Sauver sa trace
Poèmes

"Nous avions arpenté la forêt insoucieusement tout l'après-midi, sur des sentiers de framboisiers, quand à l'orée d'une clairière la présence odorante d'une touffe de muguet nous étreignit. Nous fîmes un petit bouquet de cette fleur si belle, que nous connaissions un peu pour l'avoir rencontrée une seule fois dans quelque jardin très châtié. Quelle surprise heureuse nous réservions à maman et quelle joie en nous aussitôt tandis que, vautrés parmi les aspérules et grisés de tant de parfums, nous dévorions notre part de brioche! Plus tard, à l'instant de pousser la lourde porte d'entrée de la demeure familiale, l'un de nous s'écria: "On a oublié le bouquet..." Consternés, nous retournâmes sur nos pas jusqu'à la haie qui avait hébergé notre agape. Nous eûmes beau fouiller et refouiller le sous-bois en tous sens avec des yeux d'épervier, le muguet resta introuvable. S'était-il enfui?

Nous rentrâmes tristes et penauds à la maison et pénétrés d'un lourd sentiment de négligence coupable. La poignée de fleurs si précieuses et rares qui devait susciter un éclat de joie au foyer, nous l'avions vilipendés, sinon méprisée. Cette faute, nous ne l'avouâmes jamais à celle qui, sans notre inqualifiable légèreté, l'eût reçue en présent. La faute impardonnable, impardonnée, resta toujours notre secret d'enfants et le regret ne nous quitta jamais. Plus rien désormais ne serait comme avant. Rien, plus rien, même pas la douceur des contes ni l'enivrante saveur du serpolet et du pain de coucou ni les rêveries dans le miroir des eaux. Nous avions sept ans, huit ans, cinq ans... Et depuis lors l'injure au muguet n'a pas cessé de nous hanter."

Rassegna stampa

Alexandre Voisard: quelques traces dans la mémoire
Vieillir, prendre des rides, c'est conquérir le temps de l'écoute, il y a ce bruissement lointain de la mémoire, étouffé durant les années vives de l'existence. C'est partir aussi à la recherche des spectres diffus de l'enfance oubliée, c'est chercher à reconstituer quelques bribes de cette vie qui a filé comme le sable entre les doigts, que l'on croyait assez solides pour tenir les rênes du destin. Ainsi se présente le dernier recueil de poésie d'Alexandre Voisard, Sauver sa trace, des mots pour l'effritement.
Le lecteur évitera de s'interroger sur le sens des deux parties du livre, apparemment deux recueils, eux-mêmes subdivisés en têtes de chapitres. Surtout ne pas se perdre dans la quête d'un signe qui expliquerait cette dislocation fort hermétique des 200 pages. Ce sont là des caprices d'auteur. Il suffit de se laisser happer par les poèmes qui se suivent, riches en émotions, et suivre le fil rouge de la nostalgie qui les traverse, qui en imprègne les images, les sons, les parfums.
Car c'est dans une sensualité éthérée, éphémère, que la lecture de Voisard séduit, dans ces phrases suspendues hors du temps, qui savent pourtant si cruellement le cerner, ce temps d'autrefois.
Poésie imprégnée des effluves de la nature et de l'indicible, eux exclusivement; L'auteur, très classique dans son écriture, dans la narration fluide et souple, ignore le drastique bourdonnement de la vie quotidienne, inscrit dans la fin d'un millénaire barbare. Réfugié dans un ailleurs illusoire, dans un rêve éternel, tissés d'une beauté mélancolique qui n'a plus cours aujourd'hui, il entraîne le lecteur dans une sorte d'amnésie, une vacuité aux teintes chatoyantes, qui serait l'envers du trou noir où tourbillonne l'homme solitaire à la recherche d'un sens à l'existence.
Désormais, Voisard se contente d'effleurer le monde qu'il n'égratigne même pas, c'est à peine s'il en relève l'incessante douleur: "Le monde est plein d'erreurs même si les saisons s'ajustent par devoir une espérance de linotte bat son plein sous mon front ah je suis né voilà pour ne pas tomber des cerisiers en fête avec un air de parfait ignorant."
Sauver sa trace offre-t-il une alternative à la dureté de la grande foire contemporaine? Tel n'est peut-être pas le rôle de l'écrivain, ni celui du peintre, qui édifient une oeuvre avec leur vécu individuel, leurs aventures, leurs grandeurs et leurs laideurs intérieures, transcendées par l'acte de création.
Ici, une brise de tendresse sourd de la création, tendresse qui reste toute virtuelle, à jamais inatteignable pour un lecteur assoiffé de paix ou de beauté. Tel est l'acte de création, à jamais mystique et immatériel.
Il faut bien dire que le poète jurassien s'y connaît en balades confidentielles et autres cheminements voluptueux. Du bout de la plume, il égrène les mots avec son esthétique personnelle, faite de fines senteurs et de couleurs délicates. Son livre fleure la fine dentelle d'un passé à jamais révolu – a-t-il jamais existé ailleurs que dans les songes de l'auteur? –, et de regrets murmurés du bout des lèvres.
Traverser les apparences de ces vocables mène à ressentir ses propres lacérations. Le livre refermé, on a envie d'écouter Piaf: "Non, rien de rien, non, je ne regrette rien"... (Bernadette Richard, Le Quotidien Jurassien, 11.11.2000)

Alexandre Voisard: L’aride patois de la poussière.
On dirait que le titre du nouveau recueil d’Alexandre Voisard, Sauver sa trace, est un filet qui retient intimement les poèmes, d’autant plus que c’est le poète lui-même qui, d’une “trace”, illustre la couverture. "Trace": c’est le passé surtout, mais aussi le rassemblement de tous les signes dispersés dans l’espace (celui de la nature essentiellement, comme toujours), et c’est, timidement, réclamer qu’il y ait un chemin devant soi, même s’il est à "refaire" plutôt qu’à découvrir.
C’est comme une fièvre. Sauf dans la première partie, la mieux nouée, “Le Muguet perdu”, celle d’une mémoire particulière qui est devenue, à force, un paradigme: l’histoire d’un petit bouquet de muguet destiné à maman, que les fils, oublieux, laissent dans la forêt et qui demeure ensuite introuvable malgré toutes les recherches.
Quelle merveilleuse tendresse pour le passé dans ces pages où l’homme mûr (celui qui fête cette année ses 70 ans!) remonte jusqu’à l’enfant, non tant, comme c’est le cas si souvent, avec un éblouissement redevenu enfantin, qu’avec la gravité, justement, de celui qui découvre dans l’enfance les signes premiers de ce qui pourrait s’être répété plusieurs fois dans une vie:

notre mère prenait son temps pour pleurer
et j’ajoutais mes sottises à sa peine –
C’est en ce temps-là, aussi, que naît le poète:
en ce temps-là (...) que je devins
celui dont le regard s’agrippe au ciel.

Un ciel, cependant, qu’il ne faut pas entendre mal: ce n’est que le rêveur, l’escaladeur d’irréel qui parle, et non pas l’assoiffé d’un Dieu quelconque. La nature de Voisard, celle qu’il chante, qu’il nomme, sur laquelle obstinément il laisse sa trace verbale, est tout à fait païenne; je dirais même: ici plus que jamais.
Alors, quelle trace (quel chemin) devant soi? Ce n’est certes plus l’engrangement alterné des saisons; ce n’est plus l’extension du marquage; c’est devenir:

Dès lors, ayant été autant qu’on puisse l’être au fond,
nous osons dire: voyez, nous ne cessons de devenir.

Et c’est là que vient la fièvre: une hantise du rétrécissement, l’envie de "retrouver des lenteurs de bête sauvée des eaux / et hurler" – au moins "juste le temps d’un souffle". Même si, à lire, le poète pose cette fois son regard en maître sur le monde – sur le passé et le présent, les vivants et les morts – se l’appropriant au moment qu’il le nomme, alors que jusqu’ici, la poésie de Voisard, pourrait-on dire, entrait plutôt en résonance avec le monde dans une forme de dialogue.
Il ne faudrait pas que la fièvre gagne: elle aliènerait à la fois le monde et l’écrivant, et ne lui laisserait même plus cette "seule noix, un unique papier minuscule pour dire [son] âge/ pour [s’]émerveiller encore / et survivre." (Monique Laederach, La Liberté, 02.12.2000)