La Seconde mort de Lazare
Rêverie

Tout le monde a entendu parler de la mort et de la résurrection de Lazare. Ce prodige, considéré comme un sacrilège par les autorités religieuses de son temps, vaudra au Christ d'être crucifié dans les jours suivants. Ce qu'il advint par la suite de Lazare demeure une énigme. Comment a-t-il survécu? Dans quels tourments et dans quelles joies? C'est à partir de ces questions insolentes que François Debluë engage sa rêverie.

(Présentation du livre, L'Âge d'Homme)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 16.12.2019

L’histoire de Lazare est connue. La Bible, dans l’évangile de Jean, relate que Jésus, ayant appris que son ami Lazare est décédé, décide de retourner en Judée, bien qu’il soit menacé de se faire arrêter. Lazare gît dans son tombeau depuis quatre jours lorsque Jésus arrive à Béthanie. «Qui s’en remet à moi vivra, même s’il meurt, tout être vivant qui s’en remet à moi ne meurt plus», affirme Jésus. Il ordonne à Lazare de sortir du caveau, et le mort aussitôt obéit. On le délie de ses bandelettes et de son suaire. Les prêtres et les pharisiens, inquiets de la foi en Dieu que Jésus risque de susciter par ce miracle, décident de le tuer.

Inspirée par ce récit, la «rêverie» – sous-titre du livre – de François Debluë en propose une suite qui prend en compte les conséquences humaines de l’acte de Jésus, et qui relativise le miracle de la résurrection, laissant supposer que Lazare, victime d’un malaise, était inconscient plutôt que décédé au moment où il a été déposé dans son caveau. Mais surtout, cette narration rend vivant Lazare, comme s’il était ressuscité une seconde fois. Bienveillant, loyal, généreux, Lazare est apprécié de tous. Le récit biblique présente sa résurrection sans s’appesantir sur les difficultés qu’elle a pu entraîner, tandis que le récit de Debluë montre Lazare hébété lorsqu’il rouvre les yeux, peinant à reconnaître les visages penchés sur lui, vainquant péniblement la paralysie de ses membres, recouvrant lentement la capacité à s’exprimer, en proie à des cauchemars. Il est soupçonné d’avoir joué la comédie, d’avoir été nourri et désaltéré en cachette dans son tombeau, d’être complice de Joshua, faux prophète qui aurait monté une mise en scène dans le but d’abuser les plus crédules. Il craint que sa résurrection n’ait décidé les prêtres et les pharisiens à mettre fin aux agissements de ce prétendu fils de Dieu: «Lazare n’était pas rétabli de son mal ni de ses tourments, lorsque la rumeur s’était répandue que son ami Joshua avait été arrêté, torturé et mis à mort à Jérusalem, après un procès expéditif.» (p. 54) Il se sent dès lors responsable et est tourmenté par le remords.

Par courts, et parfois très courts, chapitres rédigés sobrement, un monde rural, ancien, se déploie: on se déplace à pied, on se nourrit frugalement de ce que produit la terre, les conditions météorologiques jouent un rôle crucial. Ce monde n’est pas idyllique: les enfants sont laissés à leurs angoisses et incompréhensions qu’ils tentent de résoudre par des jeux dont les adultes ne saisissent pas les motivations profondes, les maladies frappent et tuent à tout âge, les gens se disputent et se battent, des délits sont commis, vols, escroqueries, mais aussi abandons d’enfant et adultères. La justice est expéditive, les peines sont lourdes, violentes, mortelles: crucifixion, décapitation, lapidation.

Ce que réussit à la perfection ce roman, c’est dépeindre des sentiments que nous comprenons parfaitement, que nous pourrions éprouver – le désarroi de Lazare, la distance qui se creuse dans son couple suite aux épreuves traversées –, tout en les plaçant dans un contexte où le mode de vie, les règles et les lois sont radicalement autres: la science médicale est sommaire, le soutien psychothérapeutique n’existe pas, l’incompréhension génère l’intolérance, les sanctions sociales et judiciaires sont impitoyables.

La vie se poursuit, Lazare retrouve progressivement ses forces, mais son regard sur le monde est transformé:

En somme, ce qui lui était accordé depuis son accident, ce n’était pas tellement une nouvelle vie. Celle qu’il vivait maintenant n’était pas si différente de celle qu’il avait vécue auparavant: elle avait seulement gagné en intensité et en liberté. Elle y avait gagné aussi en étonnement. Ce que Lazare était habitué à croiser du regard sans guère y prêter d'attention avait pris peu à peu un charme nouveau. C’était le cas de lieux qu’il croyait familiers, mais c’était le cas aussi des hommes et des femmes qu’il croisait à Béthanie ou dans les villages alentour. (p. 122)

Lazare est décidé à profiter pleinement du sursis qui lui est accordé, et «que mort pût s’en suivre, il en était conscient, mais il ne s’en souciait nullement». (p. 124) Gourmand, sensuel, il éprouve un violent désir pour d’autres femmes que la sienne. Il s’était juré de ne jamais trahir Abigaïl. Mais ses résolutions s’effondrent lorsqu’il tombe amoureux de Sarah, la femme du contremaître de son domaine agricole. Il sait quels risques court une femme infidèle, cela ne l’arrête pas. Il est vrai qu’il sait aussi qu’il peut, lui, avoir une liaison illicite en toute impunité. La passion l’emporte sur les craintes, pour elle comme pour lui. Ils seront surpris et Sarah condamnée à une mort terriblement cruelle et violente, dont le récit ne nous épargne pas la description. Supplice d’un autre temps, a-t-on envie de penser, tout en sachant que non, hélas.

Ébranlé, Lazare renonce à tout et se retire près du lac où il pêchait et avait été retrouvé apparemment mort. Les années passent. Sa tristesse et sa perplexité croissent: «Sa vie, sa seconde vie, avait-elle vraiment valu la peine d’être vécue? Lazare en doutait, de plus en plus.» (p. 216)

Replacé dans la perspective adoptée par le texte de François Debluë, ce qui est présenté dans la Bible comme un acte amical et un miracle – sauver Lazare de la mort – apparaît comme un acte cruel et égoïste, fondé tout d’abord sur la volonté de Jésus de prouver la puissance que lui donne son statut de fils de Dieu. Il nous vient rarement à l’idée de nous interroger sur ce qu’a éprouvé Lazare, sur la manière dont il a vécu ensuite, comme c’est le cas ici. Ce parti pris de redonner une dimension humaine et dramatique au récit biblique glorificateur rend la lecture de La seconde mort de Lazare captivante, émouvante, tout en incitant à la réflexion. Dans le «Prélude» placé en ouverture, il est dit que la mémoire se conserve avant tout par les récits qu’on se transmet de génération en génération. Cette Rêverie de François Debluë prouve qu’il peut être salutaire d’adopter une distance critique face aux récits fondateurs, et qu’il est possible de le faire avec poésie.

Nota critica

L’opera di François Debluë si ispira al ben noto racconto biblico sulla resurrezione di Lazzaro di cui propone un seguito che prende in conto le conseguenze umane dell’atto di Gesù, relativizzandone l’aspetto miracoloso. In un mondo rurale che obbedisce a leggi naturali e umane impietose, vediamo Lazzaro tornare faticosamente alla vita, provocare un doloroso dramma per passione, poi ripiegare nella tristezza e nella solitudine prima di morire una seconda volta. Questa toccante «fantasia» che adotta una distanza critica verso i testi fondatori offre un punto di vista inatteso, al contempo realistico e poetico, sul destino di Lazzaro. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)