Dis-moi qui je suis

C’est à Casablanca, au petit matin, dans une salle de jeu enfumée, et au milieu des éclats de rire des amazones qui juraient dans un arabe savoureux, que ce livre a jailli de ma mémoire. J’ai soudain imaginé le passé de cette ville où était née Tsippy, ma mère, et ce fut pour moi le début d’un long voyage dans le passé…
« Dis-moi qui je suis », ai-je demandé à Tsippy.
Elle a souri. Et je n’ai eu qu’à la suivre dans ses errances, qui furent aussi les miennes. À travers elle, j’ai été ainsi de Casablanca à Haïfa, en passant par Paris et Marseille. Et j’ai revécu, au fil de son histoire, l’épopée sioniste, l’espérance de sa génération, ses défis et ses désarrois...
Au début des années 1960, j’ai atterri avec Tsippy à Paris et, quelque temps plus tard, c’est dans cette ville que je fis mon apprentissage de la liberté en compagnie de quelques âmes généreuses: un éminent écrivain français, un cinéaste anarchisant de l’après-68, un acteur qui jouait encore la comédie même quand il cessait d’être un acteur, un dramaturge venu de l’autre hémisphère et qui fit de ses vices une comédie à répétition…

Tous – et tant d’autres – furent mes éclaireurs sur le chemin de la vie. Ce livre veut leur dire ma gratitude. C’est à eux, et à Tsippy, que je dois, pour le meilleur et le pire, d’être ce que je suis.

(Samuel Brussel, Dis-moi qui je suis, Paris, Grasset 2015)

Nota critica

Poète, romancier et éditeur, Samuel Brussel publie simultanément Dis-moi qui je suis et Halte sur le parcours, deux livres complémentaires dans lesquels il revient sur ses années de jeunesse. A la fois quête identitaire et roman de formation, un parcours conté au gré de notes de carnets et de souvenirs invoqués en cours de route. De l'histoire de sa mère qui la mena de Casablanca à Haïfa, à la sienne qui passe de New York à Paris et Nice, ce roman autobiographique retrace la construction d'un individu aux racines plurielles. Entre microcosme et macrocosme, l'histoire du sionisme se télescope avec ce portrait de la condition d'un homme moderne, fils de la globalisation à la trajectoire éclatée. (Marina Skalova)