SAM
«Thomas avait posé son bras sur tes épaules… Puis, la déambulation suspendue, se tournant vers toi, dans un sourire splendide et te tenant par la taille, il t’avait demandé si tu aimais l’architecture. Tu avais secoué la tête, les lèvres entrouvertes, muet et désemparé.»
Prix vaudois de théâtre en 2017, Edmond Vullioud a joué et décoré plus de cent soixante-dix productions. À L’Âge d’Homme, il a publié un recueil de nouvelles Les Amours étranges (2013) et une comédie philosophique Luther à table (2017). Sam, son premier roman, situé à l’orée et pendant la Première Guerre mondiale, est le vaste requiem d’un monde perdu.
(Présentation du recueil, bsn press)
Recensione
La couverture du livre, surprenante dans un premier temps, devient touchante lorsque l’on sait qu’il s’agit d’un portrait de Clément, le fils autiste de l’auteur. Mais cette intrusion dans la vie privée du metteur en scène, romancier ici pour la première fois, ne doit pourtant pas abuser les lectrices et les lecteurs: c’est une fresque paysanne et familiale, un roman d’apprentissage situé dans les quinze premières années du vingtième siècle, qui se déploie derrière le titre, et non un récit autobiographique. Concentré autour de la vie de Samuel Abel, petit garçon devenu mutique à la mort de sa mère et considéré depuis comme l’idiot du village, le roman retracera son existence, des prémices de l’adolescence à l’âge adulte, où il signera SAM sur ses tableaux. Tournant tant autour de l’art que de la communication, le texte présente, dans l’ordre chronologique, différents épisodes de la vie du garçon, ponctués de réflexions interrogatives, sur le sens de l’existence, la création artistique, la justice divine, qui constituent autant de pauses dans la narration.
Le récit se structure en trois parties, dans lesquelles l’architecture a la part belle; nommées d’après des lieux importants de la vie de Samuel, elles désignent ainsi plus des périodes que de simples décors géographiques. En effet, «Les Auges», intitulé de la première partie, se déroule non seulement dans la demeure paternelle éponyme, mais aussi dans la maison du pasteur, chez qui l’adolescent vivra quelques temps, avant d’être placé à l’institut Meguiddo – lieu où, entouré d’idiots, Samuel fera l’apprentissage de la liberté, de l’apiculture, mais aussi de la duplicité. «Les Auges», c’est également le temps des jeux interdits avec Thomas, le fils du pasteur, des découvertes sensuelles que Samuel, à cause de son mutisme, ne saura refuser, créant ainsi en lui une fêlure dont il ne cessera de vouloir se venger, et un questionnement sur une éventuelle homosexualité qu’il n’abordera que plus tard. Il y a aussi le dessin, d’abord pratiqué frénétiquement en autodidacte, puis l’entrée dans un atelier, avec le maître Magetti, magister sage et avisé aux opinions dignes d’un Walter Benjamin, par exemple au sujet de photographie. Surtout, il perçoit le talent de son apprenti, que s’acharne pourtant à démolir Émile André Marie Bottaz, critique d’art qui, nous l’apprend malicieusement l’index onomastique, est mort le 26 novembre 1956 à 17h00 – heure et date de naissance de l’auteur du roman.
«Les Mornes», ensuite, c’est la mort du père, la sortie de l’institut et le portrait à travers l’oncle, propriétaire du château des Mornes, de la famille des Abel qui, dans une tradition naturaliste, se délite au fur et à mesure des générations, tandis que la consommation d’alcool est de plus en plus importante:
Les conséquences de ce mélange, dans ta famille, auront été de nombreux accidents dont les moindres ne seront pas tant de persistantes maladies de foie ou de progressifs affaissements mentaux qu’une sorte d’aboulie, de laisser-aller et de négligence. Par une pudeur pour ainsi dire dévote, il aura été d’usage, chez les Abel de ne jamais accuser l’alcool de leurs malheurs, mais plutôt quelques mauvaises fortunes. (p. 200)
C’est aussi le temps de la vengeance et de la cruauté.
Maternantes, remplaçant la mère décédée, les femmes autour de Samuel sont tour à tour cuisinières aimantes, institutrices attentives et bien pensantes, caressantes compagnes sensuelles ou instruments de vengeance – le destin de Zélie, la fiancée de Thomas, cumule ces aspects. Comme si la timidité du jeune homme, qui incarne une masculinité plus délicate, attirait leur sympathie. L’histoire des deux tantes, enfermées depuis qu’un chagrin d’amour les a rendues folles, révèle un secret de famille qui éclaire rétrospectivement l’attitude du père de Samuel. Les tantes, par leur absence de contact avec le jeune homme, échappent à toutes ces catégories, et c’est avec regret que nous apprenons tardivement l’histoire à l’origine de ce qui convient d’appeler leur emprisonnement.
«Le bout du monde», finalement, c’est la désillusion. Samuel, pour échapper, peut-être, au destin d’un Des Esseintes, erre dans la France déchirée par la Grande Guerre, ce qui permet une réflexion bienvenue sur les opinions politiques du protagoniste, ou plutôt sur le peu d’impact que ces événements ont sur lui – du moins avant qu’il n’apprenne la destruction de la cathédrale de Reims, pulvérisation esthétique qui le secouera jusqu’au plus profond de son âme. Il embarque ensuite pour l’Uruguay, terre exotique dont le fantasme hante les pages du roman.
Muet, en tout cas durant de la première partie du récit, le jeune Samuel ne parvient pas à s’exprimer face à ses semblables. Cette difficulté à communiquer se manifeste, entre autres, grâce à une narration à la deuxième personne, continuellement adressée à Sam; entre intimité et distance, elle pourrait bien être l’expression d’un «dialogue» avec soi-même, ou encore évoquer une rétrospection teintée par la tendresse du souvenir. La vie intérieure de Sam, de même que ses actions, constituent le fil rouge du récit et font toujours l’objet d’une description, qui s’exécute pourtant d’un œil irrémédiablement extérieur, qu’il s’agisse, ou non, de celui du personnage. Seules exceptions: une série de lettre «uruguayennes», jalonnant le récit, et dont le jeune homme ne saurait avoir connaissance, ainsi qu’une poignée de tirades en discours direct, rendant compte avant tout du parler du locuteur, par exemple un soldat souillard à la gueule cassée, ou encore l’oncle alcoolique, mais également de la banalité des petites phrases de politesses que, justement, le protagoniste est incapable de formuler lui-même.
Bien qu’aucun événement de la vie du garçon ne semble, de prime abord, escamoté, en dehors peut-être du voile parfois euphémiste jeté sur ses ébats sexuels, le doute s’insinue pourtant au fil des morts violentes et soudaines qui surviennent dans le domaine des Mornes, scandées par la devise de l’institution qui abrite Sam au temps où tous le croyaient demeuré: «Tout ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait» … Cette instance narrative, devenue familière au fil des pages, est-elle aussi fiable que nous pourrions naïvement le penser? Des trous dans la toile du récit se font ressentir, et si c’est bien le jeune artiste qui s’adresse à lui-même dans ces pages, ne refuserait-il pas, en taisant certains faits, un dialogue avec sa conscience?
Portée par une langue précise, la prose – qui pourrait parfois frôler la sur-écriture – d’Edmond Vullioud s’étend sur 400 pages qui se lisent plus vite qu’on ne pourrait le penser. La présence d’une terre vaudoise quelque peu imaginaire mais loin d’être utopique, la description des œuvres de Samuel – et il est toujours étonnant de se retrouver face à des tableaux de fiction, objets visuels n’existant que par les mots – ainsi que le fourmillement d’une vie sauvage, faune et flore, contribuent au charme opéré par le récit.
Al contempo romanzo di formazione, cronaca familiare e affresco del mondo contadino, SAM racconta la vita del personaggio principale, a cui la storia è indirizzata, in una narrazione alla seconda persona che copre i primi quindici anni del ventesimo secolo. La storia di questo personaggio, a lungo incapace di parlare, è anche una riflessione sulla comunicazione, sull’arte e sulla giustizia divina. Fra Samuel Abel e SAM (nome artistico del piccolo idiota del villagio ormai cresciuto), c’è lo spazio di un’infanzia silenziosa, una genesi artistica che si mescola ai momenti salienti della vita intima del personaggio, fra morti improvvise, amori proibiti – se non addirittura abusivi – e scoperte sensuali. (Ami Lou Parsons in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)