Bonsaï
Poésie

« Qu’un rivage soit mimé par des ridules, et l’immensité de la mer par du lisse. Une complexité dans certaines peintures, où des aires sont planes, séparées par des flétrissures. Plusieurs matières mettent un autre temps à sécher, entre elles se rétractent. La frontière entre différentes peaux différemment froissées. Il s’agit d’un seul tableau.»

L'écriture peut se concevoir comme un ensemble en expansion, grandissant en son centre par associations, fonctionnant selon une logique de déploiement, de variations et de déclinaisons, à la manière d'une tapisserie. Bonsaï trouve au contraire son origine dans le traitement de scories et de bribes, écartées de précédents textes au moment où s'en est dessinée l'unité. À partir de tels éléments, l'écriture s'amorce de manière plus succincte et modeste. Elle s'attache à l'abstention, à l'interruption, à la ligature, tout en gardant quelque chose de l'ordre du suintement.
Un guide de vulgarisation sur les bonsaïs, avec ses illustrations de petits arbres évoquant de courts textes, introduit l'idée d'une proximité entre cette pratique ornementale et l'écriture en général, mais le bonsaï est surtout devenu ici une forme poétique inventée pour soutenir ce travail des restes en arabesques. Dans un même livre, il y a alors le texte lui-même, le corps du texte, et il y a une bande passante où se trouvent des emprunts à un autre texte, auxquels vont pouvoir s'adosser les premiers, comme à des titres, des tuteurs. Ces deux textes cohabitent cependant d'une manière circonstancielle. Bonsaï met en œuvre une certaine aptitude à la non-coïncidence, à l'inajustement.

(Présentation du livre, Hippocampe éditions)

Recensione

di Laurent Cennamo
Inserito il 12.02.2019

Après Un domaine des corpuscules (2017), qui avait obtenu un Prix suisse de littérature en 2018, Baptiste Gaillard nous revient avec Bonsaï, à nouveau aux belles éditions Hippocampe. Ce livre est conçu à la fois comme une totalité et le fragment d’un ensemble plus vaste, qui restera en partie mystérieux. En effet, tout y est à la fois extrêmement concerté, contrôlé, maîtrisé (c’est l’idée du bonsaï, petit arbre à la forme contrainte, fragment de nature domestiquée), de la couverture à grands rabats où l’auteur nous éclaire sur son processus d’écriture, en passant par la disposition de chaque texte sur la page, aux textes enfin, finement et très originalement ciselés – et en même temps laissé libres d’évoluer au rythme de la matière en perpétuelle mutation. C’est de ce double mouvement paradoxal de contrôle de la forme et d’abondance, de surabondance même, du contenu, que ce livre tire sa force et sa beauté.

Mais reprenons depuis le commencement. Baptiste Gaillard, la quatrième de couverture nous l’apprend, est également plasticien, il a exposé des installations et des objets dans plusieurs galeries à Berlin ou à Lausanne. Certaines photographies, qui ont paru dans un récent numéro de la Revue de Belles-Lettres consacré à la jeune poésie, nous fournissent quelques indications sur son travail en ce domaine : amoncellements de matière plastique ou organique que l’on dirait en fusion ou en état de putréfaction, écroulements monstrueux, gigantesques évasements dans un dépôt lui-même immense, exposés dans une lumière crue. Ses poèmes doivent visiblement beaucoup, pour ce qui est de leur contenu, à ces fascinantes expérimentations sur la matière :

Dans un petit plateau, pour donner l’impression
d’une forêt au bord de la route.

Agglomérats ou formes étalées dont le contour
varie au gré des circonstances. De simples amon-
cellements parfois deviennent des œuvres. Un tissu
mutant dans ce qui l’entoure, le bain l’imprégnant,
du sable s’incrustant, et le temps qui passe. De nou-
velles propriétés viennent par décantation du re-
gard, à partir d’un inerte, dans une telle habitude
face à lui que se perd. La chose n’a pas tant changé
que supporté le changement. Une part des qualités
vient en faisant, une autre échappe et recommence.
Entre-deux, soumis aux contingences, il y a des
objets laissés aux forces de l’imprégnation.

La matière fascine l’écrivain en costume d’alchimiste, elle le transporte, il plonge en elle, s’en imprègne. Il y a là quelque chose de vertigineux, dans cet effacement ou cet amenuisement de la frontière qui sépare celui qui parle de ce qu’il décrit. Le lecteur, témoin de cette fusion entre l’auteur et sa matière, entre dans une sorte de transe hypnotique, due à l’abondance du matériau et à ses métamorphoses perpétuelles, à ses retraits, à ses retours. Mais le travail de Baptiste Gaillard ne se limite pas à cette exposition de la matière organique, il n’est pas seulement un regard, la force de son travail réside essentiellement dans l’utilisation qu’il va faire pour l’écrit de ce matériau qu’il qualifie lui-même d’inerte, de répétitif, voire d’obsessionnel.

L’art de Baptiste Gaillard est de savoir relever cette matière déchue, qui menace constamment de s’effondrer, d’envahir, d’obstruer tout (la lecture y compris), en des textes d’art souvent d’une grande finesse. En des poèmes ? Une partie de l’intérêt du recueil réside dans cette hésitation, ou cette oscillation. Comme nous l’avons vu dans le texte cité plus haut, la disposition typographique des mots sur la page est originale, d’emblée frappante : les quelques mots qui précèdent le texte ou le poème en tant que tel font-ils office de titre ? Mais pourquoi ce point à la fin du titre, inusuel ? Et il ne semble pas toujours qu’il y ait un lien évident entre ce « titre » et ce « poème », les deux d’ailleurs étant de police semblable, ce qui accentue encore le sentiment d’une curieuse équivalence, d’une sorte d’égalité entre eux qui brouille les catégories. La solution du problème (mais c’est beaucoup plus que cela) nous sera finalement livrée à l’avant-dernière page du livre, où l’auteur a pris soin de nous indiquer que « les parties du texte mimant des titres ont été empruntées, puis modifiées ou laissées telles quelles, au livre Bonsaï, arbres miniatures japonais de Koide Kato Takeyama ».

Mais est-il si important de comprendre, de savoir ? Oui et non, semble nous dire l’auteur, s’il est vrai qu’il donne les clés (certaines clés) de son processus de création, mais également qu’il les dissémine en plusieurs lieux du livre, notamment dans le paratexte (couverture, rabats), les voilant en quelque sorte dans le même temps qu’il les dévoile. Cette notion de titres « mimés » nous éclaire en tout cas sur ce que l’on peut appeler le travail du vers chez l’auteur. Poèmes mimés alors ? De toute évidence, le procédé du retour systématique à la ligne n’est pas sans poser question : est-ce que tous ces textes peuvent prétendre au statut de poème (en vers) ? Il semble que ce ne soit pas tellement la question. La question est plutôt la quantité de beauté que ce procédé (puisque c’en est un) est susceptible de produire. Le début du morceau « intitulé » Le fruit d’une double opération, en écho hélicoïdal est intéressant par le travail de sursaturation musicale dont il est le lieu :

Du mutant à l’œuvre ténuement dans une chambre
inoccupée, un bassin de rétention, une cuve de dé-
cantation, tout espace presque éteint. Des variations
se produisent néanmoins, si discrètes qu’elles en
sont négligeables, confinées en deçà, réduites à
omission. Avant que leur cumul ne soit assez,
quelque chose éventuellement paraît, une poussée
restant isolée, qui se maintient un peu puis se ré-
sorbe (...)

Comme on peut aisément le constater, les mots ne sont pas découpés ou taillés au hasard (il est possible de parler ici de « rime mimée »), la matière textuelle est soumise à tout un travail complexe, afin d’accéder à un statut d’entre-deux entre banale prose descriptive et poème tout à fait original. Il semble que nous touchions à ce qui fait l’essence de cette poétique, qui est aussi une esthétique : oscillation perpétuelle (les tournures oxymoriques foisonnent dans cette poésie), curieux mélange entre intervention volontaire et involontaire (nous pourrions parler d’ « accidents », comme en peinture), maîtrise et hasard, forme tenue et lâcher-prise de la forme, ce qui n’est pas sans faire penser à certaine philosophie du Tao dont l’auteur semble familier.

Il est évidemment des textes qui répondent moins visiblement à la catégorie de poème, qui « s’ajustent » moins bien, qui mettent au contraire en avant leur caractère volontairement brut, expérimental ou purement (jamais tout à fait purement) descriptif. Mais nous ne résistons pas à citer pour finir un poème qui par l’abondance et la complexité des images en arabesques, par le jeu sur les contraires, la confrontation entre sens aigu du concret et abstraction, fait presque penser à la poésie baroque d’un Gongora :

Se dessine le mot silence au lieu de transparence
pour qualifier la membrane durant la nuit qui le
jour s’opacifie. On dit le bleu du ciel. Que l’opacité
est l’effet paradoxal d’une surabondance de rayons.
Ou au contraire que la nuit n’est pas un manque,
mais une substance déployant son activité pellicu-
laire. Comme pour les couleurs qui pâlissent au
plein soleil, les matières se frelatent en son ab-
sence. La nuance hante les êtres alignés à l’abri,
où l’altération diffère du recouvrement par feuil
de suie.