Retour dans l'Est
Dans ce roman elle part sur les traces de sa mère, à Bucarest.
Accompagnée de cette dernière, elle découvre le pays d’origine de la branche maternelle de sa famille, pays dont elle n’avait qu’un vague souvenir d’enfance. À travers ce voyage se déploie toute la vie de sa mère et de ses ancêtres: on plonge au cœur de la Roumanie de Ceaucescu, mais on explore surtout le destin des juifs roumains, dont sa mère a fait partie. Isabelle Flükiger raconte aussi ses grands-parents, qui choisirent finalement de s’exiler vers Israël.
C’est toute une histoire familiale qui se révèle dans ce texte où l’auteur se dévoile plus que jamais. Retour dans l’Est est une magnifique saga familiale et un livre superbe qu’une fille offre à sa mère. L’ouvrage est porté par la précision de la langue d’Isabelle Flükiger et par ce ton inimitable qui a fait son succès.
«C’est un voyage mère-fille dans la terre d’origine de la mère, terre qu’elle a reniée, mais dont elle garde un accent plein de «r» roulés qui la complexent, et que je n’entends pas, et tous ses souvenirs d’enfance. Elle a passé maintenant bien plus d’années dans ce petit village de Suisse que dans sa Bucarest natale et elle déteste qu’on lui demande d’où elle vient. Mais même si, comme beaucoup d’immigrés, elle est plus patriote que ceux du cru, elle reste marquée par la provenance, et les odeurs, et tout ce qu’elle a appris là-bas, année après année jusqu’à ce qu’elle s’en aille. C’est pour ça que j’ai voulu ce voyage. Parce que cet accent et cette altérité sont la musique de mon enfance; c’est eux qui m’ont guidée vers l’âge adulte, et pourtant, je ne les perçois pas.»
(Présentation du roman, éditions Faim de siècle)
Recensione
La couleur du ciel de Bucarest hier et aujourd’hui. La décadence de la ville sous Ceaușescu. Sa frénésie dévastatrice sous le règne d’Hitler en Europe. Les tribulations d’une famille juive roumaine pendant la guerre. Tout cela est évoqué dans le cinquième roman d’Isabelle Flükiger, qui raconte un voyage de sept jours en Roumanie, entrepris par la narratrice et sa mère sur les traces du passé.
Fouiller dans notre intimité lointaine. Faire appel à nos ancêtres et sillonner les dédales de leur existence, de notre passé commun qui constitue notre histoire, celle de notre époque. Car le passé de nos ancêtres ne fait-il pas partie du nôtre également, dans une certaine mesure?
Déceler les trésors enfouis dans les caves et les greniers, les mémoires saccagées de nos pauvres parents, ces espaces si précieux dans lesquels sont terrés les souvenirs les plus douloureux, qui attendent patiemment d’être mis au grand jour de la vérité et d’ainsi être honorés, jetés ou brûlés.
Roman autobiographique? En tous cas, un roman qui — dans un style simple et direct, sans fioritures, juste mais riche —, renvoie à l’intime, laissant ce sentiment que l’auteur se dévoile entièrement.
Isabelle Flükiger fait «grésiller» à nos oreilles parfois sourdes les odeurs du «noir et blanc» et de l’exil que notre société actuelle ne peut pas, ne doit pas oublier.
Le silence revenait dans la maison une fois que nous étions enfin emballés dans notre pyjama.
A ce moment-là, c’était à nouveau sympa de ne pas être chez soi. On rejoignait grand-père devant la télé. On regardait grésiller à l’écran des images en noir et blanc qui tremblaient; on se serrait contre lui qui nous disait des choses gentilles qu’on comprenait à l’intonation. (...)
L’auteure raconte l’histoire de sa famille, avec l’héritage avorté des langues et de la culture juive ashkénaze et en toile de fond, celle de la Roumanie bien sûr, égrenée au fil des pages avec précision. Et sous sa plume directe, on sent l’effondrement de Bucarest.
Le dictateur voulait tout raser, on allait tout raser. (...) Une fois le plan adopté, on n’y est pas allé de main morte. On a détruit au bulldozer des centaines d’immeubles, des quartiers entiers y sont passés. Le tremblement avait détruit quelques maisons; Ceaușescu a rasé un cinquième de la ville. Les Roumains ont inventé un mot pour définir ce qui se passait : Ceaushima, pour Ceaușescu et Hiroshima (...)
Ponctué de flash-back dans le passé de sa mère et de ses grands-parents, le récit sillonne allègrement entre l’«avant» et le «maintenant». La narratrice qui a souhaité ce voyage avec sa mère en terre d’origine vient y chercher quelque chose qu’elle ne trouve pas. Mais le voyage aide sa mère à renouer avec son passé pour libérer l’auteur d’un poids qui ne lui appartient peut-être pas. Il est en fait un prétexte pour satisfaire la quête de la jeune femme d’elle-même à laquelle la connaissance du passé de ses grands-parents et de sa mère vont l’aider.
Tandis que les volutes doucement s’élèvent, la mélancolie du soir prend toute la place. Son baiser de soie recouvre la ville, le voyage, ma mère et moi et nos disputes, et l’amour; il prend la place de l’exaspération, l’impression fugace d’avoir compris, et de son étreinte si douce et si triste, s’élève alors l’évidence : puisque le présent ne nous dit rien, c’est dans le passé qu’il faut aller (...)
A travers ce dédale de souvenirs historiques et intimes, l’auteur nous questionne : qu’est-ce qu’être Juif (juif)? Et qu’est-ce qu’avoir des origines juives quand l’héritage a dû être tu pour sauver sa peau?
Il m’en a fallu, des lectures, pour réaliser qu’à une époque, être juif, c’était une nationalité. Qu’on n’était pas juif comme on est catholique : on était un Juif comme on est un Suisse, ou un Roumain ou un Français. Et puisque les Juifs n’avaient pas de pays où exercer leur nationalité, ça veut surtout dire qu’on n’était comme personne, quand on était Juif. Tous les Juifs du monde étaient les étrangers ; où qu’ils soient, ils étaient chez les autres (...)
Et puis il y a cette relation mère-fille, décrite en filigrane tout au long du voyage. Elle met à nu une forme d’amour pudique, partagé entre deux parents dont l’écart d’une génération est parfois pesant, prêtant à des incompréhensions. Mais qu’importe, une simple séance shopping — aussi anodine qu’elle puisse paraître — laisse entrevoir une complicité entre mère et fille, présentée avec humour.
Ma mère qui a déjà vécu le shopping avec moi s’est assise. Elle s’est mise à attendre trouvant les deux lampes parfaites ( « c’est magnifique on dirait vraiment des Gallé, disait-elle avec candeur » ) et discutant avec la vendeuse. Mais celle-ci qui n’avait jamais vécu le shopping avec moi, a fini par dire à ma mère : « Mais elle se décide ou quoi ? ». J’étais toujours indécise, c’était des lampes chères. (...)
Finalement, ce voyage mère-fille en Roumanie n’est-il pas l’occasion pour les deux femmes de simplement mieux se connaître et de mieux se respecter dans leur vie de femmes actuelle? Ce pèlerinage vers l’antan, teinté du goût amer des drames de l’Histoire les rapproche d’un meilleur partage du présent. Et qui sait, cette lampe colorée, choisie par l’auteur elle-même — souvenir joyeux rapporté de ces tribulations roumaines — revêt peut-être un caractère sacré pour éclairer de sa douce lumière les mystères parfois lugubres portés par sa famille?