La Constellation des naufrages
Roman

Laurens, 29 ans, partage sa vie entre Jacqueline, thésarde perfectionniste, et Robin, un ami d'enfance. Vaniteux, fier de ses privilèges, il mène une carrière honorable, confianten son destin. Jusqu'au jour où la mère d'un ancien camarade publie un livre sur le harcèlement scolaire. Elle y accuse Robin et Laurens d'avoir poussé son filsau suicide seize ans plus tôt. Sont-ils les bourreaux qu'elle décrit ou leurs apparents cynisme et immoralité en font-ils de simples boucs émissaires ?

(Présentation du roman, L'Âge d'Homme)

Recensione

di Lucie Tardin
Inserito il 01.11.2018

C’est une année riche en premières fois pour la jeune auteure Elodie Glerum: après la publication de son premier recueil de nouvelles en début d’année (Erasmus, Éditons d’autre part, 2018), elle nous présente un premier roman: Constellations des naufrages (L’Âge d’homme, 2018). Un récit dense, où l’on suit Laurens et Robin, un duo de jeunes trentenaires privilégiés, tout juste installés dans la vie d’adulte, dont la confiance en l’avenir est ébranlée par le resurgissement du drame de leur adolescence. Seize ans après les faits, la mère d’un camarade d’école écrit un livre sur le harcèlement scolaire, où elle tient Laurens et Robin pour responsables du suicide de son fils.

Dans ses nouvelles, Glerum ébauchait les portraits de presque-adultes individualistes et déconnectés de la réalité. Le format du roman lui permet ici de donner d’avantage d’épaisseur à ses personnages qui, s’ils ne brillent pas par leur originalité, sont néanmoins dotés d’un caractère d’une vraisemblance glaçante. Laurens est un jeune homme brutal et cynique. Il a tout pour être envié: une petite amie et une carrière respectable, ainsi qu’un bon salaire qui lui permet d’assouvir son besoin de supériorité. Son narcissisme lui interdisant toute remise en question, il n’éprouve pas l’once d’un remords quand il est mis face à ses responsabilités. Lorsque Robin demande à Laurens ce qui lui importe le plus dans la vie, c’est sans surprise que ce dernier lui répond: «La haine et la gloire».

La mort d’un insecte est toujours silencieuse. Les ailes battirent pendant quelques secondes encore, avant de s’immobiliser. Il approcha son index de son poignet gauche. Ce n’était pas la première fois qu’il remarquait cette espèce au bord du bassin. Il la reconnut à son hésitation, autant qu’à son teint vert fluo et à ses grands yeux jaunes. Elle devait apprécier les endroits humides. D’un geste précis, il l’écrasa sans appliquer de pression exagérée, puis se frotta les doigts sur la pelouse. La journée n’aurait pas pu mieux s’achever.

Dans cette affaire de harcèlement, Laurens, qui agit toujours de manière frontale, n’est que l’exécutant, et puisque «les bourreaux sont systématiquement pardonnés», il finit par être épargné. Ce n’est donc pas lui qui paiera le prix d’une culpabilité insurmontable, mais Robin, la tête pensante du duo. Son intelligence et son apparent manque d’empathie font de lui un pervers manipulateur, dangereux pour les autres et pour lui-même. Malgré la cruauté des protagonistes de son roman, l'auteure ne porte aucun jugement sur ses personnages-harceleurs. Leur accoutumance éhontée à la violence et leur déchéance progressive suffiront à prouver leur culpabilité.

Laurens haussa les épaules. Pourquoi s’en faire! Des petits cons, il y en aurait toujours. Un nouvel arrivage remplacerait les premiers, puis d’autres suivraient au fil des générations. Les victimes de Robin avaient choisi de dépenser de la thune pour être fourrées aux alcopops dans des donjons anxiogènes. Elles étaient consentantes. Son camarade lança un bout de pain rassis sur une foulque qui protesta par un cri rauque.
‘Putain, pas sur les canards ! s’emporta Laurens.
— T’en fais pas, j’ai pas niqué son cortex préfrontal. Il lui reste un peu d’empathie et de quoi prendre des décisions correctes.’

L’intrigue, parfois bringuebalante, avance grâce aux surgissements des souvenirs de Laurens. Une accumulation désordonnée de flash-backs crée une certaine confusion – comme un délire de lendemain de cuite. Le thème du harcèlement scolaire, finalement abordé de manière assez superficielle, sert de prétexte à une intrigue presque policière. Sans se plier totalement aux codes du genre, le récit donne plus de relief à la dimension psychologique de ses personnages, en excluant le lecteur des manigances des deux compères. C’est donc la déchéance des harceleurs qui est au centre de l’action, plus que la résolution du mystère entourant le suicide de leur camarade. Les personnages évoluent dans la ville d’Amsterdam et dans la culture néerlandaise, où est d’ailleurs établie notre auteure. Ce dépaysement permet de constater que les jeunes Néerlandais ne sont pas différents des jeunes Suisses.

Si dans sa première «pive», Belle époque (Paulette Éditrice, 2016), la plume vive et moderne d'Elodie Glerum s'avère adroitement anachronique, ce n’est déjà plus le cas avec son recueil de nouvelles Erasmus (Éditions d’autre part, 2018), où elle dresse le portrait authentique de sa génération. Fi de la délicatesse et du lyrisme ! Dans son dernier roman, son écriture résolument actuelle, à la fois abrupte et éclatante, frôle dangereusement le trash, sans pour autant laisser de côté ses préoccupations littéraires.

Avait-il couché avec Hester pour trouver un prétexte bien lâche à sa rupture ? C’était envisageable. Cela dit, il restait lucide: ce n’était pas en changeant d’études, de copine, de ville ou de travail qu’on modifiait une vie. Sénèque l’écrivait déjà au premier siècle, dans sa deuxième lettre à Lucilius. Lorsque le précepteur de Néron comparait le voyage compulsif à l’apprentissage dissipé de ceux qui picoraient un peu partout, il posait ce constat sans appel: “Cette effervescence est d’un esprit malade”.

Les tout-juste-trentenaires n’auront donc aucun mal à déchiffrer la langue intelligemment farouche et argotique de l’auteure, ni à se frayer un chemin à travers les nombreuses références culturelles, et surtout musicales, de leur temps. On peut craindre en revanche qu’un lecteur moins au fait de la culture des digital natives parvienne à se mouvoir dans le roman avec moins de désinvolture.
Bercés par une musique prétendument alternative, suffoqués d’individualisme, constamment éméchés, inadaptés, existentialistes, violents ou violentés, ils sombrent tous, lentement. Dans ses ouvrages, Elodie Glerum semble vouloir rendre compte d’un naufrage qui n’est pas qu’individuel, mais collectif. Une tâche ambitieuse, encore inachevée. Si on termine la lecture grisante de Constellation des naufrages avec une légère gueule de bois, il est toutefois inutile de promettre l’abstinence – on sait d’ores et déjà qu’on fléchira à la prochaine occasion.