La Tour d'abandon
Roman

«Elle dort souvent, partout. Elle s'assoupit à tout moment et n'ose même plus conduire une voiture. Mais après tout, quand elle sera morte, il en sera fini de ce bienheureux sommeil.»
Elle, Anna, est atteinte de narcolepsie. Il n'est pas étonnant, comme le montre à maintes reprises le récit, qu'elle confonde rêve et réalité... Elle habite une tour, La Tour d'abandon, dont on ne sait si elle doit son nom au fait qu'Anna s'y abandonne au sommeil, notamment dans la baignoire collective, ou au fait que cet immeuble est en piteux état, à en juger par la spirale de son escalier:
«À la descente, frôlant du coude la courbe du mur, on parcourt des volées de marches interrompues par les paliers sur lesquels les habitants entreposent les objets les plus variés, vieux meubles ou jouets cassés, ce dont on ne sait que faire sans s'être encore tout à fait décidé pour la déchetterie.»
Anna, la prof, n'habite pas seule. Le chien Trouvé, comme son nom l'indique, vit à ses côtés, comme son ombre. Quand elle est revenue du Sud, elle a découvert une femme torturée et nue, sur le mur de son salon:
«La femme sur le mur est un peu plus petite qu'elle mais lui ressemble. Chevilles épaisses, qui contrastent avec ses poignets fins. Ventre musclé et jambes un peu courtes. Seins minuscules. Sa tête est renversée sur le côté.»
Dans la même tour, habite son amie de longue date, la journaliste Tess (Teresa Esposito), la contrefaite de naissance: elle «a une malformation du bras droit», elle est «gauchère, en quelque sorte.» Avec laquelle elle converse quand elles se retrouvent toutes deux dans le corridor pour fumer:
«Les appartements de l'immeuble dans lequel vivent Anna et Tess sont distribués tels les pétales d'une fleur compliquée autour d'un axe constitué d'air: le centre de la vrille de l'escalier. Il est probable qu'ensuite, à l'intérieur des appartements, chaque habitant tourne autour d'un axe en quelque sorte secondaire, organisant ses gestes et parcours comme le fait Anna autour de la femme sur le mur, ou Tess à son bureau entre une pile de journaux et une tasse vide.»
Anna est allée dans le Sud pour tenter de savoir si la mort, il y a un an, de son frère Pablo était accidentelle ou non: il enquêtait sur un tableau volé en 1969, la «Nativité» avec Saint François et Saint Laurent du Caravage»... La compagne de Pablo, Antonella, sait seulement qu’«il envoyait régulièrement ses travaux à un ami qu'il avait en Suisse. Un nom allemand ou anglais…»
Au fil du récit, les passés de Tess et d'Anna resurgissent. Ils expliquent bien des choses sur ce qu'elles sont devenues l'une et l'autre et sur les liens qui les unissent. Mais le lecteur doit attendre la fin du livre pour que les dernières zones d'ombre se dissipent et que les mots de l'auteur terminent de se mêler au temps pour «y tisser un peu de mémoire»:
«C’est ainsi qu'hier vient dans aujourd'hui, que la fin s'éloigne dans le passé.»

(Blog de Francis Richard)
Bernard Campiche Editeur

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 23.07.2018

Après deux recueils de nouvelles, Entre deux paru en 2013 et Safran en 2015, Marina Salzmann publie La Tour d’abandon, un roman dont la narration s’organise autour de deux personnages centraux, Anna et Tess, et dont la structure fait écho à l’architecture singulière de l’immeuble où les deux femmes habitent; les appartements sont répartis autour d’un axe central, la cage d’un escalier en spirale; des gens montent et descendent ses marches, disparaissent derrière des portes, des rumeurs résonnent, et parfois des messages, rédigés par des inconnus, planent jusqu’à des destinataires qui semblent désignés par le hasard des courants d’air. Apparitions fantastiques, enquête policière inaboutie, rencontres émouvantes, fragments d’investigations journalistiques, contes, rêves, lettres, réflexions philosophiques, le roman associe des éléments relevant de plusieurs genres littéraires, dans un tournoiement au sein duquel le lecteur doit se laisser emporter, acceptant de suivre un mouvement similaire à celui adopté le plus souvent par Anna:

Elle préfère errer au gré des indications floues du comte, dans l’idée que rien ne se produit par hasard et que ce qui se présente comme un détour de plus dissimule un dessein secret. Le charme de la ville l’encourage d’ailleurs à poursuivre cette expérience de désorientation. À n’être plus qu’un simple curseur sur la ligne du temps, on voit se modifier la notion d’espace. Pour elle, les quartiers de la ville flottent, ils se juxtaposent en une géographie réinventée et mouvante.

Le mode de narration élaboré par Marina Salzmann incite à réfléchir à la structure et au sens de l’univers, à se demander s’il existe plusieurs mondes possibles, dont la plupart nous échappent, mais dont certains signes nous parviennent malgré tout, grâce à la porosité des frontières qui les séparent.

Dans la logique de l’idée d’une démultiplication de mondes parallèles, plusieurs récits sont enchâssés, tandis que, telles les deux faces d’une médaille, ou tels l’objet tangible et son reflet ou son ombre, de nombreux personnages du roman possèdent un double, auquel ils sont reliés par un destin ou une quête comparable. «Enfants perdus, enfants trouvés, ces mots désignent la même chose», affirme la voix narrative. Ces mots pointent un fait similaire mais au prix d’un renversement du point de vue; tout dépend sur quel versant on se trouve, de quel côté on regarde. Le tour d’abandon (au masculin), dont l’usage était courant du Moyen Âge au XIXe siècle, et n’a pas disparu de nos jours, était un tourniquet où les mères pouvaient déposer leur enfant: d’un côté, elles l’abandonnent, de l’autre côté elles le remettent à une institution religieuse ou médicale. En choisissant pour titre La Tour d’abandon, un terme ambigu qui crée un double fictionnel de ce dispositif ayant effectivement existé, Marina Salzmann suggère que des concepts apparemment opposés – le bien et le mal, la réalité et la fiction – sont en fait indissolublement liés.

Le roman est divisé en cinq parties, intitulées «Première saison», «Deuxième saison», «Troisième saison», «Quatrième saison» et «Épilogue», ce qui fait penser d’une part aux séries télévisées, dont l’une des caractéristiques est la mise en place d’intrigues parallèles, d’autre part au mouvement cyclique des saisons. Ce roman met en question notre perception d’un temps linéaire, et, contrairement à la plupart des séries télévisées, il brise les schémas narratifs classiques d’une intrigue principale, et éventuellement de plusieurs intrigues secondaires, où la situation initiale se complexifie avant de se résoudre, généralement en obéissant à des lois de causalité.

Avec le personnage de l’écrivain Joseph Frost, qui écrit un roman sur la mafia en utilisant les documents rédigés par le frère d’Anna, le thème de l’intertextualité est abordé: «Nous ne faisons jamais que réutiliser les matériaux de nos prédécesseurs, dit Frost, nous pratiquons tous l’imitation, le plus souvent sans le savoir.» Imiter ne signifie pas fabriquer une copie, mais reproduire les traits caractéristiques d’un objet. La Tour d’abandon imite les codes de plusieurs genres littéraires connus, qu’il juxtapose de façon inédite. Ainsi il ne cesse de perturber nos horizons d’attente, de rompre des pactes des lecture implicites. Au tout début du roman, une mystérieuse figure de femme, statue ou présence vivante, on ne sait, apparaît sur le mur du salon d’Anna, et on pourrait être déçu quand on assiste à sa subite et inexplicable disparition, mais on ne l’est pas, car une autre piste interprétative nous est suggérée:

La torsion de son corps n’avait rien de naturel, bien sûr, cela s’est déjà vu, dans les représentations des suppliciés. La torsion ? Peut-être plutôt un nœud? Pour nouer un temps à un autre temps, ou une matière à une autre matière.
Il n’y avait presque rien, sans doute. Pas même une présence. Juste le réel indifférent et la possibilité de la douleur. Et entre eux, un espace vibrant, l’interstice où s’improvisent les contes.

La figure tourmentée de cette femme ainsi que la manière incertaine dont elle est rattachée à la paroi évoquent une sculpture baroque. Cette statue questionne les limites de toute représentation, interroge les frontières de l’imaginaire. Le mur dont elle semble émerger est décrit comme «le lieu de passage où s’enchevêtrent les trames hybrides des virtualités». Par sa souffrance, dont Anna perçoit les signes, la statue donne à voir la difficulté d’exister dans un «entre deux». Mais cet interstice est ce qui rend les récits possibles, voire nécessaires.

D’où vient ce qu’on invente? Faut-il qu’il y ait forcément un lien logique entre les péripéties d’une histoire? La femme sur le mur disparaît le jour où Anna reçoit une lettre contenant une photographie de renard, et «rien a priori ne relie ces deux épisodes». Le dénouement du roman n’obéit donc pas à une causalité mais à une coïncidence.
Au fond, quel en est le sujet, se demande-t-on par moments, et cela d’autant plus qu’un chapitre est consacré à la transcription d’un entretien où Jean-Luc Godard, interrogé sur l’un de ses films, répond:

Mais j’ai pas bien trouvé l’histoire, donc j’ai perdu le sujet aussi. Y a des moments, les films qu’on fait sont difficiles justement parce qu’on a… on a perdu cette liaison entre l’histoire et le sujet qui est une histoire en soi on peut dire.

Parmi les nombreuses possibilités d’interprétation qu’offre La Tour d’abandon, je dirais que ce roman propose avant tout une réflexion sur la structure du temps et de l’espace. Anna, en tous les cas, peut-être grâce à la narcolepsie dont elle est atteinte, peut exister simultanément en plusieurs lieux:

L’Anna transparente du rêve dans le rêve se lève comme une somnambule, quittant l’Anna endormie du bar, qui a laissé la véritable Anna dans la baignoire d’une autre ville.

C’est l’un des pouvoirs de la littérature que de nous faire vivre dans plusieurs corps et en plusieurs endroits simultanément. Le roman de Marina Salzmann nous procure l’occasion et le plaisir de l’expérimenter.