Monarques

«À l'automne 1983, je quitte ma campagne au pied du Jura, pour suivre des cours à l'école du Louvre. Je découvre Saint-Germain-des-Prés, ses librairies, ses éditeurs, ses cafés, ses cabarets. Mais en Suisse, à la ferme, mon père est malade. J'apprends qu'il est à l'agonie le jour où je croise le nom d'Herschel Grynszpan, un adolescent juif ayant fui l'Allemagne nazie en 1936, et cherché refuge à Paris.
Il m'a fallu trente ans pour raconter son histoire en explorant celle de ma propre famille. J'ai frappé à de nombreuses portes, y compris celles des tombeaux. J'ai voyagé en carriole aux côtés de ma grand-mère, de ma mère et de mes deux oncles fuyant Berlin sous les bombardements alliés. Je me suis embarqué pour Alexandrie en compagnie de mes grands-parents paternels, et j'ai assisté à la naissance de mon père dans une maison blanche au bord du désert. Un père dont j'ai tenu la main sur son lit de mort, avant de découvrir son secret. Herschel a cheminé à mes côtés durant mes périples, autant que j'ai cherché à retrouver sa trace.»

(Philippe Rahmy, «Monarques», La Table Ronde)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 13.11.2017

Fasciné par Herschel Grynszpan, Rahmy se demande : « Pourrais-je éclairer sa vie comme je me souviens de ma propre enfance ? ». Il interroge les documents d’archives, les films et les romans qui lui sont consacrés, il voyage en Allemagne, en France en Égypte et en Israël, sur les traces de l’adolescent juif, mais aussi sur celles de sa propre famille. Il réalise que s’il « voulai[t] rester l’Arabe Rahmy qui s’adresse au Juif Grynszpan par-dessus un mur infranchissable », ses origines familiales sont si « diaphanes et interchangeables » que presque rien ne le sépare de Herschel.
Enfant unique d’Adly et de Roswitha, Philippe Rahmy grandit dans une ferme du Plateau vaudois. Chacun prie un Dieu différent, le père prônant la miséricorde du Prophète, sa mère croyant en l’amour du Christ, et leur fils préférant les divinités pharaoniques, qui le séduisent par leurs contradictions et le rattachent à ses origines. En effet, en 1913, Ali, son grand-père, est venu d’Égypte en Suisse pour acheter des vaches, et il rentre dans son pays accompagné d’Yvonne, qui, par amour, rompt avec sa famille et renonce à ses études ; mais la jeune femme, au lieu du bonheur espéré, est confrontée au drame : son mari assassiné, elle doit s’enfuir avec Adly, son bébé de six mois, qu’elle abandonne aussitôt arrivée à Marseille. L’enfant est élevé par ses grands-parents maternels, au pied du Jura ; adulte et veuf, il rencontre, au salon de l’agriculture à Stuttgart, Roswitha, une jeune Allemande, fiancée contre son gré à un jeune homme fortuné et antipathique et qui, comme Yvonne, se révolte contre les plans de ses parents pour épouser un Rahmy.
Départs et retours, par choix ou forcés par les circonstances, font partie de l’histoire familiale des Rahmy. Il en va de même pour les Grynszpan, juifs d’origine polonaise, qui vivent en Allemagne, et dont le fils se réfugie, peu avant la Deuxième Guerre mondiale, à Paris. « Il se peut que je me sois attaché à Herschel Grynszpan parce que j’ai reconnu en lui un frère », écrit Rahmy, après avoir révélé qu’il a lui aussi des origines juives, par ses grand-tante et grand-mère maternelles.

Si l’Arabe de cristal – atteint de la maladie des os de verre – et le Juif, dont le geste meurtrier a servi de prétexte pour la nuit de Cristal, sont frères par leurs origines et les exils ancestraux, c’est-à-dire par la Grande Histoire, ils le sont également par leur attachement filial et leur souci de dénoncer injustices et persécutions : « Je n’ai agi ni par haine ni par vengeance, mais par amour pour mon père et pour mon peuple qui subissent des violences inouïes », se justifie Herschel après son crime. Cependant Ernst vom Rath, sur lequel il a tiré cinq balles dont deux mortelles, était non seulement le secrétaire de l’ambassade d’Allemagne mais aussi son amant ; sur le bureau du fonctionnaire nazi a été retrouvée une autorisation de séjour que le jeune homme désespérait d’obtenir. De son côté, en 1984, Rahmy, alors jeune étudiant à Paris, a été victime d’une tentative de viol par un diplomate russe. Il s’est défendu à coups de morceau de verre brisé, jusqu’à laisser son agresseur pour mort. Rahmy et Herschel sont donc encore frères par des secrets et des souffrances intimes, ils partagent une histoire semblable, une histoire de victime apeurée qui, pour défendre une cause ou pour défendre sa propre vie, commet un crime. Et l’écrivain ne cessera de se demander si de justes motivations innocentent un meurtrier.
Qui peut répondre à cette interrogation ? Rappelons que le projet de Rahmy d’écrire l’histoire de Grynszpan coïncide avec le décès de son père, plus de trente ans avant la parution de Monarques. L’adolescent, alors qu’il veillait le corps, avait ressenti Adly « soudain investi de pouvoirs surnaturels, capable de voir sous ses paupières closes, de parler à travers ses lèvres pincées ». Puisque consulter les archives, voyager dans différents pays sur les traces du passé, ne l’ont guère aidé à résoudre ce qui le hante, peut-être espère-t-il dès lors que son père, avec qui il dialogue au-delà de la mort, saura l’apaiser ? Et pas uniquement son père, mais tous les morts qui l’ont précédé, dont il sent intensément la présence, en particulier à Tel-Aviv, ville dans laquelle il « entre vivant dans le royaume des morts qui [l]’accompagnent, qui avancent à reculons en [le] tenant par la main ».

Les questions qui préoccupent Rahmy, celles qu’adolescent déjà il posait au pasteur qui ne savait que lui répondre, ont trait à l’existence du mal, aux souffrances que s’infligent les êtres humains entre eux. Rahmy, obstinément, explore le passé, celui de Grynszpan et celui de sa propre famille, celui des victimes et des exilés, dans l’espoir d’éclairer le présent, de rendre intelligibles les enjeux politiques actuels, dont il est conscient de la complexité :

Israël, Palestine, Shoah, Intifada, parallèles hasardeux, passerelles impossibles entre des réalités trop vastes, trop complexes pour oser prendre la parole, pour affirmer quoi que ce soit sans être broyé par une proposition contraire, tout aussi légitime, demandant des réponses urgentes et vitales.

Le récit débute dans la chambre où le narrateur, enfant, est immobilisé sur son lit par la maladie. Il observe au plafond des taches et des auréoles jaunissantes qui « se resserrent autour de l’axe du lustre en bronze, dessinant alors une figure imposante, comme une tête couronnée après décapitation ». Ce mouvement resserré ne cesse alors de s’élargir, dans l’espace comme dans le temps. Le récit progresse, passant des souvenirs d’enfance aux récits des origines familiales, décrivant des voyages, interrogeant le mystère et le silence qui entourent certains événements, entrecroisant les destins des protagonistes, mettant en évidence les similitudes ou les divergences de leurs choix, les aléas que leur imposent les circonstances historiques.
Par des mouvements concentriques qui se rétrécissent et s’agrandissent tour à tour, dans un jeu de symétries qui s’inversent et se répondent, Rahmy examine autant le passé, puisqu’il lui est donné de « traduire le silence qui survit à la disparition des corps », que le présent, dont il rend compte avec intelligence, en homme attentif et informé. Il doute d’être lui-même à l’abri de la haine, il avoue ignorer s’il est « capable de ne ressentir aucun écart entre les cultures, ni préférence instinctive, abjecte ». Il affirme son rêve d’égalité et de liberté, que seuls les monarques, non pas ceux qui dirigent le monde, mais ces papillons diurnes communs, dont le vol reproduit la trajectoire elliptique des astres, nous laissent parfois entrevoir, nous consolant alors de tout.