Sauver les meubles
Roman

Photographe aux ambitions artistiques déçues, le narrateur est engagé par une entreprise de meubles pour réaliser des photos de catalogue. Humilié d’être obligé de mettre son talent au service de la consommation de masse, il cherche en vain du répit dans la compagnie de Nathalie, qui pose dans les décors qu’il photographie, ou dans celle d’un autre modèle, une fillette surnommée Miss KitKat, chaperonnée par son horrible mère. Il va se laisser tenter par la voie de la transgression quand un collègue lui proposera de participer au lancement d’un site pornographique à prétentions esthétiques...
Sauver les meubles est un roman de la solitude contemporaine. Le ton caustique du récit, souvent très cru et plein d’humour, décrit notre univers fait de faux-semblants, de clichés, de fantasmes. Dans un tel monde, est-il encore possible d’être libre?

(Présentation du livre, Gallimard)

Recensione

di Marianne Brun
Inserito il 27.11.2017

Être publiée dans la prestigieuse «collection Blanche» de Gallimard est en soi une consécration. L'être à 25 ans, pour son premier roman, qui plus est son projet de Master en littérature de la Haute École d'Arts de Berne, force le respect, d'autant que Céline Zufferey a déjà gagné par deux fois le Prix du Jeune Écrivain de langue française (2015, 2016).
Cependant, Sauver les meubles n'a rien d'intimidant. Au contraire. Malgré le titre et l'univers dans lequel il nous enferme, ce n'est pas un roman-concept à la Perec, mais bien un récit d'apprentissage qui ausculte son sujet avec une fausse légèreté réjouissante.

L'auteure, par ailleurs titulaire d'un diplôme d'anthropologie sociale, nous emmène à la suite de son narrateur, photographe, dans les coulisses de la création d'un catalogue pour un géant du meuble. Elle nous installe ainsi au beau milieu des clichés les plus institutionnalisés et les dégomme avec une ironie désabusée, grâce à une écriture marquée de punch lines et de dialogues acides dignes d'une web série irrévérencieuse. Ce faisant, elle dévoile la facticité des rapports sociaux et de la construction de soi, aussi lisses et froids qu'une photo sur papier glacé ou qu'une conversation en boucle sur un site de rencontre.

C'est par l'image que Céline Zufferey s'introduit dans les coulisses de son géant du meuble. Qu'est-ce qui se donne à voir ? Et comment ? Dans quel but – sous-entendu que vend-on au juste ?
Pour y répondre, elle s'appuie naturellement sur l'observation d'un narrateur-photographe qui vient d'être embauché dans ce milieu. Comme tout jeune artiste sans le sou qui trouve enfin un boulot dans lequel il pourra exercer sa passion, il sait d'emblée qu'il va lui falloir revoir ses idéaux artistiques à la baisse.

Voilà, j'ai un boulot. Photographier des meubles. Mes photos n'auront jamais été vues par autant de personnes. Pas dans les galeries, mais distribuées par courrier, sur papier glacé. Elles finiront au recyclage, serviront à emballer les restes.

Mais rapidement, il est frappé par un constat imprévu : il lui faut «changer d'angle», adapter sa manière de photographier aux consignes qu'on lui donne. Et cela passe par le fait de composer avec tout un tas de données absurdes – comme des familles dans lesquelles personne ne se ressemble – pour obtenir le cliché le plus convenu et le plus impersonnel qui soit. Pourquoi s'appliquer pendant des heures pour des prises de vue aussi insignifiantes? A-t-on réellement besoin d'un photographe pour ça?
Grâce à la lucidité teintée de sarcasme de son narrateur, l'auteure critique la théâtralité des séances photo où tout est factice et creux, mécanique jusqu'à l'obsession («Il s'attaque à la couverture: position étalée sur le lit, position bord droit replié, position légèrement froissée.»). Il n'y a plus d'âme, de profondeur de champ, ni de point de vue pertinent, de sens, d'appel à la réflexion et encore moins d'humanité. Les figurants sont des faire-valoir qui n'existent plus une fois sortis du décor. Personne ne songe à fêter les neuf ans de la petite Miss KitKat, par exemple.
Le narrateur prend conscience de la fonctionnalité de chacun. Il affuble ainsi tout le monde d'un surnom, d'une étiquette en rapport avec sa compétence professionnelle, comme on affuble un meuble de ses caractéristiques techniques. Il travaille donc avec «Assistant», «Stagiaire», «Sergueï-le-styliste» ... Quant à lui, il ne sait pas se situer. Il reste en marge et mange dans son coin. Son récit devient plus qu'un apprentissage, une tentative de définition de soi. Il n'aura de cesse de se remettre en question par rapport aux autres. Dans cette logique, l'auteure ne lui a pas donné de nom. Il est le seul à ne pas avoir d'étiquette, de fonctionnalité circonscrite.
Pour ne pas sombrer dans le vide existentiel, le narrateur saisit l'opportunité de devenir photographe pour un site porno. Il espère reprendre possession de lui-même et de son art, redevenir un individu doué de sens. Il veut capter l'instant où les émotions sont les plus concentrées après avoir saisi le vide plastique des existences formatées. Malheureusement, il sera là aussi contraint de faire des prises de vue les plus clichés qui soient pour plaire au public cible. Pour démontrer l'absurdité des choses, il fera cette proposition.

Un jour, pour rire, je lui ai dit:
– T'imagines faire une séance photo porno dans les locaux de l'entreprise? Sur les mêmes plateaux, avec les mêmes décors.
Il a claqué la main sur son genou.
– Pourquoi j'y ai pas pensé avant!

Derrière cette théâtralité aussi minutieuse qu'absurde, le narrateur prend progressivement la mesure d'une falsification intégrale du réel. Ce qui lui apparaissait comme faux est, en fait, plus vrai que nature. C'est la vie même.

La scène qui se joue ici, c'est celle qu'espèrent vivre les clients quand ils achètent cette table, quand ils achètent ces chaises.

Céline Zufferey adapte ainsi la vieille recette du marketing, qui est d'offrir une espèce de supplément d'âme au produit afin que le consommateur achète plus que l'objet lui-même. Puis elle pousse plus loin cette logique. Tout le monde veut ressembler à ces images de catalogue, tout le monde s'y conforme. À tel point que le narrateur, au fil du temps, ne semble plus savoir où se situe la limite entre la réalité et les clichés trop beaux pour être vrais.
Le comble, c'est qu'il emménage avec la figurante vedette des photos du catalogue, Nathalie. L'auteure prend ainsi un malin plaisir à lui faire expérimenter de l'intérieur le bonheur parfait des images de papier glacé ou de la famille «à construire soi-même» vendue par le catalogue.

Après le sexe, elle pose sa tête sur mon épaule. C'est comme ça que l’archétype de l'homme stable et heureux qu'on promet dans nos photos finit sa journée : dans un lit deux places, une belle fille entre les bras.

Aussi la vie, la vraie, où est-elle ?
Hors de ce boulot alimentaire, le narrateur, trentenaire emblématique de sa génération, mène une existence strictement virtuelle. Il s'invente des conversations avec son père, auquel il n'a jamais le temps ni le courage de rendre visite en maison de retraite et il chatte en boucle, sur des sites de rencontre, posant quasi tout le temps la même question et recueillant quasi tout le temps les mêmes réponses. En somme, plus on est connecté, moins on a de lien les uns envers les autres. Le narrateur est enfermé dans une solitude ultramoderne. Et sa vie de couple, léchée comme un cliché, ne va pas l'en sortir. Au contraire, elle va mettre en évidence une réalité effarante.

A force d'observer Nathalie dans sa couverture grise, le narrateur constate que

Les objets nous dévoilent, les meuble ne cachent rien. Notre canapé révèle nos ambitions, les chaises de cuisine nos espoirs, la bibliothèque nos peurs. Si la personnalité est une photo, l'appartement en est le négatif.
Nathalie, c'est la tasse et la sous-tasse de même couleur, c'est l'armoire à rangement, c'est la chaise droite, le mug « I love NY », le portemanteau dans l'entrée.
– Et toi?
Je suis le verre ébréché, le tiroir qui ferme mal, le bol à cochonneries, la poignée où on accroche les vestes.

Par glissement de sens, les individus se définissent métonymiquement par les objets qui les environnent jusqu'à devenir eux-même des objets. C'est lui qui nous possède et non pas nous qui possédons l'objet. Pire, c'est l'objet qui a une vraie personnalité, voire une vraie philosophie de vie. Et c'est cela que vend le géant du meuble.
À mesure que s'élabore ce constat, amer et sarcastique, le texte se transforme, les dialogues s'épuisent. Il n'y a plus rien à dire car toute tentative de communication est vaine, mécanisée jusqu'à l'absurde. Seules restent des punch lines qui claquent sur la page, comme dans un cauchemar – «Cliquez ici pour voir les modèles».