Le Zoo de Rome
Roman

Ce roman est un voyage dans le temps, une promenade extraordinaire dans le zoo de Rome bâti au début du XXe siècle au beau milieu de l’Antique. En découvrant l’évolution de ce parc et de ses pensionnaires, c’est toute l’histoire de l’Italie de 1911 à nos jours que l’on revisite. Avec pour compagnons, parmi les passionnants témoins de ce siècle: un marchand d’animaux, un architecte presque fou mais tout à fait génial, une jeune directrice de la communication, un vétérinaire sans scrupules, un flâneur missionné par un pays lointain, un gardien triste et un tamanoir devenu soudain la star des lieux. Sans oublier Mussolini, le pape et même Salman Rushdie.

(Présentation du roman, Actes Sud)

Recensione

di Lucie Tardin
Inserito il 20.06.2019

Faits historiques et fiction s’entremêlent habilement au fil des chapitres du dernier roman de Pascal Janovjak, Le Zoo de Rome, publié aux éditions Actes Sud (2019). L’auteur semble en effet avoir eu à cœur de retracer l’histoire de ce lieu baroque, situé au cœur du parc de la Villa Borghèse, l’un des plus beaux espaces verts de la capitale italienne. Ainsi, l’on apprend que c’est en 1911, à l’occasion de la célébration des cinquante ans de l’Unité italienne, que Rome inaugure son jardin zoologique dans l’espoir de regagner le prestige d’antan. Rien de surprenant dans une ville «qui n’a plus que des statues jaunies pour rappeler les épiques combats de l’homme et de la bête – des lions de marbre et des aigles aux ailes brisées» et dont toute la mythologie s’est désagrégée au fil des siècles. Le projet sera confié à l’Allemand Karl Hagenbeck, tristement célèbre pour ses zoos humains, où étaient exposés des échantillons de populations non-occidentales. Son ambition: créer un véritable paradis sur terre. Le zoo, qui n’abrite pourtant ni dieux ni reliques, offre en effet à ses spectateurs l’opportunité surnaturelle de jouir du spectacle de la vie, et de la mort.

C’est spectaculaire une girafe qui meurt, c’est un peu comme un arbre qu’on abat.

Ces passages historiques abondent d’anecdotes parfois tendres, souvent teintées d’une ironie amère, quelque fois d’une dureté violente. On croise par exemple le chemin de Fritz, un ours brun auquel on a appris le salut fasciste: «Quand on lui montre une sucrerie, la grande bête se dresse et tend le bras – c’est tellement drôle qu’on n’en finit pas de répéter l’opération, jusqu’à ce que l’animal s’écroule, gorgé de friandises.» Ou encore la lionne de Mussolini, baptisée Italia, que le zoo accueille à la fin des années 1920. Constatant la décrépitude de l’institution, comme celle du pays tout entier, le Duce rêve d’ailleurs d’agrandir le jardin zoologique de Rome pour rivaliser enfin avec ceux de Berlin et de Londres, car après tout: «la virilité d’un empire est proportionnelle à la taille de son zoo, tout le monde sait ça». Est évoqué aussi ce zoo en Allemagne, où durant les délires racistes du nazisme, l’on tente de recréer des espèces animales disparues comme l’auroch ou le tarpan par le biais d’expérimentations de sélection génétique qui engendrent des créatures monstrueuses...

Pascal Janovjak révèle la mémoire de ce lieu fantasque d’une plume concise et efficace, mais il en réécrit aussi le présent avec ingéniosité et humour noir. D’emblée l’intrigue romanesque semble plutôt simple, mais elle se complexifie pour devenir vaguement policière au fil des chapitres. Il y a relativement peu de personnages: Chahine Gharbi, un architecte algérien engagé pour un projet encore confidentiel; la romaine Giovanna Di Stefano, tout juste nommée «directrice administrative et de la communication» d’un zoo au bord de la faillite; un gardien en fin de carrière; un directeur bedonnant; un vétérinaire machiavélique; et bien sûr, les animaux. Si certaines de ces figures sont très stéréotypées, la caricature assumée les rend franchement drôles. La rencontre amoureuse de Chahine et Giovanna est aussi incongrue que celle d’un pingouin et d’un dromadaire, mais dans les zoos, l’inattendu fait partie du quotidien.

Il aimait son accent. Elle roulait les r, arrondissait les u, ce n’est pas que ce soit particulièrement mélodieux, un accent, mais ça vous projette directement dans l’anatomie des sons, l’incurvé d’une langue qui caresse un palais, l’avancée un peu forcée des lèvres, le ressac de la salive – c’est cela qu’on aime, chez les gens qui ont un accent: on entend leurs corps.

Giovanna ne pense pas être capable de redresser cette institution à la dérive, surtout face à l’inertie et l’environnement de travail misogyne auxquels elle est confrontée. Or, quand le zoo se trouve être propriétaire du dernier spécimen vivant de tamandin (néologisme inventif de l’auteur, à cheval entre le tamanoir et le pangolin), il regagne toute l’attention du public et déclenche un véritable raz-de-marée médiatique. L’entrée en scène du mystérieux animal, ou plutôt sa sortie imminente, finit par bouleverser l’alternance, à la longue quelque peu rébarbative, des chapitres de mémoire et de fiction. Solitaire malgré lui, le dernier tamandin, Oscar, caresse son ombre dans la poussière de son enclos devant les foules qui se pressent comme autrefois «devant la guillotine ou le gibet».

Si le jardin zoologique nous enchante et afflige, autant que pour la beauté des trésors qu’il abrite que pour la laideur de sa décadente artificialité, c’est tout simplement parce qu’il est la représentation, certes illusoire, d’un paradis perdu, dont les décors de carton-pâte – similaires à ceux que l’on trouve aux studios Cinecittà, non loin de là –, accueillent un agrégat de natures disparates: le lieu des paradoxes. Le lecteur aura sans doute du plaisir à flâner, loin des itinéraires touristiques habituels, dans les allées broussailleuses du zoo de Rome. Cette «jungle malade» nous pousse à nous interroger sur notre rapport au monde sauvage, et, peut-être même, à celui que l’on entretient avec notre humble condition humaine.

C’était le syndrome d’une époque où l’actualité et sa représentation se superposaient. L’être humain de ce début de siècle ne construisait plus grand-chose, il se contentait de réagir: en cela, il se rapprochait un peu plus des autres animaux.

«Les gens qui fréquentent souvent les zoos, ils ont toujours un problème», ou alors de la marmaille qui leur pend aux bras, affirme le narrateur dans ce roman qui ne se contente pas de dresser le portrait sans fard de ces parcs d’attraction, où les animaux sont captifs d’une mise en scène qui dénature leurs comportements tout en révélant des aspects troubles de la nature humaine. Le zoo lui-même devient donc une allégorie cynique de la ville de Rome, le miroir cruel de notre rapport à la nature et à notre propre nature.

Nota critica

In Le Zoo de Rome, Pascal Janovjak non si accontenta di rivelare la memoria di questo luogo stravagante con una scrittura concisa ed efficace ma ne riscrive il presente con ingegno e humor nero. L’autore traccia così un ritratto senza orpelli di questo parco d’attrazione, teatro di una natura dimenticata. Lo zoo stesso diventa una cinica allegoria della città di Roma, specchio del nostro rapporto con la natura e della modesta condizione umana. (Lucie Tardin in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)