Hériter du silence

Ton rapport aux autres avait été fait de silence, cette matière invisible mais dense qui te mettrait, espérais-tu peut-être, hors d’atteinte du mal.

Que deviennent les images qui restent quand un père, décédé trop tôt, laisse derrière lui une vie de silence? Dans ce roman d’introspection familiale, l’album de photos ravive les souvenirs pour refaire l’itinéraire des larmes.

(Quatrième de couverture, éditions d'autre part)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 20.09.2018

Des récits lacunaires, quelques objets et des albums de photographies où les êtres qui sont figés dans la pose ont changé ou disparu, constituent pour le narrateur du premier roman de Mathias Howald un héritage dont la matière invisible du silence est la composante principale, envahissante et perturbante.

Grâce aux photographies, où indéfiniment «se joue et se rejoue un moment perdu de nos vies», grâce à la mémoire, ce «laboratoire mental» où l’on peut reconstituer et réanimer des fragments du passé, et surtout grâce à l’écriture, dans une alternance de formes épistolaire et romanesque, le silence sera ressaisi, reconfiguré, transcendé.

Le premier chapitre n’est pas daté, ce qui donne le sentiment que retracer minutieusement nos souvenirs des gestes et des manies d’une personne a le pouvoir de nous transporter dans une temporalité indéfinissable, où, même si l’on rédige à l’imparfait, le passé se trouve fixé, et on peut le visualiser, un peu par la même opération que celle du photographe qui développe ses négatifs… ce qui est d’ailleurs le sujet de ce premier chapitre: le père est photographe, il a un magasin avec un laboratoire, mais il préfère développer les clichés familiaux dans la salle de bain de l’appartement, «comme si l’eau qui y coulait était la seule à avoir la dureté nécessaire pour rendre les nuances de gris dans la tonalité adéquate». L’enfant qui le soir a observé attentivement les manipulations de son père est bouleversé le matin lorsqu’il découvre suspendues à un fil au-dessus des toilettes les images qui le représentent: «Je contemplais un être qui avait joué pour l’objectif et le photographe, mais qui n’était déjà plus: je me voyais mort.»

Il y a une similitude entre le travail du photographe et celui du romancier, car tous deux peuvent donner une image du passé. Cependant le photographe ne peut le faire qu’en opérant sur le vif, et il produit une trace, ou une empreinte, de la réalité, tandis que le romancier peut s’y prendre rétrospectivement et créer ainsi une œuvre en quelque sorte déliée de la réalité, produite non pas au moyen d’un appareil mécanique et de produits chimiques, mais grâce à ses souvenirs et à son imaginaire.

Tout au long du roman se succèdent des chapitres situés dans des temporalités différentes: tantôt un narrateur raconte, sur un mode quasi omniscient, les événements qui ont eu lieu dans la famille de Mathieu entre 1924 et 1980, tantôt Mathieu s’adresse, en 2012, à son père qui vient de mourir. Ce dispositif est au premier abord légèrement perturbant, avant qu’on ne comprenne que cette manière de faire est ce qui permet à Mathieu de combler les vides du récit familial: il imagine les pensées et les sentiments de ses proches, il décrit des scènes auxquelles il n’a pas assisté, et ainsi il transforme le trop dense silence dont il a hérité en un roman très émouvant.

Les photographies prises par son père ne sont pas les seules images que Mathieu scrute attentivement, il y a aussi la tapisserie et les peintures réalisées par sa grand-mère, Murielle, une femme fragile, dépressive, qui peine à concilier ses aspirations artistiques avec l’éducation de ses enfants. Une citation de Georges Haldas (en italique) éclaire la démarche de Mathieu: c’est dans les yeux de son père que l’écrivain genevois «situe une porte qu’il doit franchir pour refaire l’itinéraire des larmes». Il s’agit de «descendre au long des années et à travers [s]es propres épreuves» pour retrouver cette part d’angoisse et de souffrance transmise par ses proches, ce qui lui permettra de prendre la parole malgré «ce décalage d’univers qu’on appelle la mort». Dans cette quête de ce qui se dissimulait sous les silences de son père, Mathieu remontera les générations. Cela l’apaisera, le consolera, tout en soulevant de nouvelles questions :
En te cherchant, j’en viens à visiter d’autres lieux, dans lesquels se sont déroulées des vies qui se sont éteintes avant la tienne. Je comprends maintenant que «faire son deuil» implique aussi parfois des deuils antérieurs et je me demande comment tu avais vécu ces morts et celles d’autres proches.

Dans la tapisserie de Murielle, les fils du passé sont inextricablement noués, et par endroits coupés, arrachés, et il en va de même dans la vie familiale de Mathieu. Récits emmêlés et troués, parents dont on est séparé par la mort, et qui, même de leur vivant ont été par moment quasi invisibles, telle Murielle qui s’isolait pour créer, ou le père qui n’apparaît presque jamais sur les photographies, ce qui laisse une place vide: «Cette place est bien sûr la tienne. Tu manques à l’appel dans ce tableau de famille; en immortalisant cette scène autour de moi, tu as aussi fait le choix d’en être absent pour me laisser seul dénouer les liens qui m’unissent à ces êtres.»

Au cours de son processus d’examen des nœuds et des trous du passé, Mathieu ne se confronte pas seulement aux «paysages mentaux» qu’il perçoit dans les photographies familiales et les tableaux de sa grand-mère, mais aussi à un document où la parole est présente, contenant la trace d’une émotion intense qui n’a pu s’exprimer que sous la forme silencieuse de l’écriture, c’est le faire-part qui annonce sa naissance. Mathieu lit et relit les vers que son père a rédigé; il songe alors que Pierre s’est dit «que son fils n’entendrait sans doute jamais de sa part l’écho de manifestations bruyantes de joie mais qu’en revanche, il pourrait retrouver, dans le silence de la lecture, son père qui avait écrit pour lui».

Dans un chapitre daté de 1980, soit un an après la naissance de Mathieu, le narrateur imagine que Pierre retrouve et lit les carnets en skaï noir de Murielle, dans lesquels il découvre un drame secret, les émotions violentes qu’elle ne pouvait communiquer de vive voix à ses proches. Dans ce chapitre, sans doute fantasmé, il apparaît clairement que le roman donne la possibilité à Mathieu de remplir les passages manquants du récit familial, de comprendre les éléments les plus troubles et les plus douloureux de l’enfance de son père et par conséquent de sa propre enfance. C’est avec empathie que Mathieu procède à sa relecture et réinterprétation du passé familial. Il se confronte à son chagrin, il trouve l’itinéraire des larmes – un chemin vers la consolation.