisse, comme ses personnages, face à un questionnement douloureux et sans réponse: comment aider un proche à lutter contre une addiction destructrice?

Divisé en cinq chapitres focalisés tour à tour sur un seul des protagonistes, le récit se déroule durant les quelques jours où Lou accouche de son deuxième bébé puis rentre à la maison. La même histoire nous est ainsi racontée cinq fois, sous un angle légèrement différent, la mère, le beau-père, les frère et sœurs de Romain n’appréhendant pas la situation de la même façon. Cependant, pour tous la joie et l’espoir que représente la naissance d’un enfant sont ternis par une inquiétante nouvelle: le frère ainé de Lou, qui avait subi une cure de désintoxication trois ans auparavant, a quitté son travail et s’est remis à boire.

La construction du récit donne le sentiment que les membres de la famille, bien que communiquant les uns avec les autres, sont en réalité terriblement seuls face à leurs doutes, et aussi l’impression que l’action ne progresse pas mais s’inscrit dans un cycle infernal de douleur et d’amertume ressassées dont ni les personnages ni le lecteur ne peuvent sortir. Ainsi le drame se répète, encore et encore, puisque Pascale Kramer le relate dans chacun des chapitres tel qu’il se joue au moment de la naissance de la petite Jeanne, et aussi tel qu’il existe depuis longtemps, puisque les crises éthyliques de Romain datent de son adolescence. À travers les points de vue successifs d’Olivier, de Mathilde, d’Édouard, de Danielle et de Lou, plutôt qu’offrir un éclairage de plus en plus précis, elle livre au contraire des informations troublantes, dans une volonté de complexifier la situation, et surtout dans un refus de délivrer les éléments qui permettraient de comprendre pourquoi Romain, dans cette famille aisée et aimante, semble condamné à s’autodétruire.

L’accouchement de Lou, sa dispute avec son mari, le désarroi de la petite Marie, le retour de Barcelone de Mathilde, le cancer de l’enfant d’Édouard découvert juste au moment où sa femme mettait au monde leur deuxième enfant, les échanges entre les parents et leurs enfants, beau-fils, belle-fille et petits-enfants, tous ces événements qui constituent la matière du roman présentent au fond beaucoup moins d’intérêt que ce qui ne nous est que fort parcimonieusement retracé, ou ne transparaît qu’en filigrane, tel un secret honteux qui malgré tout s’infiltre partout, soit l’irrémédiable déchéance physique et psychique de Romain.

Tous les efforts faits dans l’espoir qu’il guérisse semblent inutiles et ont peut-être même eu pour effet d’anéantir «le peu de volonté dont il était doué». Dissimulateur, sournois, menteur, malhonnête, Romain met sa famille à l’épreuve, tout en restant insaisissable, mystérieux. Il répond de manière évasive aux appels et messages et, sous de vagues prétextes, il se soustrait aux rencontres: «Il n’était […] pas allé voir sa nièce ni sa sœur à la clinique, il n’avait même pas trouvé le temps de l’appeler. C’étaient ses mots: il n’avait pas trouvé le temps.»

Sa mère et son frère s’efforcent malgré tout de l’aider. Ils sont tous les deux croyants mais ils envisagent différemment leur devoir de charité. Danielle, la mère, regrette «qu’on n’ait pas mieux encouragé Romain à aller au bout des efforts surhumains déjà fournis, qui auraient pu, peu à peu, lui épargner la vie de dépendance et de néant à laquelle même Édouard, même Olivier certainement, se résignaient pour lui». Elle ne peut admettre que Romain est malade et sans doute incurable. Édouard, de son côté, a mis «des années pour comprendre que ne pas mourir était le plus que Romain pouvait faire pour eux», et dès lors, il le soutient en lui donnant de l’argent, sans plus attendre de changement. Danielle, qui a été éduquée «aux valeurs du mérite et de l’effort», pense que Romain est coupable, qu’il a choisi de se détruire lui-même, et que c’est impardonnable. La question que pose ce roman est terrible: y a-t-il des êtres que rien ni personne ne peut aider à vivre, et pour lesquels espérer le contraire ne fait qu’augmenter et prolonger leurs souffrances?

Pascale Kramer esquisse une explication lorsque, déjà dans le préambule du roman, elle évoque le grave état dépressif dont souffre Christian, le père de Romain, qui avait disparu quelques mois avant la naissance de son enfant. Il était ensuite revenu, et, assommé par les neuroleptiques, il avait révélé à sa femme sa maladie. Elle l’avait quitté, non sans éprouver une certaine appréhension pour l’avenir de son fils ainsi qu’un profond sentiment de culpabilité. Deux hypothèses sont ainsi suggérées: l’état de Romain serait héréditaire et les événements difficiles qui ont précédé et suivi sa naissance auraient été traumatisants.

Une famille, comme les précédents romans de Pascale Kramer, apparaît comme une étude psychologique de cas unique, dont les sujets sont des personnages inventés et parfaitement plausibles, dans lesquels elle se projette avec sensibilité et intelligence. Son but est d’interroger une situation dans sa singularité et sa complexité, sans apporter de réponses réductrices. Grâce à la fiction, elle nous fait vivre des émotions et nous confronte à une réflexion sur des aspects du monde réel.