Crever l'écran

Quand j’ai vu le jour, Internet n’existait pas. Quand je serai mort, je vivrai toujours. Je fais partie d’un temps inquiet: un futur augmenté nous est promis, un avenir incertain nous attend.
Nous avons accompagné de notre enthousiasme les balbutiements du siècle neuf, cru à ses promesses. Mais l’humanité tremble d’une révolution comme elle n’en a plus connue depuis qu’elle a fait tomber ses dieux. Il y avait un avant, nous voici dans l’après. Au seuil d’un monde liquide et interconnecté.
Le royaume numérique a colonisé les territoires intimes. Il repousse la mort, il défie la vie. En ce palais des glaces, la présence s’efface dans l’omniprésence. Entourés de transparences trompeuses, oublieux du réel, grisés de ce qui lui fait écran, nous vivons. Asservis et virtuellement heureux.
Pourtant, nulle joie ne peut se feindre durablement. Alors retrouver l’homme, se souvenir de ce qu’il était, surveiller ce qu’il devient. Ne pas craindre ce qu’il sera. Au poète de se glisser dans la vigie des mots.

(Présentation du recueil, Editions Empreintes)

Recensione

di Aurélien Maignant
Inserito il 24.05.2019

Crever l’écran est une lueur, une vraie réussite.
L’ambition du recueil est d’inscrire un parcours existentiel – des fragments poétiques vécus ou contemplés – dans l’historicité d’une révolution, celle de l’internet et du numérique. Aussi Raboud divise-t-il son livre en deux parties, astucieusement séquencées : #avant et #après. Dans l’ensemble, l’ouvrage esquive habilement le double piège de la technophobie et de la technophilie, pour prendre comme cœur la position et le regard de sapiens sapiens face à une révolution qu’il ne doit qu’à lui-même et qui pourtant le dépasse. Sans titre et de forme très brève (certains frôlent le haïku, voire l’aphorisme), les poèmes se suivent et se complètent, dessinant un itinéraire apaisé quoique plein d’interrogations sur le monde contemporain. L’une des forces de Crever l’écran est d’avoir choisi ce minimalisme reposant pour aborder la cybersphère, qu’on sait hyperactive, hyperrapide, hyperconnectée. Ce faisant, le rythme de l’écriture épouse celui de la perception humaine et garde comme référentiel le sujet humain (au détriment de l’objet technologique). Autre qualité de l’ensemble du recueil, Raboud se refuse à tout didactisme, l’écriture n’est jamais ancrée dans une situation digitale précise et les poèmes ne décrivent que par le flou. Ainsi les fragments conservent une vraie richesse interprétative, une retenue qui laisse le·la lecteur·trice ressentir la connexion du sujet à la machine ou au réseau, sans prétendre construire un propos précis. Enfin, le je est si peu situé que Crever l’écran semble ancrer sa composition dans le temps d’une espèce (l’humain avant et après l’internet) et non dans celui d’un individu, ce qui permet à tous·tes d’y trouver un écho aux formes de sa propre vie, de son propre rapport au monde numérique.

En filigrane, l’écriture de Raboud aborde de nombreuses problématiques actuelles, sans jamais se départir d’une sincérité et d’une humanité qui préservent le recueil de tout jugement moral sur nos existences numériques. Ainsi, ce que, face à un écran, l’économie de l’attention peut avoir de corporel est traité simultanément comme illumination et comme aliénation:

du pouce je passe ce qui m’enlace
nulle racine ne peut s’éprendre de l’air glissé entre les yeux […]
du pouce je passe ce qui me lasse (#après, p. 33)

Et lorsque l’auteur aborde la dilatation du temps biologique que suscite l’écran, annonçant par exemple la fin de la nuit, c’est sur le ton du constat, non de la complainte. Du moins, le poème ne fournit pas les clés nécessaires pour trancher, et nous voilà seul·e·s face à une évidence:

l’autre mystère
si fier de n’être […]
la nuit n’est plus
qu’un jour de plus (#après : p.31)

Certains textes articulent particulièrement la transition entre les deux parties du recueil, et donc les deux temporalités humaines:

L’écran était une voile
Volée à tout voilier
Aux vendanges du songe

Tissée lâche
Défilait
Vent debout

Nous rêvions
À la fenêtre (#avant ; p.26)
[…]
la toile un écran
volant à l’horizon
semences du mensonge

de guerre lâche
en découdre
pli couché

je tiens à rêver
fenêtre fermée (#après ; p.32)

Outre que cet exemple illustre l’abandon de la majuscule entre les deux parties (où il faut voir sans doute le signalement typographique du passage à une modernité liquide) la reprise du référentiel humain souligne combien la technologie ne fait que rejouer nos attentes millénaires. Certes nous ne rêvons plus à la fenêtre, mais, fenêtres fermées, nous continuons à aspirer à la rêverie, modélisée différemment; la toile n’est plus opaque, mais devenue écran, ouverte, figurée d’une infinité de possibles qui ne trouvent dans l’internet qu’une nouvelle (im)matérialité.

Cependant à recueil réussi, critique exigeante.
D’abord, pourquoi la page et le papier, si limités? À l’heure de la hackpoetry, de l’electronic literature et du mediartivism, le format traditionnel du recueil imprimé lui fait manquer son vrai public, la cybersphère. La matérialité de l’expérience poétique aurait sans doute gagné en puissance si Crever l’écran avait été écrit… à même l’écran. La qualité avec laquelle Raboud écrit et pense le regard et la position de l’humain face à la technologie serait décuplée si nous lisions ses vers dans cette attitude désormais quotidienne: assis, des pixels sous les yeux.

Ensuite, pourquoi s’atteler à perfuser encore une langue romantique si peu apte à saisir la modernité de l’objet digital? Étrangement, Crever l’écran se refuse à explorer les possibilités linguistiques de l’informatique, qu’elles soient lexicales ou formelles, dont on perçoit encore trop peu la puissance d’évocation poétique révolutionnaire. Sans doute ce choix s’explique-t-il par un désir de parler de l’humain et non de la machine, et il est vrai que ce langage usuel rend avec brio l’autre uncanny valley, celle qui existe entre soi et la virtualité, mais c’est un autre préjugé que de croire que l’on ne peut parler d’humanité avec les mots du numérique.

Enfin, le minimalisme épuré (le pléonasme est nécessaire) du recueil a aussi ses revers. S’il évoque parfois Du Bouchet – le travail sur la spatialisation du langage en moins, ce choix fait aussi converger le recueil vers le pôle immaculé du champ esthétique numérique. Cette langue pudique, ce vers qui excède rarement quatre mots, cette dislocation complète de la syntaxe donnent ensemble à Crever l’écran une retenue presque inhumaine et le sentiment d’un contrôle complet de la forme. Le travail de l’auteur fait donc le choix esthète d’une numéricité normée, apolitique et lisse, mais il en existe une autre, plus cyberpunk, do it yourself et crasse – plus humaine donc – qui n’a aucune place dans le recueil, alors qu’elle constitue sans doute l’une des pistes les plus fertiles pour penser et écrire l’humain résistant à l’ère de mais aussi via la révolution numérique.

Nota critica

La prima raccolta di poesie di Thierry Raboud, giornalista e artista, è dedicata alla rivoluzione digitale e più particolarmente alla percezione di sé in un mondo sempre più proteiforme. Con molto talento e una lingua ricca e pulita allo stesso tempo, in Crever l’écran Raboud narra la storia di una trasformazione, di una liquefazione di sé dove si è felici di incontrare – lontani dai moralismi – alcuni degli interrogativi più urgenti del mondo contemporaneo. Un’esperienza poetica in cui immergersi senza aspettare. (Aurélien Maignant in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)