La Dame de compagnie
La constellation des personnages qui gravitent autour de la dame de compagnie se dessine par petites touches. Rencontres, fuites, retrouvailles, révoltes face au destin, rancune, remords et pardon tissent la trame de l’intrigue. Un roman dense, profondément humain, entre ombre et lumière.
(Présentation du roman, éditions Encre Fraîche)
Recensione
Bessa Myftiu est une écrivaine aux multiples talents, à la fois poétesse, traductrice, scénariste, essayiste, journaliste et Docteure en sciences de l’éducation. Son cinquième roman, Dame de compagnie (éditions Encre Fraîche), marque un tournant dans sa production littéraire. C’est en effet la première fois que l’auteure, d’origine albanaise et fille de l’écrivain dissident Mehmet Myftiu, ne place pas les questions identitaires et migratoires au centre de son propos. L’histoire se déroule sur les rives genevoises, où l’on suit une jeune femme qui se retrouve un peu par hasard, une fois ses études terminées, à exercer le métier désuet de dame de compagnie. Elle devient conseillère, thérapeute, amie ... et exutoire. On la paie pour alléger tous les maux. Pour certains c’est le deuil et la nostalgie, pour d’autres la solitude et la marginalité.
Elle accompagne quatre clients, presque des patients, quatre personnages hauts en couleur dont les problèmes diffèrent. Il y a ce vieillard aveugle qui regrette de ne pas avoir su profiter de la vie avant qu’elle ne lui soit devenue invisible; cette femme qui n’a jamais connu d’autre amour que celui de ses parents avec qui elle croit encore pouvoir communiquer dans l’au-delà; cette vieille actrice qui souhaite revoir «l’ange» auquel on avait arraché les ailes trop tôt; et puis il y a Arthur, un jeune homme devenu paraplégique suite à un accident de la route, avec lequel elle développera une relation toute particulière. Vieillesse, deuil, handicap: comment apprendre à accepter cette attente interminable de la mort, vers laquelle nous sommes toutes et tous inéluctablement propulsés?
La plupart des humains ne pensent pas pendant qu’ils vivent, car la vie se suffit à elle-même. Il faut sortir de la vie pour entrer dans la contemplation de l’existence et commencer à réfléchir; malheureusement, il est souvent trop tard pour changer quoi que ce soit. À qui profiterait alors la sagesse des anciens? À moi, probablement. Je suis dame de compagnie.
En philosophe empathique, notre dame de compagnie sert de catalyseur à ces adultes oubliés. Grâce à elle, ils parviennent enfin à réaliser leurs derniers rêves.
Il y en a qui évitent d’espérer par peur de la déception. Mais il faut considérer la chose sous un angle différent: rêver constitue déjà un bonheur, pour quelle raison s’en priver? Que le rêve ne se réalise pas, c’est tout à fait normal; au moins il permet d’être heureux en attendant son accomplissement. Et s’il se réalise, alors un autre bonheur peut voit le jour ...
De notre dame de compagnie, on ne connaît pas le nom: elle est la parfaite figuration de l’oubli de soi. Le roman ne laisse d’ailleurs que peu de place à l’introspection. Les dialogues, qui font avancer la narration, sont interrompus par les considérations pas toujours pertinentes de la protagoniste qui commente les dires de ses clients, tout en les rapportant parfois à elle-même. Face à ses quatre patients, notre dame de compagnie devient en effet transparente et passe au second plan. La limite confuse, et pourtant essentielle, entre vie privée et vie professionnelle, ne semble bonne qu’à être bafouée par un altruisme qui repousse les frontières de la déontologie. La protagoniste sort alors de son état de neutralité, s’expose, s’immisce et s’identifie, oubliant de maintenir la distance nécessaire pour se protéger du malheur des autres. Un malheur trop grand qui finit même par déborder dans sa propre vie.
Un maquillage appuyé me protégera des attaques impitoyables d’Arthur et le chapeau dont sa mère m’a fait cadeau m’aidera à dissimuler mes pensées. Et soudain je me rends compte que cela fait longtemps que je ne les cache plus devant lui: au contraire, je les exprime ouvertement! Serais-je insensiblement sortie de mon rôle de dame de compagnie?
Le lecteur éprouvera un plaisir impudique à se plonger dans l’intimité de ces vies tortueuses que nous trace Bessa Myftiu de sa plume apprêtée. Or, notre curiosité n’est pas tout à fait assouvie, car les personnages sont très stéréotypés et peinent à être entièrement vraisemblables. L’absence de dimension référentielle les empêche d’acquérir une consistance authentique. En outre, un certain statisme alourdit le récit au fil de l’introduction progressive des figures, du fait d’un schéma narratif excessivement répétitif. Chaque entretien avec notre dame de compagnie suscite réminiscences nostalgiques, révélations tragiques et crises de larmes intempestives. Les problèmes respectifs de ses patients ne se résolvent ensuite que grâce à une série de coïncidences bien commodes. Les premiers chapitres sont donc empreints d’un pathos larmoyant qui verse trop souvent dans la sensiblerie et rend difficile l’appréciation d’un roman dont la trame semble pourtant engageante. Avec une affirmation pareille: «La pluie continue de plus belle. Ce sont peut-être les larmes que les habitants de notre ville n’osent pas verser. Il pleut beaucoup à Genève. Beaucoup trop ...», on croirait presque à de l’ironie.
Son travail permet à notre dame de compagnie de vivre d’autres vies par procuration, un moyen comme un autre d’exister. Elle suggère souvent à ses clients, à juste titre, de faire appel à la littérature et à la philosophie comme remèdes palliatifs. Mais alors la protagoniste ne serait-elle pas une projection de l’écrivaine? C’est sans doute cela que l’on doit retenir du dernier roman de Bessa Myftiu: une réflexion intéressante sur l’importance de lire, de penser et d’écrire pour se souvenir, se redécouvrir, atténuer ses peines et tromper l’attente.