Ici là voir ailleurs
Ici là ailleurs est un livre multiforme, inventif, hybride. Un livre qui montre la coexistence des écarts de langues et de formes, comment en une seule démarche d’exploration toute cette hybridité dialogue et s’enrichit, accepte la contradiction et continue de produire un mouvement qui pousse hors de l’acquis.
Pour que du langage monte tout ce qui me fait, tout ce qui lie les mots entre eux autant qu’à mon corps, je parle une langue tout autre, incompréhensible, non sociale, sans pouvoir, ni rhétorique ni de communication. J’entre dans cette langue comme dans l’air ou dans l’eau, seule et sans but ; montent alors des paroles obscures qui forment une matière dense, vivante et sans trou, et que je nomme un poème.
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Recensione
Le troisième recueil d’Isabelle Sbrissa, Ici là voir ailleurs, aborde avec subtilité et intelligence plusieurs facettes de l’écriture poétique. Le volume se découpe en treize parties, dont chacune constitue une exploration des potentialités du langage, une mise en évidence de sa matérialité graphique et sonore, une interrogation sur son aptitude à faire sens ou à déraisonner, à décrire la réalité, à exprimer un ressenti, à renvoyer à d’autres discours, à construire un propos ou à le détruire.
Pour le texte intitulé «Le Trou», Isabelle Sbrissa décide de rédiger (et de creuser la terre) sans «répéter les protocoles habituels pour écrire». Qu’entend-elle par là? Ses «protocoles habituels», qu’elle n’explicite pas mais qu’on peut déduire à partir du résultat obtenu, oscillent entre détournement et respect des conventions littéraires. Elle s’impose des contraintes, se sert de mots trouvés dans les journaux, elle triture, sectionne et distord les phrases, elle teste des règles et des routines, elle élabore, avec brio, des tautogrammes et des anagrammes, elle procède par amplifications progressives du nombre de syllabes, elle compose des formes versifiées, – des sonnetTM et des variantes de la sextine, dont les sonorités obsédantes découlent de reprises en spirale – , elle découpe les syllabes, elle fabrique des néologismes. Qu’a-t-elle à dire ? Que fait-elle dire – ou subir – au langage?
Le volume s’ouvre sur une question: «combien de réel faut-il pour écrire un poème?» Le je s’installe sur la véranda: «[…] mi-dedans mi-dehors je note ce qui vient dans l’idée de faire des mots reçus de l’extérieur la matière du poème […]». Le je s’interroge: «ce que j’ai vu et entendu du monde suffira-t-il à faire un poème?» Cette démarche sert-elle à écrire, à voir mieux, se demande le je, avant de constater: «Écrire donne corps à ce qui se déroule dedans pendant que je regarde dehors.» Mais cette certitude n’empêche pas les questions de s’enchaîner… Comment accéder à ce qu’on éprouve, comment l’exprimer? Comment «fai[re] passer le monde en mots»? Est-ce que le langage ne tisserait pas une sorte de doublure qui plutôt que de nous rapprocher du réel nous en tiendrait éloignés?
On ne peut parler du langage qu’en recourant au langage, et dans «Le poème dit», le poème, et même l’illisible du poème, s’expriment, postulant que la langue poétique, profondément humaine, possède sa propre singularité, que son étrangeté, son appartenance à un «ailleurs», nous incite à réfléchir et nous relie les uns aux autres:
[…]
dans la langue le poème est
l’inverse
du parler politique
son discours ne vise pas
à influencer
il invite à penser
seul
l’illisible du poème dit
voilà mon irréductible différence
voilà tout ce qui me fait je
suis la source de l’acte
social ce lien que tissent
les entiers interdépendants
le poème dit
je parle
la langue qui vient
d’ailleurs je suis
l’étranger de ton
langage je suis humanité
dit le poème.
Dans «Fausse quintine de sept», les mots déferlent, soudain «langage redevient air», on respire un instant dans un propos sans issue qui brasse par bribes décousues des termes évoquant des questions d’économie et de politique migratoire. La «Double sextine double» dénonce la vanité de «se place[r] sur le plan de l’ego» et de ne produire, en «moulin à paroles» que «tartines qui assomment l’intellect». Le je déclare fuir la posture de ceux qui ne causent que de leur «moi évidé». Néanmoins son propos se trouble et devient paradoxal: «la parole du je non-perso moi n’ablabla/tera plus la cause moulinant tous nos ego/sans patati et patata élisons mézigue». Quelle consistance a le langage? Comment ne pas s’exprimer avec des mots creux, dans le vide, à vide? Parler de soi, en tous les cas, paraît problématique.
L’une des caractéristiques du langage est d’être linéaire: «Dans la langue courante, c’est un fil qui est tiré jusqu’à ce que la pelote entière revienne dans la main.» La réalité ne peut pas être appréhendée de façon linéaire, les sensations, les pensées, les souvenirs s’entremêlent, se confondent, dans une interdépendance inextricable, observe le je, tout en creusant un premier trou dans la terre. Cette interpénétration confuse, quasi osmotique, des éléments, a cependant un aspect positif puisque «cette cohésion rassurante me suggère que le monde et moi sommes faits d’une même matière». Mais peut-être aussi que « le monde et moi sommes tout entiers faits de langue»? Comment savoir? Creuser un trou, c’est explorer les profondeurs obscures de la terre. L’intérêt et le plaisir que procure une langue opaque sont mis en évidence:
Pour que du langage monte tout ce qui me fait, tout ce qui lie les mots entre eux autant qu’à mon corps, je parle une langue tout autre, incompréhensible, non sociale, sans pouvoir, ni rhétorique ni de communication. J’entre dans cette langue comme dans l’air ou dans l’eau, seule et sans but; montent alors des paroles qui forment une matière dense, vivante et sans trou, et que je nomme un poème.
Dans «salutations générales (comme chez Ramuz)», qui clôt l’ouvrage, le je est de retour à la maison et se trouve dès lors «[…] dans cette langue que tout le monde parle après un séjour ailleurs cette langue nomme les choses les odeurs les sentiments […] ».
Interroger ce qui constitue le langage, questionner ce qui le relie au monde, à nous-même et à autrui, déployer ses troublantes possibilités, le défaire, l’émietter, le reconstituer, le soumettre à des protocoles qui exigent de la virtuosité, c’est à quoi s’attelle Isabelle Sbrissa. Si les pièces offrent une certaine diversité, l’ensemble fait sens, sur un mode ludique et singulier qui stimule la réflexion. On ressent chez elle un élan jubilatoire, un intense désir de transmettre ce qui l’habite et la porte: «[…] vous voyez je l’aime cette langue […] je l’aime comme tout ce qui est chez moi sans partage ce soir de retour ici c’est la nôtre que je parle une qui parle à d’autres et qui veut passer de-ci de-là […]». Et voir ailleurs.