Déployer

Elly veut pouvoir aimer plusieurs hommes. Danis, son mari et le père de ses deux filles – leur couple est simple et lumineux, mais menacé par le quotidien. Et l'amant, histoire opaque.
Sept livrets à lire dans un ordre aléatoire, qui racontent la relation à l'autre, le désir, le besoin de possession, la révélation qu’est la sexualité, la mort aussi: ce sont les vies d’Elly mère et amoureuse, femme aux multiples vérités. Le chant lancinant de Douna Loup, sa cadence intérieure sa fraicheur et sa curiosité lui donnent l’audace de s'aventurer au-delà des tabous.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Recensione

di Lucie Tardin
Inserito il 03.05.2019

Souvent les histoires commencent par un «il était une fois» et s’achèvent par un point final. Or, le nouvel ovni littéraire de Douna Loup, Déployer (Zoé, 2019), que l’on ne pourrait qualifier ni de recueil de nouvelles ni de roman, chamboule tout à fait nos habitudes de lecture. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un livre, mais d’un petit coffret contenant sept cahiers que le lecteur peut lire dans l’ordre qui lui sied – la couverture promet d’ailleurs 5040 expériences de lecture. Au centre de cette galaxie: une femme, Elly, et une foule de questions. Peut-on aimer plus d’une personne à la fois? Peut-on l’imposer à l’autre et supporter que l’autre nous l’impose? Peut-on aimer et être libre?

Elly et Danis se sont rencontrés quand ils avaient vingt ans. Ils ont deux filles, trois chattes, ils habitent une maison de campagne avec un grand jardin. Elly aime Danis, mais elle a aussi aimé clandestinement Jonas, et d’autres encore. Elle a imposé sa manière d’aimer à Danis, qui, malgré la souffrance des trahisons répétées d’Elly, a fait le choix de rester. Quand la situation se renverse et que c’est au tour de Danis de se déployer en dehors du couple, Elly semble être sur le point de s’écrouler dans la nuit.

Ce que j’avais revendiqué comme large et comme liberté, voilà qu’il le revendiquait quand moi j’en étais revenue, quand je sentais enfin toute l’illusion qui m’avait étreinte, quand j’étais en train d’ouvrir dedans

m’ouvrir au la de la langue mienne au fond
comme une langue là offerte et fleuve force,
mouvrir et laisser être toutes les émotions en eaux
capables d’escorter le corps, les laisser flou for suile
les laisser mouvements
et cet espace de cris crise au fond il a
ouvert un chant où j’avance pémue, famée
et là je dis encore en face à Toi je t’aime
et te le dire devient s’éclore

Douna Loup décortique intelligemment les mécanismes du couple, de la jalousie et de la possessivité: elle interprète l’intimité, cette proximité de chair et d’esprit de deux êtres, comme un espace circulaire, où l’on ressent physiquement ce qu’y fait son autre, comme un organe à soi. Malgré le mal qu’ils se sont faits, Elly et Danis restent ensemble et vivent dans un équilibre instable, tout au bord du fossé qui s’est creusé entre eux. C’est une «petite danse quotidienne dans le nid devenu nœud». Elly comprend alors que son besoin dévastateur de franchir les lignes, de descendre de ce manège qui la fait tourner en rond, «de sauter du dernier cheval quitte à aller dormir dans les fossés», n’est pas une conséquence de sa relation agitée avec Danis, mais bien le symptôme d’un «monstre interne» qui sommeille. Car Déployer n’est pas qu’un plaidoyer à la vie comme «échappée libre».

Le «souvenir source» d’Elly, son premier souvenir d’enfance fondateur, est marqué par la perforation de la peau, l’asphyxie, le sang, l’abandon: Elly n’a que deux ans quand elle est victime d’un viol. De manière crue, mais sensible, Douna Loup rend compte jusque dans son écriture de la fracture intime et identitaire d’Elly. L’atrocité du souvenir qui émerge avec une brutalité inouïe morcelle la prose et la ponctuation, qui devient hésitante, ne parvient plus à contenir les phrases. Ce souvenir d’une «torture noire qui se blottit et ne dit pas mot» confond la narratrice qui perd son chemin. Pourtant, elle éprouve le besoin de prendre par la main le lecteur pour «remonter ensemble le courant» et peut-être surmonter le traumatisme. Quand l’Elly adulte parvient à rassembler ses forces, l’écriture aussi semble se reprendre pour devenir «une énergie qui coule vers l’océan, une énergie qui sourit en coulant».

Je lui propose au courant qui court à sa perte d’inverser la marche.
Je propose au courant qui court au trou noir de courir à l’océan.
Je lui propose une baignade entre amis avec des enfants qui jouent dans les vagues et des enfants qui ouvrent les vagues et des enfants qui courent.
Ce ne sont que des enfants
car dans l’océan
tout être est un enfant.

D’autres thèmes sont abordés, comme la maternité, l’amitié et le deuil. Un motif particulier revient à plusieurs reprises dans les cahiers : c’est la marche. Les personnages de Déployer sont en perpétuel mouvement. Quand ils marchent ensemble, c’est une « prière collective », un moment de recueillement à deux, une communion. Quand ils marchent seuls, c’est une fuite en avant, une manière de mettre son monde en pause ou de se replier sur soi. Dans tous les cas, le mouvement est l’indispensable expression de la liberté et de la vie.

J’avance dans la nuit et je suis mouillée mais je n’aspire pas au confort, je veux encore un moment éprouver l’inconfort de marcher dans la nuit et d’être mouillée, éprouver l’inconfort qui ce soir ressemble à la grande joie d’être vivante, penser aux morts permet cela du moins, permet la comparaison et la prise de conscience renouvelée de «Je suis en vie», et alors le goût de la pluie et la marche dans la nuit sont des grâces.

Dans le sommaire circulaire, les titres de six cahiers-chapitres gravitent littéralement autour du nom d’Elly: «Cette nuit-là», «L’île», «Lettre de la chambre secrète», «Souvenir source», «Contes», «Ici-là». Cette liste énigmatique ne fait pas mention de l’un des cahiers les plus charnus, et dont le contenu est le plus narratif: «Vive». S’agit-il d’une erreur éditoriale ou d’une absence justifiée par la présence d’Elly au centre du diagramme, une protagoniste qui s’efforce d’être bien vive? Dans tous les cas, ce dérangement de la forme traditionnelle du livre est intéressante, même si l’on peut reprocher à l’autrice un certain manque d’aboutissement. Douna Loup est une écrivaine qui n’a plus à faire ses preuves: son premier roman L’Embrasure (Mercure de France, 2010) a remporté de nombreux prix, tels que le Prix Schiller découverte, le Prix Michel-Dentan et le Prix Senghor du premier roman francophone. On peut donc se demander, non sans malice, si les Éditions Zoé auraient osé lancer un tel pari à un auteur moins reconnu…

L’effort du lecteur qui tenterait de mettre de l’ordre dans ce désordre serait vain, car malgré la promesse du quatrième de couverture, rien ne nous assure que l’expérience de lecture soit profondément différente si l’on chamboule l’ordre des cahiers. Il est toutefois intéressant de noter que cette impression d’une trame décousue, qui dérange intelligemment nos habitudes de parcours linéaires, ne s’arrête pas à la macrostructure du texte. Au-delà de cet original système de lecture circulaire qui multiplie les expériences de lecture, Douna Loup nous propose en effet une œuvre composite qui mêle les genres et les styles: des lettres écrites aux autres ou à soi-même, de jolies inventions verbales, des phrases sans ponctuation ou sans terminaison, laissées en suspens, tels des vers... L’écriture de l’autrice, parfois trop transparente, mais souvent saisissante, se déploie au fil des pages, comme un flux de pensées. À l’intérieur des cahiers, c’est un désordre, parfois joyeux et optimiste, quelquefois sombre et violent, d’impressions éphémères, de souvenirs, de rêves, de questionnements et d’angoisses, qui dévoile de manière chaotique toute l’intimité émotive d’une femme avide d’amour et de liberté.

Je vais dans le matin qui est ici d’abord un déploiement des éléments. Eau terre, feu air. […]
Je vais dans le jour comme s’il n’y avait pas eu de nuit en somme. Comme si je n’avais pas rêvé que je passais sur un pont de cordes au-dessus d’un ravin avec un oiseau perché sur l’épaule, rêvé que je devais crier quelque chose mais qu’au lieu de cela je prenais un train, et dans ce train se trouvait ma grand-mère lâchant de petits avions de papier par la fenêtre en me disant que c’était cela être amoureuse, c’était lâcher dans l’air des petits avions de papier et alors nous riions ensemble et puis nous arrivions dans une forêt et nous descendions du train, nous partions à la recherche des écureuils.