Janvier

Au cours de la restructuration de la grande entreprise qui l'emploie, Janvier est oublié dans son bureau, au fond d'une impasse. Plutôt que de rester chez lui et être payé à ne rien faire, il décide de continuer à se rendre au travail pour y mener, enfin, une vie sans entrave. S'occuper de la plante verte, amorcer une correspondance avec un fournisseur, bénéficier de l'équipement pour s'essayer à la poésie... Mais combien de temps Janvier pourra-t-il profiter des charmes de la vie de bureau avant que la société ne retrouve sa trace ?
L’écriture sobre et précise de Julien Bouissoux explore la métamorphose d’un homme qui, par un étrange concours de circonstances, s’adonne enfin à l’existence idéale qu’il ignorait vouloir mener.

(Quatrième de couverture, Éditions de l'Olivier)

« Non, j’ai envie d’essayer »

di Romain Buffat
Inserito il 28.02.2018

Suite à la restructuration de l’entreprise qui l’emploie, Janvier est oublié dans son bureau au fond d’une impasse. Cette histoire, nous la connaissions déjà depuis Une autre vie parfaite, recueil de nouvelles paru en 2014 à L’Âge d’Homme. Alors lauréat du prix de la fondation Maurice et Edouard Sandoz, Julien Bouissoux annonçait vouloir creuser l’histoire de ce personnage ; c’est désormais chose faite avec la publication de Janvier (2018, Éditions de l'Olivier).
Janvier est une fable sur le travail en entreprise, sur la possibilité du bonheur, sur l’homme moderne libéré de toute contrainte. En effet, Janvier est en quelque sorte payé à ne rien faire. Tous les 28 du mois, il reçoit son salaire sur son compte en banque alors que personne ne se rendrait compte de son absence s’il désertait le bureau pour mener la vie idéale. Le récit part donc de cette idée originale : une entreprise oublie l’existence d’un de ses employés tout en continuant à lui verser son salaire. Cette erreur administrative est le moteur du récit, et tout, dès lors, devient possible. Janvier – comme le premier mois de l’année où l’on prend de bonnes résolutions, où rien n’a encore véritablement commencé, où tout est à faire, où tout baigne encore à l’état virtuel – se met à vivre, le champ des possibles s’ouvre devant lui :

Lundi était le jour de fermeture de son coiffeur, mais il en connaissait un autre, en face de l’arrêt de bus et à côté de cette vitrine dans laquelle il avait lu la veille « Voyagez hors saison : 50 % sur toutes nos destinations ». Était-ce le salon de coiffure ou l’agence de voyages ? Le monde était rempli de nouvelles possibilités. Le cœur de Janvier se mit à battre. (p. 18)

Mais Janvier n’est ni aventurier furieux, ni très réactif, il se laisse porter par les choses et les faits du hasard, il lui faut donc un peu de temps pour que «son cœur se [mette] à battre» véritablement. Plutôt que de déserter le bureau et de profiter de son revenu inconditionnel, par aliénation, culpabilité ou à cause d’un rapport particulier au travail qui est celui que nous connaissons – on n’imagine difficilement quelqu’un «ne rien faire, respirer, vivre» (p. 103) –, Janvier conserve sa routine: il arrose le guzmania, fait comme s’il travaillait, vérifie les stocks de papier etc. Entre le Bartleby de Melville, dont on ne parvient jamais à saisir tout à fait les raisons de son I would prefer not to, et la légèreté de Plume de Michaux, Janvier est de la famille des personnages dont on n’accède pas tellement à l’intériorité, sur qui les évènements ont peu de prise; tout semble glisser sur lui comme l’eau sur les plumes du canard. Sa vie change, certes, mais au gré de petites variations. Janvier n’aime pas les grands bouleversements. S’il prend la bonne résolution de se rendre dans une agence de voyage, il ne sait pas s’il faut choisir la mer ou la montagne, et alors, face à un tel dilemme, il fait cesser les démarches. Pour Janvier l’essentiel est ailleurs: dans les poèmes qu’il a désormais le temps d’écrire en se servant du matériel de bureau qu’il a sa disposition:

Ombre de la feuille
Sur la moquette verte
Tu laisses un air
indéfini  (p. 15)

dans les horoscopes périmés qu’il sur-interprète et qui, comme tout horoscope, semblent toujours pouvoir nous correspondre: «Sagittaire, un événement imprévu est venu tout remettre en question et vous n’en mesurez pas encore les conséquences.» (p. 48) ou dans la correspondance qu’il entame avec un ouvrier chinois, Wu Wen, qu’il a remarqué dans un magazine, absolument certain qu’il s’agit de l’homme qui a assemblé l’imprimante de son bureau. Wu-Wen apparaît comme un semblable de Janvier, un homme (quasi) invisible qui lui aussi travaille pour une structure tellement grande qu’elle en devient abstraite. Mais sous la plume de Janvier, parce qu’il est nommé, parce que Janvier s’adresse à lui personnellement et lui imagine une vie, Wu Wen sort de l’anonymat et devient quelqu’un. Ainsi Janvier lui écrit, avec admiration, peut-être avec un brin de jalousie :

Ce matin chez le coiffeur, j’ai découvert que l’imprimante que j’utilise a été fabriquée par vous, ou du moins qu’elle est passée entre vos mains. Cher Wu Wen, j’ignore quel poste vous occupez dans la grande usine du monde mais – c’est indéniable – quelque chose fonctionne grâce à vous. (p. 27)

Au contraire, Janvier, lui, a tendance à cultiver l’absence et à attirer le vide. Partout où il se rend les lieux sont presque vides; partout où il va il peine à se faire remarquer: «Je ne vous ai pas entendu entrer!» s’exclame son coiffeur (p. 19); «Plus personne n’écrivait à Janvier, plus personne ne l’appelait. Les rares courriers qui lui parvenaient étaient le fruit d’envois automatiques et même eux s’épuisaient.» (p. 41); «Janvier en conclut que le monde s’accommodait de son absence, ou de sa présence, indifféremment, et cela l’attrista.» (p. 95); «Il attendit la nuit pour embarquer sur un vol direct. L’appareil était à moitié vide, comme on le lui avait promis; il s’installa à côté du hublot.» (p. 155). Qu’y a-t-il derrière cette tendance à disparaître, à occuper le moins de place possible, à raser les murs à la manière des personnages beckettiens? Peut-être s’agit-il d’un refus. Janvier refuse d’en faire trop, refuse de s’engager trop dans un travail qui n’a de toute façon plus aucune utilité pour personne, ce travail dont le lecteur, tout comme Janvier, ne sait pas trop en quoi il consiste – sur la porte de son bureau, il est écrit: «Activité de soutien». Janvier «veu[t] essayer quelque chose».
Depuis Une autre vie parfaite, l’écriture de Julien Bouissoux est toujours aussi précise, les images nettes; les dialogues ne sont jamais superficiels, ils servent l’intrigue autant qu’ils prêtent à sourire par les nombreux double-sens qu’ils peuvent susciter. Un roman qui se tient, habilement réussi, dont on aimerait connaître la suite, cette «autre histoire» de Janvier, presque promise à la dernière page.