Et si l'ailleurs était nulle part
Roman

Recensione

di Jean-Michel Olivier
Inserito il 11.04.2016

Un roman de l'errance

Avec son dernier livre, Et si l'ailleurs était nulle part, c'est le roman d'une vie que nous donne Bernadette Richard : riche en péripéties et dense en émotions, c'est à la fois une roman d'aventures et un récit initiatique. À lire d'urgence.

Il y a des livres de circonstance et des romans qu'on porte en soi depuis toujours, comme une hantise ou un rêve irréalisable. Et si l'ailleurs était nulle part est de ceux-là, et cela se remarque dès la première ligne. Un ton particulier. Un récit qui s'engage très vite (et très bien) sur des rails implacables. Un univers, enfin, qui prend forme sous nos yeux avec ses personnages farouches et tourmentés, tous en quête d'un ailleurs introuvable.

Journaliste et chroniqueuse pour les arts plastiques (on lui doit, entre autres, un splendide hommage au peintre Luc Marelli), auteur aussi de nombreux textes de fiction (romans, nouvelles, pièces de théâtre), Bernadette Richard a beaucoup bourlingué. Elle a vécu longtemps à Paris, avant de revenir en Suisse. Aujourd'hui, elle partage sa vie entre la Suisse (où elle est journaliste) et l'étranger (où elle écrit ses textes de fiction).

Zichka le rebelle

Le temps, voilà peut-être la matière principale de Et si l'ailleurs était nulle part. Non seulement parce que l'auteur a pris son temps pour l'écrire (plus de 16 années de travail), le reprenant sans cesse et le laissant mûrir, en ciselant chaque phrase méticuleusement, comme on sculpte une statue, jour après jour, pour lui donner sa forme définitive. Mais aussi parce que le temps est la matière mystérieuse de la vie de Zichka, le personnage central du livre, sans cesse hanté, appelé, convoqué par un ailleurs qui l'oblige à quitter ceux qu'il aime pour se laisser entraîner sur les routes du monde.

C'est ainsi que débute le livre : abandonnant son village dans les montagnes, ainsi que son enfant et sa mère de celui-ci, Zichka, appelé aussi le Rebelle (à cause des questions qu'il pose sans arrêt), se lance un jour à l'aventure. Pour suivre son chemin, que lui seul peut tracer, il devra affronter mille épreuves et mille tourments.

L'initiation

Première étape de ce voyage initiatique : le désert où Zichka, «où les femmes vivent libres et sans voile», où la joie règne en maîtresse. À travers les rencontres et l'expérience, aussi, de la solitude, il réalisera avec tristesse que «partout où il passe, il n'est qu'un étranger.» C'est là, pourtant, que Zichka apprendra les rudiments du métier d'artiste qui lui permettront de tailler la pierre, et de tirer de la matière inerte des formes magnifiques.

Quittant tout à nouveau, Zichka s'embarque pour la cité de fer et de verre (qui ressemble fort à l'Amérique). C'est là, dans cette jungle «organisée, chaotique, majestueuse», qu'il engage de nouveaux combats, politiques et sociaux. Il participe aux mouvements de contestation et se lie d'amitié avec un philosophe qui prépare la révolution. Mais dans le désert de cette ville, comme dirait Baudelaire, le temps s'étiole et le Rebelle a l'impression de tourner en rond. Riche de ses nouvelles expériences, il ressent à nouveau le besoin de partir.

Le retour qu'il amorce et qui va le mener «chez lui» n'est pas facile. Il comporte des doutes et des questions, des détours, aussi, qui le conduisent au bord de la folie. Et quand il reverra enfin les gens de son village, personne, ou presque, ne le reconnaîtra. Le voyage qu'il a accompli pour se construire — cette quête lente et difficile de soi-même — l'aura rendu comme étranger aux yeux des autres. C'est le prix à payer pour conquérir cet ailleurs que chacun porte en soi, mais obscur et souvent renié.

Avec Et si l'ailleurs était nulle part, Bernadette Richard signe un grand livre, à la fois ample et ambitieux, d'une écriture souple et tendue, comme une blessure à vif.