Cœurs silencieux

Quarante ans après un  premier amour clandestin, Hanna retourne dans la région de son adolescence, y retrouve le génie du lieu mais aussi ce même trouble auprès de l’homme qu’elle avait aimé très jeune fille. La présence du lac et de la forêt, l’humidité qui envahit tout, l’odeur de la terre, la force du vent traversent le roman avec une puissance qui s’apparente à celle du désir. Les souvenirs d’enfance d’Hanna, de ses premières années passées dans la grande maison, remontent avec naturel. Mais dans ce lieu encore imprégné du passé, les préjugés à l’égard des sentiments qu'elle éprouve pour Jacob rejaillissent avec la même dureté que jadis.

Cœurs silencieux raconte la renaissance d’une femme, une reconquête de l’amour et du désir.

(Présentation du livre, Zoé)

Recensione

di Elisabeth Jobin
Inserito il 07.11.2017

« Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver », dit l'exergue d'un chapitre de Cœur silencieux, le dernier roman d’Anne Brécart. Une phrase que la Genevoise emprunte à Marcel Proust, et qu’elle nous avait déjà citée lors d’une rencontre il y a quelques années. C’est dire si la thématique que conte ce sixième livre la travaille depuis longtemps déjà. Elle dit le ressassement, les regards lancés en arrière, cette envie de revenir à l’origine pour pouvoir se construire autrement, sans se laisser gagner par l’amertume pour autant. Dans ce nouveau texte, il est ainsi question de mémoire, du fantôme d’une vie parallèle, qui aurait pu, ou peut-être dû, avoir lieu. Une nostalgie qui prend son essor dans un amour adolescent auquel la narratrice n’avait à l’époque pas voulu donner suite. Aujourd’hui pourtant, elle y songe à nouveau.

La rêveuse, Hanna, a désormais une cinquantaine d’années. Les hommes se sont également retirés de la vie de Hanna dans Cœurs silencieux, et comme dans les précédents romans, il est difficile de savoir si sa vie s’organise autour de leur absence, où s’il s’agit au contraire de les ramener au présent : entre son aventure lointaine et sa vie aujourd’hui, un vide de près de quarante ans, dont le lecteur ne saura rien, si ce n’est l’existence d’un mari dont elle vient de se séparer, et celles d’enfants adultes. Car ce qui intéresse Anne Brécart est précisément ce fil invisible qui se tire entre passé et présent, et sur lequel viennent s’accrocher des regrets et des occasions manquées.

Et pourtant : comment reprendre le cours de ce qu’on a abandonné quatre décennies plus tôt ? C’est la question que se pose Hanna lorsqu’elle revient dans son village d’enfance, bouleversée par une séparation et la mort récente de sa mère. Dans la maison de celle-ci, qu’Hanna range dans le but de la mettre en vente, elle retrouve partout le souvenir de Jacob, son premier amant, rencontré ici même, au village. Et lorsque celui-ci la vient à sa rencontre devant la porte de la vieille maison, comme si rien n’avait changé depuis leur lointaine liaison, il lui devient difficile de savoir si ce qu’elle vit est advenu hier, ou advient aujourd’hui.

Dire l’intime

Hanna – ce prénom revient souvent chez l’auteure, qui le choisissait déjà pour la narratrice d’Angle mort (2002). Ce second roman racontait la langueur d’une fille et de sa mère dont la vie, domestique, se déployait dans l’ombre d’un père absent. Hanna revenait dix ans plus tard dans La Lenteur de l’aube, sous les traits d’une femme mûre qui accompagnait sa mère dans ses dernières heures. Mais si le prénom est le même dans ce nouveau livre, la narratrice nous semble autre, habitée par un passé distinct. Bien que la même attente l’anime : celle de l’éveil d’un personnage masculin à un amour concret et réparateur qu’elle-même souhaite enfin partager.

Car Anne Brécart, on le sait, est une exploratrice de l’intériorité. Tout au long de son œuvre, elle a développé une écriture qui sonde l’intime, incarnant des voix de femmes dont l’âge, de livre en livre, va croissant, suivant de près celui de l’auteure. Une évolution qui revient inlassablement sur ce lien qui se tisse entre l’avant et le maintenant. Ses textes, parcourus d’un long travail de mémoire, s’emploient à poser un regard de femme sur les choses de l’amour, de la famille, de la sexualité. Partant du corps pour ensuite investir les mots, ils n’hésitent pas à remettre en question le partage traditionnels des tâches entre les genres, que ses narratrices vivent souvent comme des fardeaux. Ainsi d’Hanna qui, après avoir endossé le rôle d’épouse et de mère pendant 25 ans, revient subitement à elle-même avec l’impression de s’être vidée au service d’autrui : « Il me semble que, ces dernières années, j’ai été avant tout une représentation, une image pour les autres. »

Mais voilà que la présence de Jacob la recentre. Elle revient alors en pensée sur les moments passés avec cet homme lorsque, toute jeune adolescente et lui déjà adulte, elle a découvert la sensualité. Un monde que son éducation protestante, entourée par des femmes bienveillantes mais réservées, ne lui avait jamais laissé entrevoir. Et la narratrice d’évoquer ses premières expériences de la sexualité avec une grande délicatesse, maniant respectueusement des souvenirs qui lui ont été fondateurs.

Ecrire l’autre

Mais lorsque Jacob, toujours aussi solitaire et rempli d’assurance que jadis, remet à son ancienne amante ses carnets de notes de l’époque, Hanna se rend compte que ces épisodes qui l’ont construite n’ont pas eu le même poids pour lui : dans son journal, ceux-ci sont tout juste évoqués. Et pourtant, Jacob lui demande, à elle l’écrivaine, de rédiger un livre sur lui à partir de ses mots. Tâche dans laquelle Hanna se lance sans savoir comment son texte sera reçu, car Jacob a toujours été dur, avec les autres comme avec lui-même.

Cependant la matière du roman, tout entier fondé sur cet amour blessé, apparaît bientôt trop mince. L’histoire peine à alimenter l’écriture d’Anne Brécart, à la faire résonner vraiment, comme on en avait pris l’habitude. Si on est heureux de retrouver sa plume ciselée, on avait connu l’auteure plus curieuse de ses personnages – par exemple dans le magnifique Monde d’Archibald. Elle est ici trop accaparée par le seul regard d’Hanna. Alors même que celle-ci peut sembler manquer de clairvoyance : le personnage de Jacob, très imbu de lui-même, a des côtés antipathiques que la narratrice relève sans pour autant sembler les ressentir vraiment. Ainsi manque-t-il au livre l’épaisseur d’une relation à laquelle le lecteur ait envie de croire.

Mais on lira Cœurs silencieux pour renouer avec cette atmosphère feutrée que l’auteure sait mettre en place comme personne, portée par l’évocation d’une éducation bourgeoise désargentée, qui garde les manières de ses heures de gloire sans pour autant en avoir le train de vie – un protestantisme qui parvient à rendre abstraites même les choses les plus charnelles. Ces qualités qu’on connaît des précédents livres d’Anne Bréacrt et qu’on ne se lasse pas de retrouver. Ainsi, bien qu’il n’en présente pas l’une des charnières, le roman s’inscrit avec pertinence dans la continuité de l’œuvre de l’auteure, dont on admire une fois de plus la cohérence.