Safari

Dans un safari typique on peut s’attendre à voir un lion manger une antilope ou un éléphant prendre une douche. Celui que nous propose Laurence Boissier est d’une tout autre nature. On y observe Homo sapiens en proie aux affres du couple, confronté aux complexités du genre et habité par le sens de sa propre importance. L’auteure quitte la sphère domestique, explore les fonds marins, les dernières grandes forêts, et bientôt la lune à la recherche d’un ailleurs moins solitaire.
Revient-on plus riche d’un safari? Oui, sans doute, répondront les lectrices et les lecteurs de ces courts textes, pour qui les observations précises, vivifiantes et décalées de Laurence Boissier seront peut-être plus efficaces que des images d’antilopes. Écrits pour être lus sur scène, ces textes sont aussi une exploration des langues et sont proposés ici avec une traduction par Daniel Rothenbühler en Berndeutsch, un dialecte helvétique qui ajoutera une touche délicieusement exotique pour le lecteur francophone; ils retrouvent ainsi le terrain de jeu qu’ils fréquentent depuis 2011 avec le collectif d’auteurs suisses bilingue «Bern ist überall», pour lequel ils ont été créés. Leur publication a été réalisée en collaboration avec la collection «edition spoken script» de l’éditeur lucernois Der Gesunde Menschenversand.

(Présentation du livre, art&fiction)

Recensione

di Carlotta Bernardoni-Jaquinta
Inserito il 08.07.2019

Ce n’est pas une aventure dans la savane que nous livre Laurence Boissier avec son dernier recueil sorti en version bilingue français / bernois (la traduction est de Daniel Rothenbühler), mais plutôt une originale excursion dans le zoo de l’humanité. Les êtres que l’on voit défiler entre les pages de cet ensemble de brèves proses variées qui réunissent les choses les plus disparates – à l’image du joli bandeau coloré de Lisa Voisard qui enveloppe l’œuvre – ne sont pas à proprement parler des animaux sauvages – bien que ceux-ci fassent aussi leur apparition – mais des spécimens assez typiques d’Homo sapiens.

Safari met le lecteur face à des situations légèrement voire très rocambolesques, qui prennent leur essor, pour la plupart, à partir de banales scènes quotidiennes. Dans la normalité de la vie de tous les jours, en couple, en famille, ou plus largement en société, fait doucement irruption une graine d’absurdité qui s’y intègre parfaitement et qui, au fur et à mesure que le texte avance, pousse, jusqu’à fleurir. C’est, par exemple, dans une cave des plus ordinaires que Wonderwoman retrouve sa «panoplie, rangée dans deux cartons, puis l’épée et le bouclier, enveloppés dans un rideau de douche». La narratrice de «Safari urbain», après avoir été renversée à Genève par une voiture munie d’un pare-buffle, se voit la proie d’une dame trop attirée par les têtes d’éléphant… À d’autres moments, Boissier ouvre les portes de nos univers familiers pour nous emmener en voyage: au fin fond de l’océan, dans la forêt de bambous à la découverte des derniers exemplaires de panda géant, ou, simplement, ailleurs. Les textes sont drôles mais pas seulement. Parfois cyniques, parfois teintés de mystère, le rire qu’ils déclenchent amène le lecteur à réfléchir à sa manière d’être au monde, la société contemporaine y étant reflétée dans ses aberrations.

Si certains textes sont spécifiquement dédiés aux contradictions du milieu littéraire («Foire du livre, New Delhi» ; «Le livre que personne ne lisait jamais») ou aux paradoxes de la Suisse (dans «Les glaciers», on nous explique que «avec le glacier de Corbassière, tout le monde parle l’anglais sous prétexte qu’il est à Verbier»; la goutte d’eau du Saint-Gothard protagoniste de plusieurs textes se réjouit de pouvoir terminer sa trajectoire en Suisse, pays qui offre «tellement de nouvelles opportunités»: «neige artificielle, piscine de stockage dans une centrale nucléaire ou éventuellement fracking»), d’autres concernent plus largement toute l’espèce ou, du moins, la société occidentale. Les questions sous-jacentes sont d’actualité: que signifie, au fond, évolution? Sommes-nous vraiment plus avancés que les espèces végétales les plus élémentaires? Tandis que depuis des siècles l’éponge sous-marine se contente de filtrer l’eau («Évolution»), nos dernières innovations nous ont quant à nous conduit vers une «salle de bain à vivre» sans douche: «à sa place, nous avons une zone de pluie», «il n’y a plus de portillons de visite, il n’y a plus de portes, il n’y a plus de visites, c’est fini tout ça»; en somme un «palais du moi, notre palais de l’authentique» où, pourtant, règne la solitude. Dans «En réseau», l’importance de l’aspect esthétique forme un puissant couple avec le dieu commerce, ce qui donne lieu à un «réseau de troc» entre adolescentes où l’on s’échange «entre autres, de la graisse, du nez, de la poitrine et de l’ongle». Dans ce monde où l’esthétique, les étiquettes et le matériel ont pris le dessus sur tout le reste, on est amené à se demander quelle est la place de l’homme et dans quelle mesure notre constitution, notre apparence et notre genre déterminent nos relations avec autrui.

Malgré la grande hétérogénéité des récits – aux motifs évoqués plus haut s’en ajoutent d’autres –, la relation entre eux est bien construite. Les titres des grandes parties qui structurent le recueil sont tous rigoureusement au pluriel, à l’image de la diversité des textes qu’ils chapeautent et aux concepts qu’ils représentent: «Anatomies», «Topographies», «Filiations», «Cultures». Tous ces mots impliquent, en quelque sorte, l’idée d’un réseau de nerfs qui s’entrelacent et se prolongent, donnant sans cesse naissance à d’autres nerfs. C’est en effet ce même fonctionnement qui, au-delà de la structure en parties, articule les textes du recueil, traitant ainsi du processus d’écriture en lui-même. Si certains récits occupent une place plus isolée et restent plus difficile à cerner (« Sink Tank », « Le mur Boissier », « L’aquarium ») – contribuant, eux aussi, à une certaine idée d’ouverture et d’inspiration diversifiée –, d’autres se font explicitement écho en annonçant leur relation déjà dans le titre (c’est le cas de «La goutte du Saint-Gothard» qui donnera «des nouvelles» et «encore des nouvelles» plus loin), ou se présentent franchement comme une deuxième version du précédent («Un humidificateur et deux versions probables»). D’autres encore appellent les suivants de façon plus subtile, soit par leur thématique, soit par leur fonctionnement. Certains textes ressortent plus que d’autres (parmi les particulièrement réussis, par exemple, «Monde animal», «Blanc», «Les chaînes», «Le livre que personne ne lisait jamais») ; toutefois il nous paraît justement intéressant de les considérer dans leur ensemble et dans les relations qu’ils tissent entre eux. C’est d’ailleurs en fonction de l’ordre des textes que certains effets de lecture deviennent plus évidents. Le deuxième texte dont il a déjà été question, «Évolution», se lit ainsi à la suite de «Petite chose en pâte à sel», texte d’ouverture qui renvoie directement au pouvoir du créateur (de l’auteur?) et à la destinée de la créature (de l’œuvre?) entre ses mains: «je peux choisir comment te détruire après avoir décidé comment te construire, petite chose en pâte à sel. Je peux décider de tout ce qui te concerne, petite chose en pâte à sel. Je peux te flanquer dans un tiroir et t’oublier ou te jeter dans le Rhône. Chère petite chose en pâte à sel, tu n’as aucun charme sauf d’avoir été faite par moi». «Bleu piscine», le texte qui clôt le recueil dans un mouvement de boucle, s’interroge quant à lui sur la nature et la signification d’une œuvre d’art: la piscine dont il est question est un objet artistique dans lequel on n’a pas le droit de se baigner, à moins d’ignorer qu’il s’agit d’une œuvre d’art.

Écrits pour être lus sur scène, les textes ont un rythme et une sonorité très convaincants, aussi bien lors de la lecture individuelle: l’attitude exagérément sûr-de-moi décrite dans «Blanc» se fait image grâce aux nombreuses assonances de ces quelques phrases: «Depuis que tu as des dents blanches ta vie a changé. Les gens sont plus sensibles à ton charme. Avec tes dents blanches, tout à coup tu as le touch, tu as le style, tu as le shine. Et sans le shine, tu n’as pas de life». L’effet n’est pas moindre dans la version suisse-allemande qui, s’appuyant sur d’autres sons étirant les lèvres, fait concrètement surgir le sourire: «Sitdäm das du wiissi Zähn hesch, füersch du nes angers Läbe. D Lüt si empfänglecher für di Charme. Mit dine wiisse Zähn hesch du plötzlech dr Touch, du hesch dr Style, du hesch dr Shine. U ohni Shine hesch kes Life». De plus, le rythme de l’écriture est assuré par les répétitions de syntagmes qui font avancer le texte en crescendo; par moments c’est l’ironie qui augmente, parfois c’est l’absurde, voire le drame qui se teinte toujours plus d’amertume. Les chaînes, qui donnent son titre au deuxième texte des «Topographies», ne sont alors pas seulement celles qui empêchent aux femmes de s’émanciper – la terrible conclusion étant que «de toute manière les petites filles ne peuvent pas devenir le type qui trace les lignes blanches sur les routes parce que ce sont des petites filles» – mais aussi les mailles qui tissent progressivement le texte, la phrase conclusive étant le résultat d’une continuelle reprise, sur le mode de la variation, de la phrase d’ouverture.

La traduction en bernois – aux soins de Daniel Rothenbühler et publiée grâce à la collaboration avec les éditions Der gesunde Menschenversand de Lucerne qui accueillent pour la première fois dans leur collection Spoken skript un texte rédigé en français et traduit en allemand pour le publier en version bilingue – offre en regard encore une autre forme de dialogue à ces «observations / Beobachtungen» (c’est sous cette catégorie que les textes sont présentés par l’édition lucernoise). Si elle permet au public suisse-allemand d’apprécier les récits de Laurence Boissier tout en leur donnant une autre sonorité, la version bernoise représente une autre déclinaison possible de ces textes à filiation multiple. D’autant plus que le suisse-allemand est une langue essentiellement orale pour laquelle il existe une infinité de variantes écrites, ce qui permet davantage de mouvement et de possibles variations à la langue précise, musicale et pétillante de l’auteure. Le plurilinguisme est d’ailleurs déjà présent dans l’œuvre qui intègre aussi des passages en anglais, en italien, en mauvais-allemand (admirablement traduit en mauvais-français), à l’image de cette Suisse plurilingue qui est aussi thématisée à plusieurs reprises, notamment dans le texte «Bern ist fast überall», un clin d’œil au collectif de Spoken word fondé en 2003, Bern ist überall dont fait partie Laurence Boissier, collectif qui en appelle à l’égalité des langues et à l’accessibilité de la littérature: que «le monde entier résonne dans toutes les langues. Chaque langue est un pont vers le monde.» [In allen Sprachen klingt die ganze Welt mit. Jede Sprache ist eine Brücke in die Welt.]*

*Le manifeste est consultable sur le site : bernistueberall.ch

Nota critica

Safari, l’ultima raccolta di Laurence Boissier pubblicata in un’edizione bilingue francese / bernese (la traduzione è di Daniel Rothenbühler) è un’originale escursione nello zoo dell’umanità. Un insieme eterogeneo di prose brevi – pensate per essere lette sul palcoscenico per il collettivo Bern ist überall – che riunisce le situazioni più diverse facendoci ridere e riflettere al nostro modo di affrontare la vita sulla terra. Con la sua scrittura divertente, elegante e ritmata che mescola i suoni e le lingue, Laurence Boissier conferisce una forma poetica alle incongruità, a tratti amare e misteriose, del nostro stare al mondo. (Carlotta Bernardoni-Jaquinta in Viceversa 14, 2020)