En pleine lumière

Luca Parisi, la baston, c'est son truc. L'école? Pas vraiment. Ce matin, il a dessiné une putain de tête de gorille sur son bureau. Le prof apprécie moyen. C'est la porte. Devant les autres, Luca se l'est jouée tranquille. Mais il n'est pas tranquille. Il se lèbe. La baston, c'est son truc.

(Quatrième de couverture, BSN Press coll. Uppercut)

Mâle dans sa peau

di Aurélien Maignant
Inserito il 08.04.2019

Sur sa couverture, une indication nous l’apprend, En pleine lumière est un «micro-roman»: septante (courtes) pages, pour environ une heure de lecture; une autre mention, «Uppercut», le nom de la collection, donne la certitude, avant même d’ouvrir le livre, qu’il s’agit d’une forme brève voulant faire coup de poing.

Toute l’intrigue du roman tourne autour des arts martiaux. Depuis la mort de sa mère, Luca Parisi, genevois d’origine italienne, vit seul avec son père, ex-boxeur peu loquace et violent. L’adolescent est incapable de trouver sa place dans un système scolaire oppressif où le travail et l’implication ne mènent à rien:

Sonia, c’est une bosseuse. Elle ira en transition professionnelle. Alex, lui, c’est un gros blaireau. Il ira aussi en transition. Comme Sonia. La bosseuse, le blaireau, au même endroit. C’est juste de la merde, cette histoire de bosser (p. 14)

Alors que les pulsions violentes qu’il peine à contrôler l’amènent au bord de l’échec scolaire, Luca rencontre Cassar, professeur de littérature et adepte de MMA (pour Mixed Martial Arts, un sport de combat particulièrement polyvalent et violent) qui le fera entrer dans un dojo où les arts martiaux lui permettront progressivement d’acquérir une discipline. Le lecteur suit alors son apprentissage du combat et de la rigueur, au terme duquel l’adolescent se réconciliera avec son père et entamera une formation dans un salon de tatouage (Luca est bon dessinateur).

C’est, en substance, la moelle épinière d’un récit sans détours narratifs et sans atours esthétiques qui se donne pour seul but de tirer le portrait d’une réalité sociale mise en récit comme «ordinaire». On ne peut qu’apprécier l’efficacité pudique d’En pleine lumière qui s’interdit de faire d’un adolescent sans repères un héros trop idéal ou une figure trop tragique: c’est l’un des sujets de prédilection de Florian Eglin qui aborde la question de la grossesse adolescente dans un autre ouvrage récent, Il portera ton nom. Aucune voix ne vient surplomber l’action, qui passe essentiellement par les ressentis de Luca ou des dialogues bruts, et il n’est jamais question de justifier les comportements des protagonistes. Ce que la vie a d’incompréhensible est pleinement affronté, sans armes, à l’image de la mort de la mère, un drame qui hante la famille et dont on nous livrera la (non-)explication à quelques pages de la fin:

Moi, pendant que mon père réduisait tout en miettes chez nous, je hurlais avec lui. Cette rage que nous vomissions à l’unisson, elle remontait à loin. Une colère ancestrale nous réunissait. Quand il n’y eut plus rien à casser, il s’est tourné vers nous. C’était lui qu’il avait détruit. Son visage était celui d’un mort.
– Je n’ai rien dit parce qu’il n’y a rien à dire. Votre mère s’est suicidée, Luca [NdlA : le père parle ici à Luca et sa soeur]. Elle n’a rien laissé. Pas une lettre. Pas un mot. Elle s’est tuée sans dire pourquoi. Je dois faire avec ça. Et je n’y arrive pas. (p. 56)

On attend d’un roman comme celui-là qu’il nous plonge immédiatement dans une existence, sans la juger, sans prétendre pouvoir l’expliquer: que l’on s’identifie ou non à Luca Parisi, un tel sujet exige que la narration nous fasse partager l’expérience du personnage, ce que cela fait d’être lui. Si l’aspect familial du récit suscitera l’empathie de plus d’un lecteur, sur l’intrigue principale, En pleine lumière pêche peut-être par manque de subtilité: tout dans l’action est attendu. Le livre rejoue une quantité de situations qui, indéniablement, paraissent stéréotypées: un adolescent mal dans sa peau, violent, rencontre des hommes (et une femme pour les quotas) rendus puissants mais disciplinés par cette proverbiale rigueur des arts martiaux, et ces moines shaolins modernes lui montreront un univers où il pourra sainement assumer sa virilité jusque-là incontrôlable. Cette histoire, on l’a racontée mille fois, ni le cinéma, ni même la télé-réalité (l’ombre de Pascal le grand frère plane) ne sont passés à côté de ce schéma narratif de la rédemption simple et efficace, que certains trouveront aussi moralisateur que viriliste; ce sera l’ultime conseil de son entraîneur à Luca: «N’oublie pas, on combat autant avec la tête qu’avec les couilles» (p. 67). Fallait-il vraiment entretenir un discours si bienveillant avec le MMA dont la principale fonction est, au final, de tuer dans l’œuf la révolte de Luca, de le faire marcher dans le rang, ce rang voulu par l’école, ses parents et le monde du travail, ce rang où l’on appelle «discipline» ce qui n’est bien souvent que de la soumission?

Mais il ne faut sans doute pas aller trop vite en besogne, ni juger une histoire à sa seule originalité (après tout, ne nous racontons-nous pas sans cesse les mêmes mythes ?). Certains stéréotypes touchent au réel, et dans un récit aussi intime, seule l’expérience donnée à partager compte: qui dit que le roman n’aura pas une fonction réparatrice sur ceux qui vivent une situation similaire à celle de Luca (dusse-t-elle moins correspondre à ce schéma préconçu)? Les réserves soulevées ici concernent bien davantage des logiques systémiques que l’expérience de milliers d’adolescents à l’intérieur de ces injustices: c’est le double intérêt qu’on pourrait aussi trouver à ce «micro-roman», faire connaître et faire comprendre, sans jugement.

Représenter un archétype en prétendant parler du monde «tel qu’il est», n’est-ce pas gaspiller ce pouvoir de scénarisation dont jouit la fiction? Penser au contraire que décrire c’est approuver, n’est-ce pas se bander les yeux? C’est le genre de questionnements qui attend le lecteur d’En pleine lumière, ce récit d’expérience intime que l’on conseille avant tout à celles et ceux qui pourraient y trouver des échos à leur situation ou à celle d’un proche. Pour autant, rêvons un peu, si l’on pouvait un jour arrêter de suggérer (surtout aux garçons) la discipline du combat comme seule échappatoire, les choses n’iraient sans doute pas plus mal.