Ma ralentie
Accueillir l’inouï, le laisser briller à la fenêtre. Ne plus craindre le brouillon, l’improvisation, tout ce qui laisse dans l’éphémère une marque jeune comme l’ongle d’un amant dans la pulpe d’un index bientôt caressant.
À l’origine de ce texte, un long poème de Henri Michaux, La ralentie. Une lecture qui féconde un autre chant, celui d’une auteure à la sensibilité singulière et au talent confirmé.
(Quatrième de couverture, éditions d'autre part)
Recensione
Rédigée dans une prose poétique dotée d’une dimension narrative, l’œuvre singulière d’Odile Cornuz retient l’attention. Pourquoi veux-tu que ça rime (2014) est constitué d’un flot de questions dont la première est: «Comment te parler puisque tu n’existes pas?» Biseaux (2009, édition revue: 2016) interroge, de biais, la notion d’utopie, par un déploiement de discours rapportés, d’interrogations et de réflexions philosophiques, où réalité et imaginaire se confrontent dans une diversité assumée – «L’utopie c’est du bric et du broc» –, tandis que l’écriture et l’identité apparaissent comme des enjeux fondamentaux: «L’utopie est de fixer en mots et dans l’instant un état de la question du qui suis-je perpétuel».
Avec le même art de passer de la gravité à la légèreté, et sur le mode dialogique, Ma ralentie, son dernier ouvrage, poursuit cette quête existentielle. Par le titre et une note en fin de volume, la relation intertextuelle avec «La ralentie» d’Henri Michaux est explicite; si le texte d’Odile Cornuz s’appuie sur ce poème, qu’elle considère comme un viatique et dont le début, programmatique, est «Ralentie, on tâte le pouls des choses», s’il en est un écho, ou un prolongement, l’auteure y déploie sa propre voix, sensible et attachante. Ralentir, pour elle, c’est affronter la peur du vide, l’angoisse de la chute, mais aussi «tenter autre chose»: être à l’écoute de soi et d’autrui, se laisser porter par «les flots du monde», prendre le risque de couler, et finalement apprendre à se tenir debout. Elle nous propose de partager son errance intérieure, dans «un ressac d’images et d’êtres humains», et ce qu’elle décrit tout d’abord comme un itinéraire incertain, un parcours chaotique, apparaît très vite comme un lieu immatériel qui nous est offert et dont elle jouit:
Il y a de la place pour tous. Entrez. Vous êtes ici chez vous. Ce lieu vous appartient. Il s’appelle espace mental. Vous pouvez le partager ou pas. C’est gentil de m’avoir invitée. Je vous remercie. Sincèrement. Vous aviez peut-être quelqu’un d’autre à accueillir. Je ne suis certainement pas votre premier choix. Alors merci d’être là, avec moi. On se fait de la place.
Dans ce passage, le je recourt au pronom vous pour s’adresser aux lecteurs potentiels, qu’il convie à entrer dans un lieu imaginaire créé par le texte. Un désir de proximité est exprimé, et des ajustements seront nécessaires afin que chacun trouve sa place. Par le double mouvement d’invitation à pénétrer dans cet espace mental et de remerciement de s’y sentir elle-même accueillie, le texte s’inscrit dans une dynamique d’ouverture et de partage.
Dès l’incipit, Odile Cornuz utilise le tutoiement, cette forme ambiguë qui peut signifier adresse à soi-même ou à autrui. Avec la conjonction si, elle offre, à elle-même comme au lecteur, la possibilité d’expérimenter un autre rapport au temps; elle ouvre un espace conditionnel non dépourvu de risques: «Si tu ralentis, le vide bée sous tes pieds», avertit-elle.
L’identité du tu ne cesse de se dessiner de façon fluctuante: «Tu deviens toi. Tu deviens quelqu’un d’autre. Ça dépend des jours.» Cette identité est extrêmement protéiforme: «Comme si tu faisais corps avec ce que tu touches: tu deviens le réveil, le livre, la brosse à dents, le savon. Tu te transformes en tasse, en cuillère, en trousseau de clés. Tu te mues en clavier, en stylo, en portemonnaie, en siège de bus, en verre de vin, en poignée, […]». Et elle est fragile, car les objets se rebellent, se cassent: «Rien qui tienne. Tu te brises.»
Il arrive que, comme dans le poème d’Henri Michaux, le tu soit nommé Lorellou:
Veux-tu me servir d’armure encore une fois, Lorellou? Je passerai la nuit sans heurts, promis. Je me tiendrai recroquevillée au bord du lit. Je te laisserai toute la place. Au matin je te servirai un café et te laisserai entrer dans ma peau, te charger de mes tâches – et me laisser dans la transparence du jour observer les oiseaux, oisive, oisive comme je ne l’ai jamais été.
Le tu apparaît alors comme une figure protectrice, qui prend en charge les obligations quotidiennes et permet un désœuvrement contemplatif et serein. Mais le tu est multiple. Il traverse aussi des moments de doute et d’angoisse. Son corps, pour autant qu’il en ait un, se modifie, défiant les lois naturelles. Il est doué de pouvoirs magiques. Il est «la créature qui vit quand je ne vis pas». Il joue le rôle de compagnon, d’interlocuteur et de confident, tout en étant le double et la doublure du je. De plus, il ouvre à une dimension métaphorique: «Sans donner de réponses tu cherches des images.»
L’identité du je est poreuse, fusionnelle et éclatée. Le je se sent «en coïncidence avec le monde, dans une joie absurde», il aspire à «tout ingérer, tout comprendre, tout avoir», c’est-à-dire, explique-t-il, saisir le sens de la vie. Son corps est «incorporé à la nature et offert aux hommes», il se métamorphose, il acquiert des pouvoirs prodigieux: «Je suis de ce monde sans plus être de ce monde – diffractée, éclatée, écoutant tout, comprenant tout. Comment retrouver forme humaine, après ça? Quelle réduction de l’expérience – comment le supporter?»
Le ralentissement, vécu au travers d’un intense dialogue poétique et philosophique avec un alter ego doué d’une forte présence malgré ses contours instables, se révèle salvateur:
Retrouvé le corps, les contours dessinés par une peau humaine qui respire. Retrouvés le souffle et les orifices. Retrouvées les fonctions vitales et surtout, surtout, les battements du cœur comme beat originel.
L’emploi du pronom on, qu’on perçoit comme inclusif, d’autant plus qu’il bascule parfois vers le nous, constitue un autre trait fort de Ma ralentie. Le pronom on tend à abolir l’écart qui sépare le locuteur de son destinataire. On éprouve des sentiments communs, on est pris dans les mêmes épreuves: «On en prend plein la figure encore. C’est la sensibilité, paraît-il. Ça se développe, ça se cultive, ça devient une maladie.» On accepte l’incertitude, on se résout à une forme d’abandon: «On sait de mieux en mieux qu’on ne sait rien. […] On vit ce qui vient. On croit ceux qui parlent. S’ils mentent, qu’est-ce que ça change? Ils ont dit, ils ont fait. Nous avons ensemble éprouvé une forme de vérité.»
«Tout ce qui s’écrit repose sur un substrat composé en partie d’autres écrits, d’expériences sensibles, de choses vues ou entendues», affirme Odile Cornuz dans un entretien. Dense, émouvante, fourmillante de possibilités d’interprétation, Ma ralentie est complexe tout en étant limpide, on est emporté par le texte, on est ému, on y trouve un espace où «respirer de manière régulière», on peut «vivre avec le poème».