Vesoul, le 7 janvier 2015
Roman

Vesoul, le 6 janvier 2015. Les rues bourdonnent: des manifestations, un salon du livre, une fête des sexualités inclusives, des antispécistes, de masculinistes, des nains, des banquiers, des poètes, des fascistes, le Hesbollah, deux prêtres en goguette.

Vesoul, le 7 janvier 2015. Un congrès, des cadres dynamiques, un humoriste québecois, des gameuses en extase, des youtubers ivres, une poétesse qui mange du poulpe.

Paris, le 7 janvier 2015. Des coups de feu, des sirènes, une rédaction décimée, des marches blanches, bleues et rouges, des larmes – et de l'hypocrisie.

On lit en filigrane la montée des populismes en Europe, l'explosion de la violence sociale, la détresse des populations marginalisées, le fanatisme religieux come réponse absurde à l'absurdité du monde. Au fil des pages, on rit noir, on rit jaune. On finit par ne plus rire du tout.

Vesoul, le 7 janvier 2015 est le livre de l'insignifiance, des discours creux, des vies pour rien et des morts gratuites. Avec ce sixième roman, Quentin Mouron, écrivain canado-suisse de 29 ans, se place dans les pas du Gombrowicz de La Pornographie ou du Marcel Aymé de La Jument verte, et signe une farce hilarante à l'arrière-goût de tragédie.

(Présentation du roman, Olivier Morattel Editeur (France))

Farce postmoderne

di Aurélien Maignant
Inserito il 14.01.2019

Janvier 2015, un narrateur dont on ignorera toujours le nom se morfond dans un petit appartement suisse, accablé par les lettres de relance qui le tancent de se rendre à la Protection Civile. Préférant l’exil à cette existence en sous-régime, il part sur les routes et se fait prendre en stop par un cadre français, Saint-Preux, dont il devient vite «le disciple». Trentenaire, gestionnaire de fortune, Saint-Preux a confiance en l’homme, en l’avenir, en la technologie, il incarne cette classe de citadins enchantés et victorieux, jamais passionnés mais trouvant tout «sympa». S’ensuit le récit de leur périple dans une France des plus animées, périple qui finira à Vesoul, où se déroule l’essentiel du livre que le narrateur place sans cesse sous l’égide du roman picaresque (mais qu’on peut lire aussi comme une manière de Jacques le Fataliste ou de Bouvard et Pécuchet, en plus farcesque). Le Vesoul du roman, traversé en plein festival de la poésie, est un microcosme de la France, et peut-être de nos démocraties modernes au sens large. Une galerie de personnages et de groupuscules y croisent le narrateur et son maître, offrant à l’auteur prétexte à une description acide de la quête (post)moderne du sens: c’est l’enjeu principal du livre, sans doute ce qui en a motivé l’écriture.

Festival des sexualités inclusives, restaurants bobofriendly, performances de poétesses contemporaines, pasteurs gagnés au chamanisme, trotskistes perfusés au quinoa, infirmières qui «renouent avec leur vraie nature» en se peignant le sexe en jaune fluo: Vesoul, le 7 janvier 2015 se veut piquant. Une des forces de l’ouvrage, c’est d’articuler une critique subtile de la récupération générale des marges par le centre avec la neurasthénie culturelle d’un monde où la subversion est acclamée par les journalistes, plébiscitée par les élus locaux comme une manière de critère qualitatif. Le narrateur esquisse de notre société un portrait en dystopie molle où sévit un nivellement vers le médiocre. Tout semble accuser un déficit d’enjeux dans les luttes contemporaines, en témoigne la scène absurde où des «correctrices aux cheveux courts» reprennent un écrivain sur les passages de son livre qui leur paraissent hétéronormatifs ou validistes. Au lieu du débat d’idées vigoureux qu’attendra sans doute le lecteur, l’échange se conclut par un simple apéritif dont le narrateur se plaît à souligner la nonchalance.

Ce vitriolage général est un choix risqué, car il pourrait inciter le lecteur à construire une posture d’auteur en surplomb quelque peu agaçante. Le danger est toutefois habilement débrayé par la fascination du narrateur pour cette non-incandescence générale, à travers son adoration du personnage de Saint-Preux. Presque tous les chapitres se concluent d’ailleurs sur une phrase de ce dernier, toujours une affirmation sans conséquence de picaro, à la neutralité jouasse: «j’ai faim», «j’ai la dalle», «santé!». Le maître arpente un monde en pleine mutation, affrontant parfois des révolutionnaires avec l’application sabre laser de son iPhone, assuré de cette victoire sans combat qu’est sa vie mondialisée. Autre évitement bien pensé par l’auteur: le dénouement de l’ouvrage célèbre la victoire de Saint-Preux, sans proposer d’alternative. L’action de Vesoul, le 7 janvier 2015 fait aussi écho aux événements qui ont secoué Paris à la même date: les attentats de Charlie Hebdo. «Je suis Charlie» et le sensationnalisme de la réaction collective par le hashtag sont traités sur le même ton: les citoyens mondialisés s’émeuvent sur les réseaux sociaux... et rien ne se passe. Le néant comme point de départ. Le néant comme point d’arrivée. Mouron est cohérent avec la dédicace hilarante qui ouvre le livre: «À personne.».

Heureusement, cependant, que le livre n’est pas plus long. L’effet est toujours le même, et à la centième scène où, à la sortie d’une performance dans laquelle une poétesse mange un poulpe, une institutrice trans de Dijon et un cimentier pro-palestinien de Dôle se disent: «On se fait un jus détox?», Vesoul commence à sonner creux. Critiquant une génération qui «tourne la dérision en religion», l’ouvrage semble lui aussi victime de la postmodernité qu’il dénonce. L’ironie finit par être autotélique et cette déconnexion entame son mordant, pourtant bien réel, et le style qui cherche sans cesse à faire punchline n’arrange rien. On risque finalement le syndrome de Houellebecq où matraquer le discours «dominant» à coup de pages borderlines contre le «politiquement correct» renvoie le lecteur à cette terrible question: et alors?

En outre, voulant tourner en dérision un discours soi-disant général de tolérance, le livre nous ressert par moments les poncifs d’un discours bel et bien dominant, du moins dans la France d’aujourd’hui, à l’image de ce passage qui se moque des féminismes musulmans et de leur revendication au droit de porter le voile:

Non loin se tenait une curieuse bande d’hommes blonds en tenue SS. Ils défendaient le droit de porter le célèbre uniforme noir et le brassard à croix gammée. Ils scandaient à tour de rôle: «Ce n’est qu’un bout de tissu!», «Ce n’est pas aux femmes de décider comment je m’habille», «Ethnocentrisme: quand les femmes juives se mêlent d’habiller les hommes aryens», «Non au matriarcat!». [...] Leur message était avant tout pacifique, inclusif. Ils étaient amour, tolérance – et la polémique sur le brassard à croix gammée n’était en dernière analyse, qu’une manière de détourner l’attention de problèmes économiques et sociaux beaucoup plus graves, comme la franc-maçonnerie ou l’influence du jésuitisme.

Il n’y a pas lieu de faire un procès d’intention partisane à cet ouvrage qui brandit haut et fier un cynisme généralisé avec une maîtrise certaine du genre. Pour autant, ce genre de parallèle ne peut pas non plus prétendre retrouver cette «subversion» qui semble tant manquer à nos sociétés d’après le narrateur. On ne retrouve ici que ce que les politiques et les médias scandent d’une même voix: le voile est oppressif, et si les féministes musulmanes ne le comprennent pas, c’est que leur féminisme a tort. L’exemple est ici représentatif de plusieurs séquences du livre qui laisseront le lecteur face à une vision postmoderne de la postmodernité, mordante, mais qui n’esquisse aucune sortie de l’impasse.
La satire est facile – elle est aussi très drôle – il n’en demeure pas moins que la discussion, l’écoute de l’autre et la généralisation du care intercommunautaire, si leurs excès enterrent parfois nos sociétés dans une forme de conformisme, apparaissent aujourd’hui comme le moins mauvais des systèmes. Tant pis pour les misanthropes, il leur reste la farce.