Antonia Journal 1965-1966
Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.
Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.
(Présentation du roman, éditions Zoé)
Irréelle condition
Roman-photo (comme l’indique son sous-titre) à l’écriture souvent blanche, Antonia se donne à lire comme le journal d’une bourgeoise de Palerme, mariée sans amour à Franco et cherchant sa place de mère auprès de leur fils, Arturo. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit une boîte de documents contenant des lettres et des photographies, qui lui donnera l’occasion de reparcourir la mémoire d’un arbre généalogique où se lit la violence du fascisme, mais aussi de prendre conscience des limites que lui impose sa condition de femme juste après la guerre.
Dans la plupart des pages de son journal, Antonia raconte son impossibilité à être, à rentrer dans la compartimentation restrictive des rôles attribués à une femme bourgeoise des années 1960. Le fil qui déroule sa vie se tisse sans cesse de contraintes, d’injonctions sur la manière dont elle doit penser et se comporter. En tant qu’épouse, elle doit subir la domination de son mari et, à travers lui, celle des générations d’hommes qui le précèdent:
Comme pour prendre son père à témoin, il se retourne vers lui puis me regarde et dit d’une voix méprisante : «Ne pourrais-tu pas avoir un comportement décent ? Pourquoi portes-tu cette robe ? Pourquoi veux-tu m’humilier en t’exhibant ainsi?» (p. 28)
Esquissant sa relation avec son fils par une suite pudiques d’émotions et de récits détachés, le roman donne à voir un malaise dans la maternité («Je ne sais plus si je suis capable d’être mère»; p. 29) qui s’explique finalement non pas par l’incapacité d’Antonia à être une bonne mère, mais par son refus d’être une mère bourgeoise. L’éducation d’Arturo est tellement surveillée que sa véritable mère se sent complètement dépossédée:
Comment est-il possible qu’Arturo soit mon fils ? [...] Toutes sortes de préoccupations m’envahissent mais très peu le concernent. J’ai du mal à agir dans son enfance cadrée, stable. Pour moi, l’enfance est synonyme de cassures. (p. 47)
Zalapi déconstruit ainsi la répartition traditionnelle des tâches qui ferait de l’épouse la maîtresse inconditionnelle du foyer, pour montrer un personnage en réalité surveillé et contrôlé de toutes parts. L’ultime injonction, et naturellement l’ultime frontière genrée qui rend l’existence d’Antonia impossible, ce sera l’astriction à l’ordre: seul l’homme est autorisé à s’accomplir comme chaos. Situer la diégèse trois ans avant mai 68 donne une résonnance toute particulière à cette exclamation d’Antonia qui, lors d’un dîner mondain, ne se contient plus:
La femme peut-elle être le détonateur de la désorganisation, ou vous seuls avez ce privilège? «Ah Antonia ! On voit bien que tu n’es pas de chez nous», m’a répondu Jacopo avec un sourire narquois. (p. 62)
C’est le rôle que joueront les pérégrinations mémorielles du personnage dans les cartons et les photos de sa grand-mère: faire désordre. Découvrant petit à petit combien et sa grand-mère et sa mère ont vécu dans le carcan qui est le sien, cette réitération à travers les générations fonctionnera comme révélateur et comme mode d’empowerement sur sa propre existence:
Je sors de ce chantier dans un drôle d’état. [...] Ces documents dégagent une odeur d’éternité. Mais qu’est-ce que je cherche? Une histoire à laquelle me raccrocher? Tout ce que je me raconte pour combler les blancs agit sur mon imaginaire. Et quand j’aperçois, suspendue à un cintre de la porte, la camisole de force de la perfect house wife qui me nargue, je me demande Pourquoi ne pas la brûler? Pourquoi en as-tu besoin? Qu’attends-tu?
Avec une maitrise certaine, le roman de Zalapì travaille la mémoire doublement: comme émancipation et comme aliénation. En effet, le monde d’Antonia sera fragilisé par son identification (plutôt sa tentative d’identification) à cette lignée de mères absentes et d’épouses brisées qui la précède, et il lui apparaîtra soudainement irréel, ce qui aggravera sa dépression («ses mots, sa vanité, ses gestes, tout était insupportable, irréel, exagéré»; p. 59).
Le lecteur ne connaissant jamais la disposition d’esprit (toujours changeante) du personnage à chaque prise de parole, la forme du journal transpose à merveille l’insoluble tension entre absence et présence du passé dans l’immédiateté du présent: toute la réalité, jusqu’à l’énonciation, est incertaine. Sur ce point, l’insertion de photographies dans l’ouvrage a un sens fort. Outre qu’elles permettent au lecteur de voir par les yeux d’Antonia, elles révèlent combien les clichés se limitent à l’extériorité des êtres disparus, sans jamais rien dire de leurs vies intérieures. Ainsi la seule image d’autrui ne fait pas accéder à sa vie intime et les photographies teintent toujours la reconquête de sa propre mémoire d’une coloration fictionnelle. Dans quel espace se trouve la mémoire photographique? L’autrice n’est pas à court de trouvailles stylistiques pour transformer les deux dimensions du cliché en une scène tridimensionnelle où le passé paraît un théâtre, et donc, encore, une fiction:
Je suis face à l’épaisseur d’un monde qui m’échappe, hypnotisée par une beauté qui n’est ni au présent, ni au passé. Au dos des images il y a des dates. Au dos des dates, des rencontres. Au dos des rencontres, des rendez-vous, des repas, des lieux, des enfants des cris, des éclats de rire. De la mémoire. (p. 39)
Et plus le lecteur partagera l’aventure intime d’Antonia, plus ses certitudes vacilleront. Quand il découvrira enfin le vrai drame de son enfance, il n’aura plus à l’esprit qu’une question, insoluble: «De quoi est fait le quotidien des autres pour être si vivable?» (p. 84)
Antonia, Journal 1965-1966 è il primo romanzo dell’artista Gabriella Zalapì. Il diario trasporta i lettori nel quotidiano di Antonia, una giovane donna della Palermo borghese. Rovistando nei vecchi cartoni della nonna s’immerge nella riconquista della propria memoria dove troverà le risorse per strappare la camicia di forza della condizione femminile di allora. Un romanzo che coniuga con successo il fosco dei ricordi e la rabbia dell’emancipazione. (Aurélien Maignant dans Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)