Personne n'aime Simon
Roman

Dans cet ouvrage insolite, superbement illustré par Ludovic Chappex, Philippe Battaglia nous régale d'une fable fantastique aux allures de roman graphique. Son humour caustique embrasse avec tendresse les bienfaits de l'anthropomorphisme, évoque l'abandon, l'amour fraternel et la rage à travers le destin d'un jeune homme haï de tous. Rebut de la société, Simon ne connaît la bienveillance que par ses félidés et sa sœur. Lorsque cette dernière se trouve aux prises d'une organisation secrète au fin fond des Bayous, Simon se voit obligé d'affronter le monde extérieur.

(Présentation du roman, L'Âge d'Homme)

Recensione

di Aurélien Maignant
Inserito il 03.06.2019

Avec Personne n’aime Simon, Philippe Battaglia signe un roman à la forme incertaine, par moments punk et in your face, soudain onirique et burlesque, constant dans son style direct et souvent cinématographique. Au cœur de ce conte contemporain, plusieurs fils narratifs se construisent en écho page après page.

D’abord, l’histoire de Simon, personnage à la marge, condamné dès la naissance à susciter la haine des autres pour une raison mystique que l’on découvrira au cours de l’intrigue. Seule sa sœur Charlotte semble épargnée de cette étrange affection et parvient à éprouver pour lui bienveillance et amour. Mais lorsqu’une étrange secte américaine la kidnappe, Simon entame une course contre la montre à travers la moiteur des marais et des commissariats corrompus de la Nouvelle-Orléans. Comme dans tout bon conte philosophique, sa quête le mènera sur les traces de son propre passé et, comme dans tout bon film d’aventure, il rencontrera toute une galerie de personnages des plus fantastiques, du mafieux utilisant les alligators pour faire disparaitre les cadavres au comic relief qui ne s’exprime qu’en aphorismes vaseux. Ensuite, ou plutôt en parallèle, une insurrection. La venue imminente d’une ancienne divinité maléfique sur Terre semble éveiller les animaux de la planète dont on suivra par fragments la révolte. Une femelle alligator qui viendra en aide à Simon et dévorera ses anciens maîtres, une poule devenue dragon qui organisera le soulèvement des gallinacés d’Amérique contre leur enfermement, tout le règne animal s’embrase contre l’ancienne domination humaine.

Habilement, le roman installe son lecteur dans ce désordre joyeux et assumé, sans cesser de maintenir l’ensemble dans une étrange osmose où animaux, humains et dieux déchus partagent un même combat absurde et dérisoire pour la dignité – ou juste la survie. Le liant, sans doute, c’est l’effet de présence que se donne l’auteur, la manière avec laquelle il joue à créer une distance avec la fiction, distance qu’il nous invite sans cesse à partager. Par exemple, Battaglia abuse des notes de bas de pages, si inusuelles dans un roman, pour ajouter des digressions comiques, souligner l’incongruité d’une situation ou faire mine de donner une précision scientifique qu’on sait burlesque. De même, l’oralité et l’efficacité du style amènent un effet de réel qui permet justement aux personnages de prendre du recul sur la texture dérisoire et chaotique des évènements:

Bon, OK. Des animaux qui parlent, des criminels qui veulent me donner à becqueter à des alligators, un nouvel ami qui me supporte et maintenant ça. Je comprends rien à tout ce bordel, mais ça me semble mener dans la bonne direction. Parfois la vie t’offre une cerise sur le gâteau, parfois, elle te balance tout le cerisier dans la gueule. (p.96)

L’hétérogénéité générale du roman intrigue surtout parce qu’elle fait de la lecture une expérience de l’incertitude: impossible de prévoir ce qui arrivera. À ce titre, le point de bascule le plus frappant est le moment charnière où le récit, qu’on croyait ancré autour d’un couple de personnages européens sans histoire, se transforme brusquement en une course-poursuite surnaturelle mêlant fantômes et sectes vaudoues au milieu des bayous néo-orléanais, le tout imperceptiblement et sur quelques pages à peine.

L’histoire n’est pas seule à être affectée d’un coefficient d’instabilité: Personne n’aime Simon peut se lire comme un effort global de mise en crise de la solidité du monde. L’usage des notes de bas de page pour expliciter la vie intérieure des protagonistes ou le journal dans lequel Simon rêve sa vie et joue avec les attentes du lecteur sur les possibles de l’intrigue sont autant d’exemples du travail de Philippe Battaglia sur la porosité des niveaux de conscience. L’effet n’est pas éloigné de la traditionnelle hésitation fantastique, maquillée sous la plume de l’auteur d’un cosmétique burlesque et désenchanté. Et dans cette postmodernité où plus rien n’étonne – pas même les poussins-dragons – la langue ne cesse de trébucher sur elle-même, se découvrant un goût pour l’aphorisme absurde mais élégant…

Il n’avait jamais rien pu lui refuser mais il trouvait pénible de devoir se forcer à ne pas pouvoir faire tout ce qu’il voulait sans avoir en plus à devoir se forcer à faire ce qu’il ne voulait pas. (p.26)

… jusqu’à monter à l’assaut de ce qui est sans doute le véritable ennemi du style, de la narration et du projet global de Philippe Battaglia, le conformisme, la certitude que quelque chose quelque part obéisse à une norme:

J’aimerais tellement être différent comme tous les autres pour ne plus être tout seul à ne pas être unique (p.27)

Outre les illustrations du livre, superbes mais trop anecdotiques pour proposer vraiment une expérience intermédiale intéressante, on pourra regretter la manière dont l’auteur gère la tension entre la comédie ambiante et les ambitions de l’intrigue: à la fin, Simon sauve le monde et cela nous est bien égal. Y a-t-il un narrateur à la barr ? Que doit faire le·la lecteur·trice de ce roman en roue libre? L’effet de distance est parfois si narquois qu’on se demande si l’auteur croit lui-même à la nature métamorphe du monde qu’il donne à voir. C’est peut-être l’ultime instabilité qu’il faut accepter: il n’est pas certain que rien ne soit sûr.