À force d'en découdre
«d’où on part, rasant les murs au fond de soi; d’un parquet, d’une pingre lumière par doigts d’enfants creusée, fourgonnée; aucun feu derrière; du vide et on y va; plusieurs, le sommes-nous? à passer, ça aiderait, du plus loin qu’on peut de son nom; dès que dehors, sur les pavés de la cour et aux genoux froides meurtrissures, nous oblige à pencher, le ciel, à songer sourd, étouffe cru par le haut les arbres; d’une fenêtre l’infirme, au troisième elle fait signe, nous pareil; mais les murs donnent rien ici, on grandit pas; sœurs ou frères – en est-il seulement? leur parler où, chacun dans son angle? là-bas, quand on y retourne, on se bande les yeux pour mieux voir; par où entrer, pour l’heure on n’en sait rien, fichtre rien»
(Mary-Laure Zoss, À force d'en découdre, Le Réalgar-Editions)
Recensione
Découdre signifie défaire ce qui est cousu, se battre, et, en vénerie, éventrer un animal. D’emblée, le titre du dernier recueil de Mary-Laure Zoss laisse entendre plusieurs sens, qui entrent en tension. On y perçoit aussi une obstination, un entêtement, une volonté, qu’on retrouvera dans les poèmes. La voix lyrique ne s’exprime pas en je, mais en on ou en nous; son identité est mal définie, plurielle, tantôt elle nous englobe, tantôt elle nous tient à distance, parlant depuis un univers âpre et minimal, dans lequel le combat est constant, pour se déplacer, pour s’exprimer, pour vivre. La lumière manque, le feu ne brûle pas, le ciel étouffe, les jours chancèlent, le regard d’autrui est une menace, on se bagarre, on se blesse, on souffre de solitude, du vide, on risque de s’enliser, on redoute de ne jamais guérir. Mais aussi on s’efforce de voir malgré l’obscurité, on lutte contre le langage qui se dérobe, qui n’offre que des leurres, des phrases toutes faites et usées. On s’interroge: «pourquoi on se bat terrible, pourquoi, le sait-on au juste?». On se révolte, avec virulence, «on met le feu à ce qui nous rabougrit».
Le recueil est divisé en deux parties extrêmement denses et cohérentes, intitulées «pas comptés au nombre» et «à force d’en découdre»; elles sont composées de poèmes en prose ponctués de virgules, points-virgules, tirets, points d’interrogation, mais dépourvus de points, de majuscules et de titres. Flux, continuité, même dans cette construction par morceaux, où le découpage en paragraphes et les sauts de page permettent de reprendre souffle. Si l’identité de la voix lyrique n’est pas clairement définie, sa tonalité par contre se distingue dans chacun des poèmes, et il serait faux de dire qu’elle est sombre, car elle résonne du désir de venir à bout de ce qui l’affecte et la tourmente. On comprend que ce sera au moyen du langage, et qu’en dépit de toutes les embûches qu’il recèle, elle saura «débobiner dieu sait quelle pelote de fictions muettes», tailler ses phrases avec l’assurance sans pareille de ceux qui ont le courage de se cogner aux angles et de dégringoler les pentes. C’est le langage qui a le pouvoir de remédier aux malheurs de l’existence, de soigner les distorsions et les maux: «que voulez-vous, on a grandi asymétriques, une hanche tire vers le bas, à tout prendre on dirait que les mots se vouent à faire contrepoids, à redresser autant qu’il se peut la voussure». S’il s’agit en effet de défaire les coutures de sa vie, ce n’est pas du tout dans le but de la détruire, car on est porté par l’espoir d’un changement, d’un mouvement vers le haut: «on se prend à la découdre notre vie, on voudrait en rompre le fil, au profit d’une autre qu’on gravit».
L’enjeu est identitaire. Au début, la voix lyrique s’interroge, incertaine de ce qui la compose, ou, plus précisément, doutant du nombre qu’elle représente: «plusieurs, les sommes-nous?» Toutefois, cette multiplicité, qu’elle éprouve et exprime, ne pallie pas à un profond sentiment de solitude: «nous voici plus seuls parmi les seuls». Peu à peu, dans les propos que les uns et les autres élaborent, tout en se confrontant aux manques du langage, l’individualité peut s’affirmer: «à chacun son récit, il tourne, s’enroule autour de l’atrophie des verbes». Grâce à ce que chacun entreprend de raconter, on entrevoit des échanges possibles, à défaut d’une entente.
Parler, essayer de parler avant qu’il ne soit trop tard, c’est la préoccupation qui domine. Cependant, parler entraîne la crainte de raviver «d’immémoriales discordes» – notamment au sein d’une fratrie que l’on sent à la fois soudée et déchirée –, on risque de s’exposer à des représailles, ou de se retrouver englué dans la toile poisseuse d’un récit qui pourtant «travaille à percer l’étendue sans âme». Durant de glaciales et trop courtes journées d’hiver, que feux – quand il y en a – ne réchauffent guère, et que soleil ou ampoules peinent à éclairer, tout un parcours s’effectue, dont le point de départ est le «fond de soi», où la lumière est «pingre» et où «on se bande les yeux pour mieux voir», jusqu’à ce qu’enfin on aperçoive «une lampe, une seule qui troue le bois brûlé». Cette lueur est rassurante, elle permet d’affronter enfin ceux qui nous ont froissés, heurtés, anéantis; ils sont alors bravés, avec prudence toutefois, car leur pouvoir est grand: «il est temps, oui, de risquer tout bas le plus frêle, d’exercer vers ceux-là une langue délivrée de la terreur – auront-ils aussitôt barre sur nous?» Ce discours tenace, que la voix lyrique prétend maladroit, est une preuve de courage, car il faut s’«aventurer sans défense, laisser voir nos blessures ouvertes», et les mots viendront à bout des désarrois et déchirements; ils réussiront à «resserrer ce qui peu ou prou tient encore», à réunir les êtres, à les mettre à égalité: «on est plusieurs à présent, à même hauteur de visage».
Les poèmes de Mary-Laure Zoss sont ancrés dans un univers concret et quasi atemporel, où les habitations et les paysages sont représentés par quelques éléments essentiels: murs, parquet, plafonds, meubles, objets usuels, pavés de la cour, ravins, montagnes, végétation, ciel, astres; en cas de détresse, il faut pouvoir se raccrocher à la matérialité du monde. Si l’identité de la voix lyrique est incertaine, elle n’est pas désincarnée; par fragments, des corps humains sont décrits, ils bougent, salivent, mordent, saignent, sont meurtris, glacés, brûlent de fièvre, de rage, ils n’ont pas toujours «le temps de trouver figure ou maintien», mais ils existent intensément. S’agit-il d’enfants ou d’adultes, on n’en n’est jamais sûr: «on grandit pas», affirment-ils d’entrée de jeu, avant de dire qu’ils ont «poussé de guingois»; ils conservent des trésors sous le plancher, ils portent des habits trop petits; et bientôt, ils n’ont «plus d’âge et des fictions montrant la corde». À force d’en découdre, ils ont traversé toutes les étapes de l’existence. Ils nous touchent autant dans nos souvenirs d’enfant que dans nos préoccupations d’adulte, grâce à la sensibilité et la force de la voix lyrique qui leur donne corps et qui, tout en ne cessant d’en déplorer les manques, recourt à une langue à la fois sobre et profuse, qu’elle maîtrise singulièrement.
Nella chiarezza balbuziente di un universo quasi atemporale, ridotto all’essenziale, una voce – la cui identità è mal definita e che si esprime tramite il noi o l’impersonale – lotta ostinatamente per prendere la parola, elaborare un racconto, sfidando l’angoscia di ravvivare vecchi conflitti o esporsi a rappresaglie. Riecheggia forte il desiderio di cogliere ciò che l’affligge e la ferisce. A riemergere nel lettore sono tanto i ricordi d’infanzia quanto le preoccupazioni della vita adulta. La lingua di cui si serve l’autrice con particolare maestria – benché non smetta di deplorarne le mancanze – è al contempo sobria e profusa. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)