Hypertopie
De l'utopie à l'omniscience

Déroutant pour les personnes qui croient au peuplement paléolithique de la Suisse comme pour celles qui se persuadent de pouvoir réserver le meilleur hôtel possible sur Internet, ce pamphlet s'attaque aux formes prises par l'utopie dans l'histoire moderne et contemporaine. André Ourednik part du rêve des penseurs humanistes pour montrer que l'utopie est mise au service de la manipulation de la réalité à des fins idéologiques. Cette instrumentalisation de l'utopie connaît aujourd'hui une curieuse métamorphose: l'hypertopie, symptôme du changement profond de notre rapport au monde à l'heure d'Internet. L'hypertopie est un monde de l'omniscience dans lequel l'être humain, s'il n'y prend garde, perdra ce qu'il a de plus cher: la possibilité de se réinventer sans cesse.

(Présentation du livre, La Baconnière)

Recensione

di Aurélien Maignant
Inserito il 27.06.2019

André Ourednik poursuit depuis des années une aventure intellectuelle protéiforme, au croisement des arts et des pensées, qu’il faut aller découvrir sur son site. La démarche mérite qu’on lui prête attention: rares sont les auteurs contemporains à accompagner la sortie de leur essai d’un trailer-vidéo-poème où des hypercubes lévitent au-dessus de cartes topographiques modélisées sur blender par l’auteur lui-même. Paru en 2019, Hypertopie, un format bref dans lequel Ourednik se penche sur la question de l’espace dans la modernité numérique, s’annonce comme un jalon cohérent de cette aventure.

L’ouvrage assume la forme et le style d’un essai, construisant sa réflexion en piochant des références éparses (les migrations néolithiques, le règne d’Alexandre, Bourdieu, Gilgamesh, les propres romans de l’auteur, Barthes, etc.) mobilisées comme des constellations évocatrices davantage qu’ordonnées le long d’un fil argumentatif rigide. Une réflexion construite donc, mais au moyen d’une architecture filaire, brumeuse, souvent descriptive et sans démonstration; la forme d’Hypertopie fait écho à la liquidité de son objet: l’impossibilité de toute certitude en régime digital.

Ourednik a aussi le talent (trop rare) de mobiliser des données scientifiques, réputées arides, pour alimenter une pensée philosophique sans prendre jamais la posture agaçante du vulgarisateur, ni se perdre dans un hermétisme qui ferait de l’exemple un vase clos pour le néophyte. La démarche est d’autant plus urgente que les sciences et leur régime démonstratif en «modèle» apparaissent toujours plus pertinentes pour simuler ce qu’il y a de structurel (voire d’hyperstructurel) dans les organisations humaines. L’auteur partage par exemple les résultats d’une étude sur la formation des flocages dans les nuées d’oiseaux, soulignant qu’il n’y a nul besoin de leader, d’oiseau-pilote, pour organiser un mouvement d’ensemble structuré: si chaque individu s’oriente par rapport au mouvement et à la vitesse de son voisin, tous participent à la détermination de la direction et de la forme du flocage. Cet exemple d’un ensemble qui évite l’entropie grâce au mouvement collectif permet à Ourednik de rebondir en affirmant combien l’humain à tort de louer les «héros», de forger des cultes à ses «dirigeants». Dans le mouvement protéiforme de sa pensée, l’essayiste en profite pour embrayer ce constat dans une réflexion poétique sur les formes de la littérature contemporaine, en appelant à déconsidérer le concept même de personnage (pire de «personnage principal»), trace selon lui d’un modèle politique et philosophique privilégiant toujours l’illusion de la singularité sur la concrétude du collectif. Il n’explicite pas alors la question qui est laissée ouverte: peut-on rêver un roman des structures et non des individus? Ce genre de labyrinthe qui saisit le commun par la digression, Hypertopie en est truffé.

Cet exemple souligne ce que la démarche d’Ourednik peut avoir d’agréable, mais n’est évidemment pas représentatif du propos fondamental de l’ouvrage, composé en deux mouvements : d’abord la déconstruction des espaces utopiques tels qu’on les pense traditionnellement, ensuite une réflexion critique de l’«hypertopie» apparente d’Internet.

Dans un premier temps, l’essai revient sur l’idée d’utopie au prisme de la topographie (Ourednik est géographe de formation). Avec simplicité, il souligne combien notre attachement aux lieux, l’obsession humaine de la délimitation et de la dénomination du territoire, rend illusoires les espaces qui structurent nos vies. On observe par exemple une forte tension entre la géographie «physique» et la géographie «politique»: dans le temps et l’espace géologiques, nos frontières ne signifient rien. L’idée de la «Suisse», sous cet angle, constitue une abstraction rassurante, un espace «utopique» au sens où il est fondamentalement une projection fantasmée. Habilement, l’auteur part donc du physique pour déconstruire l’identitaire: sa théorie met en lumière à quel point l’identité peut relever de l’interférence, comme la dynamique d’ancrage d’une population, guidée par un récit qui l’attache à un lieu. En ces temps de troubles politiques, l’essai illustre aussi combien l’antinationalisme a déserté le paysage politique, même celui qui devrait porter encore un héritage anarchisant. On lit en creux la vacuité de la prétendue unité des états-nations qui rassemblent tous les critères philosophiques de l’utopie selon Ourednik: un territoire, certes étendu, mais toujours balisé par un besoin d’identité supra-physique, un hymne, des sous-marins nucléaires et un drapeau.

Cette représentation de l’espace, ancienne et dépassée, semble vivre ces dernières heures à l’ère de la globalisation des pratiques et des formes de vie. Commence alors le second mouvement de l’essai: après avoir démembré la notion d’utopie, Ourednik s’escrime à définir ce qui enterre définitivement, à ses yeux, les tentatives de More et des autres, l’hypertopie.

J’appelle hypertopie l’instant où l’utopie bascule dans le fantasme du lieu total. » (p.51)

Ainsi, l’hypertopie est avant tout un rêve, elle relève du fantasmatique. Ce «désir» peut se décrire comme une tension entre deux impossibilités: être présent dans l’ici et maintenant et être présent partout. Le hic et nunc est, pour l’essayiste, toujours impossible puisque nous ne sommes jamais seulement en un lieu et en un temps, le propre de l’homme est d’avoir toujours, d’une manière ou d’une autre, l’esprit ailleurs: pour paraphraser l’auteur, en lisant cette critique, vous pensez en même temps à autre chose. Mais, pour faire vivre le désir à l’autre pôle de la tension, l’être présent partout, l’être total, la modernité nous a confié un outil merveilleux:

Le temple de l’hypertopie s’appelle Internet. Il est le non-lieu de l’ubiquité; l’utopie de la suppression des distances. En lui, il n’y a pas de lieu: il n’y a qu’un seul, un immense partout ». (p.52)

Le bouleversement cognitif qu’induit le net dans notre rapport à l’autre, à la possibilité et à l’espace est sans doute le vrai sujet d’Hypertopie. Ourednik développe alors, toujours avec une grande clarté, certains constats des plus tranchés. Internet, induisant l’illusion de l’infinité des possibles, enterre les utopies: plus on en sait, plus on comprend qu’aucun espace parfait n’est possible. C’est que notre relation au principe même de connaissance s’en voit profondément bouleversé:

La condition hypertopique de la conscience s’appelle l’omniscience […] Dans l’hypertopie, notre ignorance devient évidente. (p.55)

Cette omniscience, induite par l’illusion que nous pourrions désormais, en puissance, tout savoir sur tout, l’essayiste en tire plusieurs conséquences. Outre qu’internet nous aliène à une honte permanente (si nous ne savons pas quelque chose, c’est que nous n’en avons pas envie, puisque tout est accessible), l’hypertopie engendre l’angoisse par excès de choix. Ce lieu total rappellera à certain.es lecteur.trices La Bibliothèque de Babel, de Jorge Luis Borges, un bâtiment sans limites dans lequel tous les livres existent, où toutes les combinaisons de caractères envisageables sont repertoriées dans une infinité de volumes. À Babel comme en hypertopie, tout existe et, par conséquent, il existe toujours un choix meilleur que celui que nous ferons effectivement. C’est le paradoxe du libertaire liberticide, si tout est possible, il n’y a plus de liberté:

L’idée de l’arbitraire est exclue de l’hypertopie, au même titre que l’absence de choix. (p.58)

On peut toutefois se réjouir de la disparition digitale de l’utopie, de la possibilité d’une structure superhumaine, qui entraîne, c’est implicite, la mort du concept de «Révolution». En régime hypertopique, personne ne sait tout, mais tout le monde sait quelque chose. Alors certes, cette frustration permanente de l’omnisicience neutralise toute idée de renversement général du pouvoir, mais elle permet aussi l’apparition de révoltes localisées et réparties dans un espace pluriel où les idées peuvent librement converger, parfois de manière inattendue. L’humain, dans l’hypertopie, retrouve aussi son droit à la surprise. Et si, comme le dit Ourednik, il faut «réinventer le temps», il n’y a pas de meilleur endroit que le net pour réinventer une résistance qui dure.