Minuit blanc
Roman

À la suite d'une rupture amoureuse, un homme, à l'orée de la trentaine, se trouve en proie à une forme d'angoisse diffuse qui, comme une main invisible, l'extrait de son quotidien. Ses sens, engourdis par la routine, se réveillent soudain. Le sentiment de perte qu'il endure sonne le glas de cet assoupissement et le propulse hors du temps dans un monde où il est violemment heurté par les plus petites manifestations de l'ordinaire. Une invitation à se laisser glisser dans une dimension incertaine entre errance et rêverie nocturne.

(Présentation du roman, L'Âge d'homme)

Recensione

di Aurélien Maignant
Inserito il 23.09.2019

Minuit blanc, second roman de Maxence Marchand, s’illustre, même dans le paysage contemporain, par la brièveté et l’univocité de son propos. En guise d’intrigue, le texte évoque avec brume une rupture amoureuse et nous laisse suivre le flux de conscience d’un narrateur éperdu, en quête d’un tangible où s’accrocher, et qui, disloqué par la vacuité de son errance, s’arrête par moments sur quelques vagues considérations contemporaines auxquelles la recherche d’un appartement sert de prétexte.

L’articulation du récit ne se fait pas tant au moyen d’une évolution chronologique ou argumentative qu’au fil des motifs, sans cesser de s’autoriser la digression et le rebond fragmentaire qui font l’identité du processus (on pourrait même dire du genre). Le texte passe de la rupture au déménagement, prenant le temps de commenter sans cesse le contenu affectif du raconté, en s’arrêtant très souvent sur l’environnement, ce qui donne lieu à de nombreuses séquences contemplatives. Maxence Marchand accorde une importance précieuse à la nature, aux saisons, aux astres, autant d’éléments qui fonctionnent toujours en miroir du paradigme intime de la voix. Dans Minuit blanc, la nature est autosuffisante, elle renvoie toujours l’homme à l’inutilité absconse de sa présence, elle semble animée d’une volonté propre et l’observateur ne peut qu’essayer de faire désespérément coïncider le paysage observé et le paysage intérieur. C’est du moins une considération romantique très présente dans le texte qui, ici comme ailleurs, pêche un peu par inactualité: alors que nous vivons la sixième extinction des espèces, n’y a-t-il pas autre chose à dire de notre rapport à l’environnement que ce recyclage lyrique un peu dépassé? C’est à vrai dire un problème récurrent de Minuit blanc: on n’y trouve guère un matériau pour penser le présent.
Difficile en effet d’entrer dans cette trajectoire de lecture guidée par une écriture solipsiste, anaphorique, répétitive (une phrase sur deux, statistiques à l’appui, commence par «Je») et une fascination de naphtaline pour l’être, le monde et l’être-au-monde. En vérité, le parti pris manque de radicalité: peut-être le texte aurait-il été plus percutant s’il s’était fait non pas répétitif, mais hyper-répétitif. Difficile aussi d’y voir une démarche novatrice, tant la littérature regorge de ces quêtes circulaires de sa propre subjectivité par l’écriture. Difficile enfin de se sentir vraiment concerné·e par cette entreprise quasi-thérapeutique qui apparait comme une énième tentative de circonscrire les vertus réparatrices de l’introspection (bien incertaines puisque, visiblement, nombre d’écrivain·e·s continuent d’aller mal).

Pour autant, une fois qu’on a surmonté ces difficultés, le texte, sa langue, la qualité avec laquelle les inflexions de la voix sont structurées, attirent malgré tout l’attention. Indéniablement, Minuit blanc multiplie les manières de dire un état dépressif, une morosité latente, l’impossibilité fugace de l’émerveillement. Qu’il s’agisse de tournures aphoristiques volontairement usées («Partir signifie décider, une chose dont aucun homme n’est capable») ou s’acharnant à dire quelque chose sur l’inquiétante étrangeté de nos nomadismes contemporains («Les déménagements sont comme des baromètres fixés à une paroi invisible»), l’auteur a l’art de dissoudre le flux de conscience dans un ensemble de réflexions présentées comme creuses et insatisfaisantes pour la voix narrative elle-même. Ces brefs rappels à l’ordre existentiels ponctuant les séquences évidées permettent au texte de trouver des contrepoints et esquisse in fine le portrait d’un narrateur accablé par la transitivité de toute chose:

Comme si construire l’existence ne consistait qu’à acheter de quoi meubler sa maison, comme si nous n’avions pas d’autre choix que de revivre éternellement la vieille histoire qui consiste à partir à la chasse puis à revenir au chaud, à l’abri au fond de sa grotte. Comme des hommes des cavernes portant des vêtements sophistiqués. Emménager dans un appartement, se rendre chez Ikea, acheter des choses un peu plus chères. A quoi bon changer sinon.

Dans ces passages, marqués d’ailleurs par un usage mordant de l’infinitif, toujours efficace pour marquer la généralité, ainsi que le côté programmatique et injonctif des comportements humains, Maxence Marchand travaille une posture teintée d’un cynisme doux mais à large spectre. La voix réussit par moments à trouver une harmonie subtile entre le sentiment d’une agression par les vanités du quotidien et l’envie d’exister malgré la certitude que rien ne satisfera pleinement la pulsion, équilibre où s’inscrit une ironie-bouée-de-sauvetage générationnelle très prenante.

Finalement, le livre demeure habile à déjouer certaines attentes. Écrire un flux de conscience tend la plupart du temps à engager un pacte d’intimité: le·la lecteur·ice s’attend à suivre le fil décousu de la pensée en mouvement, tout en accédant à l’indicible, au flot imprévisible des pulsions. Mais rien de tout cela dans Minuit blanc qui donne à lire une voix que la morosité a soulagée de sa profondeur, une voix plate, enroulée sur elle-même et aussi répétitive qu’un disque rayé. Et le morceau qui se joue est très cohérent, c’est celui d’une stase, de l’échec de cette ataraxie pourtant désirée:

Comme si je n’avais jamais fait que m’appliquer à essayer de créer de la rareté, sans quoi je n’aurai pu prétendre posséder quoi que ce fut d’unique, de précieux, alors même que tous les livres que j’avais dans ma bibliothèque me répétaient en chœur qu’il me fallait bannir les désirs pour écarter le malheur. Ce malheur créateur de luxe.

Si le texte peine à aller au bout de son parti pris, c’est peut-être que sa manière de déjouer le pacte neutralise un peu le rôle de ce que Sarraute appelait des «tropismes». Il y a dans Minuit blanc une attention évidente à ces phénomènes infraconscients et imperceptibles, à ces mouvements fugaces qui guident nos comportements, nos désirs, ou qui construisent nos conventions sociales, sans cesser de les rendre opaques. Leur indescriptibilité constitue leur principal intérêt littéraire. Communs à tous, les tropismes engagent l’écriture sur un travail d’orbite: tourner autour du sentiment indicible pour l’exprimer par les marges. Mais le goût de l’aphorisme convenu et même la sensation que le langage n’a aucune prise sur le monde empêche un peu Minuit blanc de mener cette exploration jusqu’au bout. On referme alors le livre avec la sensation d’une frustration, mais c’est peut-être, après tout, le niveau suprême de nausée que recherche l’auteur.

Nota critica

Dopo Narcisse évanoui (Hélice Hélas, 2017), con Minuit blanc Maxence Marchand ci offre un flusso di coscienza evanescente che ripercorre la perdita dei punti di riferimento di una voce rimasta senza appigli dopo la fine di un amore, oltre che afflitta dalla vanità dei suoi spostamenti successivi. Un’esperienza del vuoto che inventa modi di esprimere una certa nausea generazionale i cui principi, forse, non sono abbastanza radicali ma che incuriosiscono per l’utilizzo ironico del flusso di coscienza. (Aurélien Maignant in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)