Les Rêves d'Anna
Les protagonistes de ce roman sont cinq jeunes femmes – certaines d’entre elles très jeunes – vivant à des époques différentes, sur la durée d’un siècle. Mais la flèche du temps file à l’envers, le roman recule de 2012 aux années de la Grande Guerre. Les cinq protagonistes n’ont pas de liens de parenté, et pourtant elles s’inscrivent dans une généalogie; elles sont unies par le fil rouge de la transmission, parce que chacune passe à une autre quelque chose d’important: de la force, du désespoir, ou les deux à la fois. Et dans leur inconscient à toutes revient une même image, créée par une artiste folle: une femme au port de reine, scintillante de bijoux, aux épaules puissantes et aux seins généreux – mais à la place des yeux elle a deux amandes bleues, pour ne pas voir la douleur du monde.
Les cinq histoires se déroulent dans différents pays – Italie, Écosse, Suisse romande, France. Dans chacune des histoires, aux côtés de la protagoniste, apparaît une autre femme, plus âgée, qui sera la protagoniste de l’histoire suivante, c’est-à-dire celle qui vient après dans la lecture, mais qui la précède dans l’ordre du temps.
(Présentation du livre, Editions d'en bas)
Recensione
Avec Les Rêves d’Anna, on remonte le temps, depuis les années 2000 jusque vers 1900, à travers le destin de cinq femmes, Federica, Sabine, Gabrielle, Clara et enfin Anna, qui est «la plus vivante de toutes parce que c’était la seule qui avait une vie double, la vie normale et celle des rêves». Malgré ce qu’annonce le titre de ce roman, il y est surtout question de la réalité et des difficultés qu’elle implique. Chacun des récits qui le composent sont rédigés à la troisième personne. Pour tous les personnages, la prise de parole est essentielle, dans la mesure où elle leur permet de donner une direction à leur vie. Se taire équivaut à s’effacer, à disparaître, sauf pour Roxani, pas encore née, dont l’histoire, représentée sous forme de pointillés au tout début du volume, reste à écrire.
Dans le premier chapitre, consacré à Federica et situé entre Rome et Glasgow en 2012, c’est par le discours direct que, peu après avoir participé à une manifestation féministe, la jeune femme se rebiffe: «Eh bien, moi je ne veux pas. Salut, je rentre chez moi», déclare-t-elle à son copain qui essayait de la convaincre de se laisser filmer nue en train de pisser sous la statue du pape, prétendant qu’il s’agit d’une provocation artistique ayant plus un plus fort impact politique qu’un groupe de femmes défilant dans les rues. Federica décide alors de partir en Écosse, «pas pour changer le monde, juste pour essayer de changer sa propre vie». Elle trouve là-bas un travail de serveuse dans un pub puis rencontre un jeune étudiant grec. Ils parlent de leur enthousiasme à manifester et de leur difficulté à s’engager – Stavros a abandonné en Grèce son amie enceinte –, mais aussi à obtenir un travail correspondant à leur niveau de formation. Seuls les propos du jeune homme sont retranscrits, tandis qu’on devine en filigrane ceux de Federica, comme si, en tombant amoureuse, la jeune femme perdait la parole. Mais peut-être y trouve-t-elle son bonheur?
Suit l’histoire de Sabine qui, comme Frederica, manifestait à Rome. Étudiante à Lausanne en théologie dans les années 1980, elle est tombée amoureuse de son professeur; la banalité de cette relation est compensée par les étonnantes confidences que lui fait la femme de son amant. Son récit achevé, l’épouse malheureuse décide de divorcer, comme si la parole l’avait libérée du poids du passé. Avec Gabrielle, on découvre la manière cruelle dont les relations homosexuelles étaient réprimées dans les milieux bourgeois vers 1960, puis, avec Clara, dont le nœud du récit est situé autour de 1920-1930, on comprend combien pèsent les conventions sur le destin des jeunes femmes. La surveillance et les manipulations qu’elles subissaient, les interdits auxquels elles étaient confrontées, leur laissaient fort peu d’issues: révolte et rupture avec le milieu familial ou ruses pour vivre leurs passions en secret. Mais, souvent, il leur était difficile d’être conscientes de leurs sentiments et de leurs désirs, et par conséquent presque impossible de les exprimer. Comme si être vivante était socialement dangereux…
Le dernier chapitre relate l’histoire d’Anna, née à Rome au début du XXe siècle puis émigrée à Genève, qui s’oppose à son père pour imposer ses propres choix: ne pas être enfermée avec des religieuses à l’esprit rigide et obtus pour étudier des matières inintéressantes et épouser l’homme qu’elle aime. Anna a une riche vie intérieure, elle fait des rêves fascinants, dont elle parle plus volontiers que de ce qui lui arrive en réalité. Cet accès à son imaginaire lui donne une capacité de résistance et une vitalité hors du commun.
Silvia Ricci Lempen met en scène des femmes de différents milieux et époques, dont, pour quelques unes, l’existence tient de la survie. L’une d’entre elles, même, se suicide, malgré le soutien que sa famille d’accueil s’efforce de lui apporter. Le lien entre les différentes parties paraît parfois un peu artificiel, chacune des protagonistes étant amenée par les circonstances à rencontrer la figure principale du chapitre suivant, et comme on recule dans le temps, la construction fonctionne plutôt sur le principe de l’enchaînement que de l’entrelacement. Toutefois, l’un des intérêts du roman est la diversité des circonstances et des événements auxquels sont confrontées les personnages principaux, ainsi que de nombreux personnages secondaires. Tous sont toujours justement décrits et mis en valeur.
Ni mélodramatique, ni accusateur, ni même revendicateur, ce roman dresse une série de portraits qui montrent les difficultés qu’on peut éprouver à se réaliser, quelles que soient notre origine et les injonctions de l’époque. Ce vaste tableau social, fondé sur un important travail de documentation, s’il est focalisé sur des personnages féminins, prend aussi en compte différents aspects historiques qui concernent hommes et femmes, tels les difficultés économiques et le chômage, les déplacements de personnes en quête d’un asile, le mouvement des Indignés, les grèves ouvrières et les manifestations antimilitaristes – dont les événements de Plainpalais en 1932 – et, de manière plus générale, les conditions de vie tant dans les quartiers populaires que bourgeois. Le souci du détail, la préoccupation de justesse et de réalisme, ralentissent ou alourdissent par moments le récit, mais chacune des histoires est suffisamment intrigante pour qu’on soit entraîné dans la lecture, car, comme l’affirme Clara: «Et pourtant tu sais, ça vaut toujours la peine de vivre, on ne sait jamais ce qui peut arriver.»
Au fil des pages du roman, dans des passages signalés typographiquement par de l’italique, l’écrivaine intervient, montrant de quelle manière ses recherches l’ont amenée à se déplacer et à faire des rencontres. Le roman comporte une part autobiographique, on le saisit également en lisant les remerciements présentés en annexe. Certains personnages ont été inspirés par des proches, qui sont explicitement cités.
À Glasgow, l’autrice note: «La vie des autres m’envasait les veines, boueuse, pierreuse, pleine de sous-entendus obscurs.» À Lausanne, elle évoque une rupture amoureuse qui a eu lieu là même où deux de ses personnages mettent fin à leur relation. À Niort, dans une sorte de transe hypnotique, elle éprouve une profonde détresse, qu’elle a le sentiment d’avoir éprouvée, qu’elle assimile au désespoir d’une jeune fille qui se sait condamnée à un amour impossible. Elle s’interroge sur la violence des émotions qui l’ont saisie lorsqu’elle a vu le film Hours de Stephen Daldry, et l’on comprend que les thèmes de la maternité difficilement assumée et du suicide la touchent intimement. Tandis qu’elle traque à Genève le fantôme de Clara, elle est assaillie par des souvenirs désagréables et remarque avec amertume: «Oui, bon, mais tout ça, ça ne m’est que moyennement utile […].» Elle se rend à Carpineto, où sa propre grand-mère est née, elle essaie «d’apprendre quelque chose sur Anna» et constate que «plus personne au monde ne pouvait [lui] répondre». Tous ces passages discursifs font ressentir, que, pour la romancière, comme pour ses personnages, la parole joue un rôle crucial. Et ils démontrent que, s’il s’agit bien d’une œuvre de fiction, l’autrice a dû, pour l’écrire, recourir autant à des sources historiques que puiser dans son imagination et son vécu, ce qui confère à son œuvre force et profondeur.
Con Les Rêves d'Anna, torniamo indietro nel tempo, dagli anni 2000 fin verso 1900, attraverso il destino di cinque donne. Soggette a coercizioni della loro epoca, lottano per vivere secondo i loro ideali e desideri o vengono spezzate dalla rigidità morale e dall'incomprensione di chi le circonda. Questo romanzo ben documentato, focalizzato sui personaggi femminili, presenta un emozionante affresco sociale, che coinvolge uomini e donne di diversi strati sociali in Svizzera, Francia e Italia. Lo sguardo è critico, ma il tono privo di rivendicazioni. L'attenzione ai dettagli e l'accuratezza storica a volte appesantisce la narrazione. Tuttavia, gli intrecci sono accattivanti e ci si lascia trasportare. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)