Chienne de vie magnifique

Ami des mots, du vin et du silence, approchez-vous sans crainte des tréteaux de cette sottie qui vous offre pour le prix d’un seul livre, roman, dialogue philosophique, farce, moralité, extase esthétique et autre oniromancie! Vous y trouverez les ingrédients des textes qui plaisent au lecteur d’aujourd’hui et passerez sans ménagement du sourire à l’affliction, de la pitié à la colère comme cela se faisait déjà lors de la fête des fous quand le peuple de Paris se réunissait devant le parvis de Notre-Dame. Il écoutait avec recueillement les comédiens qui parlaient théologie et faisaient caquer des mourants. On riait, on se querellait, on bâfrait; on se pinçait sous la bure et joyeusement on jappait du cul. Une certaine drôlerie bienveillante envers l’humanité traverse le texte; les pauvres ne se révèlent ni pires ni meilleurs que les nantis. Tous les personnages, sauf l’auteur, – le Ciel lui pardonne! aiment les chiens. Un seul croit en Dieu et on ose encore en ces temps médiatiques parler d’âme, de grandeur et de beauté. Les références ne sont pas non plus actuelles et cantonnées dans l’espace d’une génération. Cervantès croise Racine et Vaclav Havel; Homère dialogue avec Balzac. On se promène à Paris, à Prague, à Madrid; on déclame, on chante, on entend Beethoven et des psaumes en latin, Brassens et des bruits de bistrots, mais on sait aussi se recueillir pour contempler la beauté du monde qui ne se dit jamais aussi bien que dans la musique ou le silence. Chienne de vie magnifique est un livre sur le livre, sur le roman, les personnages, les auteurs, les lecteurs. C’est aussi la fin d’un monde. Quand les chiens regardent désespérément le ciel, on entend les derniers soubresauts du XXème siècle à l’agonie. «Cave Canem!»

(Présentation du livre, Editions de l'Aire)

Chiens de barde

di Aurélien Maignant
Inserito il 21.01.2019

Chienne de vie magnifique s’ouvre sur le portrait en kaléïdoscope d’une pension parisienne peuplée d’êtres dont on nous raconte les vies ordinaires. Le récit des petites tragédies de voisinage installe une atmosphère un peu naïve à la Amélie Poulain, mais on abandonnera vite cette première impression, au fil des drames, des genres et des tons. L’écriteau indique: «Maison-Bouvier et dessous: Pension bourgeoise des deux sexes et autres. Chiens bienvenus.» (p.18). L’ultime mention n’est pas de trop, car, dans l’immeuble, il y a un chien par appartement: la vie humaine s’y double d’une autre épaisseur, celle de la communauté canine de la pension. Personnages secondaires de la vie de leurs maître.sse.s, les chiens deviendront peu à peu le point focal de la multitude de récits emboités. De l’ancien soldat, traumatisé mais discret, au professeur toujours ivre et nostalgique de ses années anarchistes passées en compagnie de Vaclav Havel, chacun aura sa part de l’histoire, sa part de drame, sa part de comédie où le chien jouera toujours un rôle. L’errance du lecteur dans ces méandres littéraires ressemble vite à celle des chiens citadins, ce dont le narrateur ne manque pas de se réjouir: «n’avons-nous pas bien divagué comme des chiens sans patrie!» (p. 218).

Donnant la parole aux chiens, le livre fait varier une idée qui remonte aux origines des récits occidentaux (on pense aux Deux chiens d’Ésope), qui a inspiré les auteurs classiques (Cervantès et son Colloque de chiens, repris par E.T.A. Hoffman dans Les dernières aventures du chien Berganza) ou servi à esquisser des futurs possibles (dans la science-fiction de Simak, notamment Demain les chiens). Le chien chez Gaillard est tour à tour compagnon fidèle, victime de l’absurdité de la violence, porte-parole d’antiques prophéties, objet sexuel, symbole de la liberté ou métaphore de la prédation. Sans doute en raison du nombre d’avatars que l’histoire des arts lui a donné, la figure animale devient prétexte à un jeu richement mené de références, de styles et de genres qui permet de réfléchir par strates successives à nos rapports avec les animaux. Là où les humains ont des noms canins (Bouvier, de Beauceron, Lépagnol, ...), les canins ont des noms de philosophes (Russo) ou de loquaces personnages proustiens (Charlus), ce qui explique leur goût pour le dialogue philosophique, genre pastiché par Christophe Gaillard à l’occasion d’un dialogue charnière pour le roman (où le lecteur découvrira une vérité des plus dérangeantes). Charlus, perspicace, y fait l’hypothèse que le chien serait l’idéal de l’homme («Nous sommes ce qu’ils rêvent d’être», p.97), et qu’il endosse encore bien d’autres rôles. Tout au long de l’ouvrage, Bernie le saint-bernard «dévore» des livres, satire sans doute de ce que la vie intellectuelle peut avoir de vanité (le narrateur hésite d’ailleurs par moment à faire subir le même sort à son récit): «N’oublions jamais notre nature de vieil animal [...]! Grattez un peu le sage, vous trouverez le singe. Qui veut faire l’ange, fait la bête». (p. 85)
Et, finalement, le chien semble seul capable d’accéder à une parole impossible, du moins inconnue de l’humain, qui, souvent, s’accompagne d’une adresse au lecteur: le chien serait-il davantage conscient de sa fictionnalité?

Depuis longtemps, les animaux nous parlent et ont bien des choses à dire à nos âmes assourdies. Et, qualité suprême, ils sont drôles et souvent nous font rire de notre aveuglement. (p. 75)

Ce pouvoir burlesque de faire voir évoque une autre parole, celle que les «Sots» du Moyen-Âge s’acharnaient à forger dans leurs «sotties», courtes piécettes publiques qui dérangeaient les puissants, genre dont se réclame Chienne de vie magnifique (sous-titré : « Sottie du XXe siècle »). Indéniablement, le livre tient de la farce politique quand il s’exerce à formuler avec simplicité certains constats des plus tragiques:

À l’école, on a peur des plus grands, du maître, du concierge; à l’armée, le moindre sergent-major paraît investi du pouvoir des dieux; ensuite, ça dure toute la vie. (p. 115)

ou, avec élégance, une nostalgie qui parlera à ceux qui furent adolescents à la fin du XXe, peut-être le vrai public de l’ouvrage. Ainsi lorsque le personnage de Clodo évoque l’amour sans histoire qu’il a sacrifié au nom de ses convictions:

Jamais, je le crois, je n’ai été si proche du bonheur parfait. J’ai tout gâché comme un imbécile pour avoir trop lu de livres et cru aux âneries de ce temps-là, j’ai saboté ma vie et aussi la vie d’une autre. Je ne voulais rien sacrifier aux valeurs de la bourgeoisie, comme on disait. Depuis, j’erre avec Giscard [son chien] dans un monde désert... (p. 178)

Qu’est-ce que «saboter» sa vie? Comment l’éviter et vivre une vie bonne? C’est la question sous-jacente de l’ouvrage, le noyau qui reste quand on a épluché les couches de divagations canines. Le titre ne ment pas: la vie est aussi chienne que magnifique. Le carnaval d’érudition et le ton souvent racoleur, disert ou vieillot du narrateur ne suffisent pas à cacher que le livre aborde la plus essentielle des interrogations avec une aisance socratique. Il n’apportera pas d’autre réponse que son propre dédale. D’ailleurs, la quantité astronomique de références et de citations littéraires ou artistiques n’a rien d’effrayant, elle souligne au contraire ce qu’il peut y avoir de beau dans ces questions existentielles que nous nous posons sans relâche depuis des milliers d’années, et qui restent sans réponses.

On pourrait reprocher au narrateur un registre qui, aujourd’hui, paraît totalement dépassé (qui dit encore «zazous capricants» (p. 52)?). Pourtant, même si cela rend certaines scènes supposément contemporaines complètement invraisemblables, la narration volontairement ampoulée donne l’impression qu’on est en permanence alpagué par un bouffon médiéval: en ce sens, le pari est réussi. À vrai dire la tension entre l’apparente niaiserie de la voix et la cruauté de sa fable crée souvent un contraste des plus réussis. Voulant être vieillot, l’ouvrage est subtil, faisant mine d’être consensuel, il est étrangement subversif (à l’inverse de nombreux romans contemporains qui, voulant être subversifs, sont décidément consensuels). Ce qu’on reprochera, cette fois-ci vraiment, à Chienne de vie magnifique, c’est sa représentation trop essentialiste de la distance entre l’humain et l’animal. Laissant souvent entendre que l’animal aurait son propre sacré, son propre mystère, l’auteur le transforme en objet de fantasme (mais en objet tout de même). Ici, on rit avec l’auteur, on comprend la reprise d’un topos médiéval, mais on passe complètement à côté des enjeux éthiques contemporains. Sur ce point, le livre reste bel et bien, ainsi qu’il s’annonce lui-même, une «Sottie du XXe siècle». Rassurons-nous, le XXIe aura aussi ses sotties... et ses combats.