Erasmus

Six nouvelles acidulées pour découvrir le talent d’une jeune auteure: Elodie Glerum esquisse avec ironie et finesse un portrait sans fard de sa génération.

(Présentation du livre, Éditions d'autre part)

Recensione

di Lucie Tardin
Inserito il 03.04.2018

«Votre génération ne prend rien au sérieux». Avec son premier recueil de nouvelles Erasmus, Elodie Glerum brosse un portrait sans artifice de sa génération, celle des quasi-trentenaires, cette génération individualiste et rêveuse d'éternels proto-adultes en galère. On est bien loin du cadre de son premier récit, La belle époque (Paulette Éditrice, 2016), qui relatait les «drôles d'histoires» d'une mère et sa fille dans la vieille Montreux aristocrate à l'aube du siècle passé: cinq des six nouvelles du recueil ont en effet pour protagonistes des jeunes de notre temps qui font face aux enjeux propres à leur tranche d'âge. Ces récits soulèvent certains aspects concrets, tels que les études, la vie en colocation, les voyages, la maladie, les relations amoureuses et familiales, les drogues et l'alcool, mais soutiennent également des questionnements plus profonds, à la fois existentiels et culturels, comme l'identité suisse, la rivalité fraternelle, le conflit intergénérationnel, la marginalisation, l'incompétence émotionnelle ou encore l'inadaptabilité sociale.

Dans «La méthode suisse», l'auteure aborde le sujet du conflit intra-générationnel en confrontant deux jeunes que tout oppose: sexe, goûts, éducation, activités et habitudes. D'un côté, le narrateur, de gauche, dessinateur de bande-dessinées, amateur de musique punk, qui «reconnaît que sa vie peut sembler fade», mais qui «apprécie néanmoins le confort d'une chambre à soi, la possibilité de s'épanouir dans ses non-mondes [...]». De l'autre, sa colocataire, Ogre, dotée d'une mentalité «protofasciste», dépourvue de sens critique, incapable de vivre seule, qui «cherche à façonner son monde selon son point de vue, un peu comme les méchants de James Bond, mais en vraiment plus bête». Quand Ogre lui demande: «C'est parce que tu es suisse ou parce que tu es comme ça, que tu ne veux pas en parler?» Le jeune homme s'interroge: «Ça veut dire quoi, être suisse? Parce qu'en Suisse, on est censé être plus discret, plus taiseux, moins curieux? Et toi, c'est parce que tu es conne que tu poses cette question? Évidemment comme il est suisse, il ne le dit pas, mais il le pense très fort». Las de leurs différends, il se résout à adopter «la méthode suisse», en invoquant ce qu’il estime être les particularités du caractère suisse (individualisme, discrétion, secret, pudeur, neutralité, collégialité ...). Il pense alors avoir trouvé la solution pour faire face à Ogre, cette altérité antinomique et inconciliable.

Bien que la nouvelle «Le revenant» soit la seule du recueil à ne pas évoquer un personnage appartenant à ladite génération, la qualité d'enseignant de gymnase conférée à son protagoniste raccommode le fil rouge thématique. Or, le langage adopté est différent. Le ton aussi. La narration se vêt d'un registre plus soutenu, afin de reproduire la voix d'un homme d'âge mûr. On reste cependant proche de la jeune génération. L’auteure nous emmène juste de l'autre côté de cette mince barrière qui sépare les jeunes de ceux qui les côtoient au plus près dans leur évolution vers «l'être adulte»: le lecteur pénètre, de manière presque hérétique, dans la sphère privée du pédagogue. Ce dernier, en rémission, relate la sortie de son isolement, son retour à la réalité. Dépourvu de sentimentalité ou de ressentiment, il dresse ce constat indifférent: une distance le sépare des autres, de son épouse, de ses collègues et de ses élèves. Sans toutefois le montrer, le professeur éprouve de la «tendresse pour chacune de ces vies ordinaires». Et c'est peut-être bien parce qu'elles le sont autant que la sienne.

Le voyage est un motif récurrent d'Erasmus: «C'était la première fois qu'elle se rendait en Suède, et aussi qu'elle voyait un canard mort». La plupart des personnages de l'ouvrage d'Elodie Glerum sont en déplacement, en mouvement, en mutation: dans «La méthode suisse», un départ; dans «Le revenant», un retour de l'hôpital; dans «Jean-Marc le robot», un voyage à Venise; dans «Llandudno», un trajet en ferry entre les côtes danoises et allemandes. Quant à la nouvelle «Ysbwriel», elle traite précisément d'un échange universitaire – auquel fait référence le titre du recueil – celui d’un jeune homme inconstant, indifférent et surtout «incapable d’implications émotionnelles», figure topique de l’étudiant marginal et alternatif, en conflit avec son cercle familial et dans les rapports sociaux en général, à l’aube de la véritable vie adulte postuniversitaire. Équivalent moderne du Grand Tour, le passage presque obligé de l’échange universitaire est «censé être celui des grandes rencontres, des amitiés éternelles, voire du coup de foudre avec la femme de sa vie». Or, le protagoniste, dandy moderne écrasé par l’ennui, cultive la différence, mais aussi et surtout l’indifférence.

Si dans son premier ouvrage, la langue résolument jeune et abrupte d'Elodie Glerum s'avérait intelligemment anachronique, elle ne l'est plus dans Erasmus, où elle sert de marqueur référentiel à un réalisme impartial. L'auteure renvoie largement à la culture populaire contemporaine. Les œuvres littéraires citées (À la croisée des mondes, Harry Potter, entre autres ...) étaient sur les tables de chevet des enfants de sa génération. Il en va de même pour les références cinématographiques et musicales dont le texte est émaillé qui sont les fondements culturels populaires de la «Génération Y». Le langage lui aussi se plie aux exigences culturelles, linguistiques et technologiques de son temps: nombreux sont les anglicismes (crazy robot, control freak, cheap, etc.), les termes d'argot Internet (WhatsApp, Facebook, likait, geek, emojis, etc.) et d'argot commun. Avec une grande sensibilité, Elodie Glerum adapte la langue aux différentes voix de ses nouvelles. Ainsi, si la narration s'exprime à travers un registre standard lorsque la focalisation est centrée sur le personnage du professeur de gymnase, par exemple, lorsque celle-ci se décale vers d'autres figures, le registre langagier s'ajuste et devient familier, argotique, voire vulgaire, selon l'âge, le statut, l'environnement ou le contexte social du protagoniste. Cela confère alors au style affranchi de l’auteure une vraisemblance indéniable.

Si les membres de la «Génération Y» se reconnaissent dans les personnages ou situations d’Erasmus, c’est bel et bien parce qu’Elodie Glerum a su lire, comprendre et donner à voir – dans certaines nouvelles plus habilement que dans d’autres – la réalité de sa propre génération: «C'était ça, la génération WhatsApp: une population dotée de suffisamment de data pour se permettre de dire vraiment n'importe quoi»; pour le meilleur, comme pour le pire!