La Bonne vie

«Regarder à se crever les yeux, à éclater le crâne avec les yeux de derrière les yeux, de derrière la tête.»
L’homme qui écrit ces lignes tentera, toute sa courte vie durant, de voir. Né à Reims en 1907 et mort à trente-six ans à Paris en 1943, le poète Roger Gilbert-Lecomte – que raconte ce roman – est le fondateur avec René Daumal, Roger Vailland et Robert Meyrat de la revue Le Grand Jeu. Au cœur de l’émulation artistique des années 1930, il côtoie André Breton, Arthur Adamov ou encore Antonin Artaud et poursuit, tout au long de sa vie, une quête existentielle et poétique acharnée, accompagnée de prises massives d’alcools et de drogues. La littérature est pour lui considérée – au même titre que diverses substances – comme un moyen de dépassement de la condition humaine.
Loin de l’image d’Épinal du poète maudit, Matthieu Mégevand met en scène la vie de Roger Gilbert-Lecomte en cherchant à approcher son point d’incandescence – c’est-à-dire le moment où l’existence ne se suffit plus, se dépasse, surchauffe, et où l’acte créateur surgit. Au final, un destin d’étoile filante et un roman à son image : éclatant, lumineux, profondément existentiel et qui défile à toute allure.

(Présentation du roman, Éditions Flammarion)

Dire l’évidence

di Aurélien Maignant
Inserito il 03.12.2018

La bonne vie retrace la vie du poète français Roger Gilbert-Lecomte, fondateur du groupe littéraire Le Grand Jeu, qu’on connaît principalement pour les trois numéros de leur revue éponyme. Né à Reims, Roger Gilbert-Lecomte découvre l’écriture à l’école avant de partir à la conquête de Paris accompagné par René Daumal, qui restera jusqu’à la fin son phrère (selon la graphie inventée par le Grand Jeu). Dans un brouillard de drogue, d’alcool, de sexe, de poésie et de peinture, rythmée par quelques procès rocambolesques intentés au Grand Jeu par André Breton et les surréalistes qui ne tolèrent pas ce nouveau groupuscule apolitique et autonome, la vie parisienne de Gilbert-Lecomte constitue une matière des plus romanesques. 

Le récit prend pour point de départ le Lycée rémois où se rencontrent Gilbert-Lecomte et Daumal, deux adolescents rapidement unis par cette forme de dandysme qui les fait chercher dans la provocation et la littérature (presque déjà, le happening) un espace de liberté. Tous deux fonderont Le Grand Jeu comme une manière de survivre à un univers pris en étau entre le nihilisme qui suit la Première Guerre mondiale et le conformisme désespérant des petites gens de province. Étiqueté aujourd’hui, faute de mieux, du qualificatif d’«avant-garde», Le Grand Jeu est une quête de sens, la trace littéraire d’une aspiration à l’élévation par la destruction générale des formes établies:

Le Grand Jeu est irrémédiable; il ne se joue qu’une fois. Nous voulons le jouer à tous les instants de notre vie. C’est encore «à qui perd gagne». Car il s’agit de perdre. Nous voulons gagner. Or, le Grand Jeu est un jeu de hasard, c’est-à-dire d’adresse, ou mieux de grâce: la grâce de Dieu, et la grâce des gestes. [...] De là notre tendance idéale à remettre tout en question dans tous les instants.
 
(pp. 61-62, extrait de l’avant-propos du premier numéro de la revue Le Grand Jeu, cité par M. Mégevand) 

Matthieu Mégevand nous fait habilement ressentir que, comme nombre d’avant-gardes européennes du siècle (les dadas, les surréalistes, les futuristes, etc.), le Grand Jeu est aussi un formidable exercice d’autosuffisance du langage, un projet qui n’a d’autre sens que sa description même et qui est porté par une langue inscrite dans le paradoxe de l’évidence: elle ne veut rien dire, mais elle ne pourrait pas être dite autrement. Ne parlant que pour eux-mêmes, les poètes du Grand Jeu nous parlent étrangement à tous.
 
Pour raconter la vie de Gilbert-Lecomte, fondateur et pilier historique du mouvement, l’auteur attache peu d’importance aux causes, psychologiques ou sociologiques, et se contente d’en montrer les effets, livrant ainsi une biographie sous le seul régime de l’existentiel: pour le lecteur, la vie de Gilbert-Lecomte se contente d’advenir (parfois même avec trop peu de subtilité, comme en témoigne le portrait sans aspérités d’un André Breton complètement sectaire). La bonne vie fait souvent le choix d’une narration comportementaliste, montrant Gilbert-Lecomte à travers les yeux des autres, peut-être pour faire partager l’étonnement incessant de l’entourage du poète, comme si c’était la meilleure manière de faire le portrait d’un écrivain si avide de déconstruire l’idée même d’identité (les membres du Grand Jeu se sont appelés toute leur vie par leurs pseudonymes, même dans l’intimité). Plus que Gilbert-Lecomte, le sujet de Mégevand, c’est l’impression que Gilbert-Lecomte produit sur les autres. Ce refus de la focalisation témoigne aussi d’une attention particulière prêtée aux codes de la biographie (fictionnelle): à travers le regard d’autrui, l’auteur se refuse généralement le droit d’entrer dans l’esprit de son personnage. Dans les livres plus qu’ailleurs, on se dit que ce qu’il reste des êtres, c’est avant tout les discours sur les êtres. La seule sensation d’un accès à l’intimité du personnage qu’offre La bonne vie passe par le montage, au fil du livre, de textes cités, qu’il s’agisse des extraits les plus célèbres de la revue Le Grand Jeu (comme le « Casse-dogme ») ou de poèmes posthumes et plus intimistes de Gilbert-Lecomte. L’imbrication des séquences fictionnelles englobe, cadre et démultiplie les sens possibles de ces écrits bien réels, installant un dispositif qui pourra sans doute offrir une contextualisation nouvelle aux amateurs de Gilbert-Lecomte, mais surtout faciliter l’accès à des œuvres souvent loin d’être évidentes. 

Mégevand excelle enfin à rendre l’atmosphère étrange de ce Trainspotting pour poètes, marqué par les divagations comico-nihilistes et spirituelles d’un Gilbert-Lecomte junkie à l’héroïne. Avec encore une certaine modernité, la drogue connote la dualité des mondes, entre extase et réalité, mais évite, sous la plume de l’auteur, la rhétorique de l’échappatoire pour épouser celle de la liberté. Le Gilbert-Lecomte de Mégevand refuse, avec toujours plus d’explosivité, l’autorité morale, le théâtre sociétal où les autres ne sont que des «figurants» en scandant la nouvelle cohérence que l’anesthésie opiacée confère à l’univers. Quand vient la fin du roman, le point crucial où la différence entre l’héroïne et la littérature n’apparaît plus, le lecteur sera libre de décider par lui-même du succès où de l’échec de ce nouvel ordre littéraire de la défonce. Et d’ailleurs, si Le Grand Jeu vénère autant les drogues, c’est encore une question d’évidence: 

Ce que l’héroïne supprime, en même temps que l’anxiété, la douleur et l’ennui, ce qu’elle parvient à miraculeusement amputer: le pourquoi. Il n’y a plus de question ni sur le sens ni sur les raisons. Un monde qui se suffit à lui-même et dont on ne cherche ni les clés ni la lumière. (p. 100)

Ce «monde qui se suffit à lui-même», le lecteur pourrait bien en faire l’expérience à travers La bonne vie, la neutralité de son style et la pudeur de sa narration. Aux antipodes de l’écriture enfiévrée de Gilbert-Lecomte, la forme du roman semble vouloir épouser la perspective de l’héroïnomane désintéressé du monde réel. On regrettera ainsi ne jamais faire l’expérience de l’autre Gilbert-Lecomte, de l’artiste entêté pour qui le désir de création constitue le seul horizon valable de l’existence. À ce sujet, le choix d’un récit court et peu focalisé sur son protagoniste principal porte sans doute les défauts de ses qualités. Le roman, refusant de décrire les liens causaux entre l’itinéraire destructeur et le parcours créateur du poète, esquive la contradiction et laisse, dans l’évidence, un arrière-goût de facilité.

Le lecteur refermera La bonne vie avec une interrogation laissée ouverte: que faire de la déchéance? Si l’on admet que les personnages maudits antihéroïsés ont sans doute encore quelque chose à nous apprendre, la littérature ne devrait-elle pas abandonner le registre de l’évidence pour nous donner non pas quelque chose à voir (pire, à admirer), mais quelque chose à comprendre? Finalement, ce récit d’une destruction qu’on refuse d’expliquer est à double tranchant: d’une part il rejoue un imaginaire de la chute déjà connu et parfois frustrant, de l’autre il met le lecteur à la même place que les autres personnages décontenancés et incapables d’un jugement éthique sur le poète. La bonne vie emprunte son titre à l’un des derniers poèmes que Gilbert-Lecomte écrit sur son lit de mort et dans lequel il aborde lui-même la multiplicité des formes morales au prismes desquelles on peut lire son existence:

Je suis né comme un vieux
Je suis né comme un porc
Je suis né comme un dieu
Je suis né comme un mort
Ou ne valant pas mieux
[...]
Je mourrai comme un vieux
Je mourrai comme un porc
Je mourrai comme un dieu
Je mourrai comme un mort
Et ce sera tant mieux

Matthieu Mégevand, choisissant de clore son roman sur ses lignes, conserve la cohérence de sa démarche et laisse le lecteur seul face à son questionnement éthique: faut-il se souvenir de Gilbert-Lecomte comme d’un vieux, comme d’un porc, comme d’un dieu ou comme d’un mort? Sans doute les quatre à la fois.