Tu es la sœur que je choisis

Alors que les discriminations sociales que subissent les femmes ont été dénoncées le 14 juin 2019 lors d’une grève féministe dans toute la Suisse, des écrivaines et illustratrices de Suisse romande se sont emparées du sujet sous forme littéraire et artistique. Récits, poèmes, théâtre, elles livrent des textes où s’expriment des sensibilités différentes. Jusqu’en juin, Le Courrier publiera une fois par mois une sélection de ces contributions. Toutes seront réunies dans le recueil Tu es la soeur que je choisis, auxquelles seront ajoutées des inédits à paraître cet automne en coédition avec les éditions d’en bas.

(Présentation du livre, Éditions d'en bas)

Recensione

di Clémentine Antonietti & Claudine Gaetzi
Inserito il 09.12.2019

Dans ce recueil, écrit et dessiné par près d’une quarantaine de femmes, les voix sont multiples. Malgré des formes différentes et des récits variés, une constante, plus profonde que le thème imposé à l’occasion de la Grève des femmes de 2019 – les discriminations de genre –, émerge: un questionnement face aux discours préexistants, qui sont mis en relation avec le vécu. Qu’il s’agisse de témoignages, de fictions, d’autofictions, de théâtre ou de poésie, les jeux intertextuels sont récurrents: «Écrire, créer, ou agir, c’est faire exister ce qui n’était pas encore», écrit Sylviane Dupuis; apparemment c’est aussi se situer par rapport à des normes, des conventions, des récits, et surtout se questionner.

Les prescriptions sociales subies par les protagonistes sont interrogées: «Toi, tu trouves ça normal?» (Nadine Mabille). Le sexisme est démasqué, les autrices se révoltent contre le complexe d’infériorité, contre le syndrome de l’imposteur, contre les différences de traitement: «Comment ils font les mecs pour bluffer, quand ils ne connaissent rien à un sujet sur lequel ils pérorent? Comment je fais moi, alors que je maîtrise mon métier, pour m’affoler comme ça?» (Annick Mahaim). «Vincent, lui, n’a jamais à se justifier.» (Anne Pitteloud)

Face à la maternité, les femmes s’efforcent de peser leurs décisions: «Aura-t-elle un jour le sentiment d’avoir sacrifié sa liberté à sa famille?» (Mélanie Chappuis) «Être mère, est-ce un vrai choix ou une capitulation face à la pression sociale?» (Anne Pitteloud) Les interrogations et les doutes surgissent lorsque l’entourage exerce des pressions sur un couple sans enfant: «Et toi alors, c’est pour quand? […] Ça ne vous donne pas envie, tous ces bébés? […] Qu’attendez-vous pour procréer? […] ça n’est pas trop dur pour toi de ne pas encore avoir d’enfants? […] Est-ce que je n’allais pas regretter de ne pas avoir d’enfants, une fois qu’il serait trop tard?» (Anne Pitteloud)

Comment être une femme libre, comment réagir par exemple quand on se fait traiter de séductrice, comment ne pas perdre son identité en devenant mère? s’interroge Fanny Wobmann: «[…] libérée ? C’est une question de volonté, ça doit être une question de volonté. […] Ces mots-là, tu en fais quoi? […] Si ce n’est pas un choix, c’est quoi? […] Où se gagne l’envie? Qui es-tu, en fait. […] Tu ne réponds pas. Mais cette question est fondamentale. Tu es qui ? Tu peux être tout ça à la fois?»

Marina Salzmann, convaincue que l’écriture surgit de l’intérieur, et pas de manière cérébrale, renoue avec le questionnement sur l’essentialisme d’origine physiologique de l’écriture féminine: «Je sens que ma parole se forme dans mon corps de femme […] ».
Dans «Compagnes», Marianne Enckell, qui rédige les notices biographiques d’anarchistes pour un dictionnaire en ligne, se demande qui sont les compagnes des hommes que l’on connaît pour leur engagement, ou pour leur carrière, et comment «redonner vie» à ces femmes sans lesquels mouvements politiques, créations artistiques, découvertes scientifiques, n’auraient pas eu lieu.

Dans le poème d’Amélie Plume, intitulé «Grève ou révolution?», la question paraît anodine: «N’a-t-on pas droit / À une tisane ce soir?» Répétée tous les soirs par un mari affalé au salon à sa femme épuisée par les tâches ménagères, cette question donne des envies de meurtre, mais finira par mener à un symbolique partage des tâches, grâce à une prise de conscience suscitée par la Grève des femmes.

Au fil de la lecture, un dialogue se crée entre les voix des autrices, par les thématiques qui reviennent, que ce soit la maternité, le désir, les violences subies, le dénigrement, les assignations. Ce dialogue que le recueil «fabrique» à l’insu des contributrices apparaît mis en abyme dans «Dis-le. Conversation en mode de montage» de Heike Fiedler, où cinq femmes anonymes, désignées par les lettres A, C, F, D et J, ce qui empêche de leur attribuer une nationalité ou une classe sociale, discutent de militantisme féministe. Une discussion de bistrot réaliste, sauf qu’elles se parlent au travers d’intertextes. Entre leurs répliques, les passages en italique sont des extraits d’autrices dont les noms ne sont révélés qu’à la fin de la nouvelle. On y trouve Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft, Françoise Vergès, Martine Ostero, Régine Pietra et Chloé Delaume. Féministes, historiennes, philosophe, romancière, leurs paroles provenant d’un passé tantôt lointain, tantôt proche, se trouvent actualisées – sorties de l’oubli – par la discussion que tiennent ces femmes d’aujourd’hui. Ces intertextes ont pour effet que les femmes se lient entre elles, ils donnent également le sentiment que le débat féministe existe depuis des siècles et est loin d’être clos.

L’intertexte est aussi utilisé par Fanny Wobmann dans «Rock & Roll Star». Les paroles de cinq chansons influencent et guident la réflexion. Il s’agit de The Show Must Go On de Queen, No Man Is Big Enough For My Arms et I Wanna Be Like You de Ibeyi, Ghost Danse de Patti Smith et de So You Want To Be A Rock'N'Roll Star de The Byrds. La première est la seule décrite comme étant entendue: «Dans tes écouteurs : does anybody know what we are looking for». Elle installe le doute et la recherche de sens. Les questions sont sans réponse, ou bien ce ne sont même pas des questions, des questions sans point d’interrogation: «Qui es-tu, en fait. Qu’est-ce que tu fais de tout ce que tu as oublié». Les paroles de la dernière chanson aident la protagoniste à définir une identité: «[…] look at you now, so wild and free». Les questions (très similaires) n’ont plus de l’inversion verbe-sujet de la construction interrogative mais sont cette fois marquées d’un point d’interrogation: «Tu es qui? Tu peux être tout ça à la fois? We shall live again, shake out the ghost dance. […] Don’t forget who you are, you’re a rock & roll star. Sprinter.» Ce sont au final ces paroles de chanson qui ouvrent un horizon possible, qui offrent du rêve et donnent de l’élan.

D’autres textes questionnent les rapports hommes femmes au travers des normes que les récits véhiculent, et que les autrices choisissent de réinterpréter. Dans «Je suis une femme» de Rachel Zufferey, un enfant âgé de cinq ans affirme: «Il faut toujours un chevalier pour sauver la princesse du dragons. […] Cette phrase m’a figée», déclare la marraine du petit garçon. S’en suivent des questions: «Est-ce toujours possible aujourd’hui?», «Pourquoi cette phrase me hante-t-elle?». Pour finalement conclure que cet enfant, en observant ce qui se passe en réalité autour de lui, se détachera, comme elle-même l’a fait, des poncifs des contes de fées, il «comprendra que non, les princesses n’ont pas toujours besoin d’un chevalier pour les sauver du dragon. […] Parce qu’être une femme, / C’est être tellement, / Et tout à la fois.»

Dans «Ni reine ni roi» de Chloé Falcy alternent de courts récits mettant en scène la reine de Saba, et des réflexions faites par une femme en train d’écrire, puis de réécrire le récit:

La femme réfléchit, les doigts serrés autour d’une tasse de café. Elle sait ce qu’elle a à faire, ce qu’elle a choisi comme acte de résistance. […] Elle peut retourner les phrases dans sa tête, se débattre avec cette langue qu’elle tente de domestiquer, où le masculin s’impose déjà comme le neutre. En un mot, elle peut écrire. Dans ce cas, offrir une autre version à la lecture d’autrui. Réécrire l’histoire et la réalité, pour qu’une autre subsiste dans ce monde parallèle auquel on a donné le nom de fiction. Elle se penche sur son clavier, animée par l’élan jubilatoire qui la prend souvent quand elle donne naissance à ses vies d’encre et de papier:
Il y a très longtemps, […] (Chloé Falcy)

Ce processus de réécriture a lieu trois fois, pour finalement donner lieu à une version égalitaire dont voici la conclusion:

Les deux être levèrent les yeux au ciel mué en incendie, pénétrèrent d’un pas commun dans le monde. Et, ensemble, la femme et l’homme tentèrent de le changer. (Chloé Falcy)

Ce texte montre l’importance d’un positionnement critique face aux histoires, face à l’Histoire, et milite pour un usage de l’écriture fictionnelle comme acte de résistance, comme agent de transformation du monde.

Jugées, déconsidérées, ignorées, effrayées, les femmes réagissent, par des actes ou par la parole. «Connard», dit «à mi-voix, le cœur rompu», mais sauve, celle qui a été suivie au retour d’une soirée (Odile Cornuz). Certaines protagonistes s’affranchissent des normes et gagnent en puissance. Dans «J’ai le droit» de Marie-Christine Horn, l’affirmation de soi est claire. Sans retour à la ligne, les phrases s’enchaînent, tandis que les mots «J’ai le droit» reviennent 27 fois, rattachés à divers aspects de la vie, en une véritable invitation à la libération:

J’ai le droit d’être gentille quand on est gentil, mordante quand on est bégueule, désagréable quand on me fait chier. J’ai le droit de dire chier. J’ai le droit de n’avoir personne pour vivre, et d’être incapable de vivre sans personne. […] Merci à elles. À votre tour, Mesdames, de prendre vos droits. (Marie-Christine Horn)

Cela se conclut par un retournement provocateur de la plus patriarcale des prières:

Notre pair qui es odieux / Que ton nom soit désavoué / Que ton règne cesse / Que ta volonté ne soit plus faite au sein des familles comme en politique / Donne-nous aujourd’hui l’égalité salariale / […] Et ne te laisse plus séduire par la tentation: nous nous sommes délivrées du patriarcat / Car c’est à nous qu’appartiendront le partage des tâches, les hautes fonctions et le droit sur notre corps / Et pour ce siècle et les prochains / Amène. (Marie-Christine Horn)

Dans la plupart des textes, les hommes sont peu présents, jouent un rôle secondaire, sont décrits de manière impersonnelle, souvent désignés seulement par un pronom. Par exemple, dans «Ils ont usé de moi comme on use de sa force» (Yvette Théraulaz), ils ne sont représentés que par le pronom «ils», comme s’ils formaient une masse anonyme, cruelle, menaçante. Dans «Au retour», quand la femme qui se sent suivie se retourne et constate que «ce n’était pas une femme» (Odile Cornuz) ; cette définition de l’homme par la négative est frappante par le sentiment de danger qu’elle déploie.

Quand les hommes posent des questions, celles-ci ont souvent une dimension ironique: «C’est la grève / Ou la révolution ?» (Amélie Plume). Ou alors elles adoptent une position patriarcale et dominante: «Tu sais que tu es mignonne?» (Marie-Claire Gross) Il y a une exception, Dominique, un père qui a eu une influence positive: «Il m’a montré que malgré les cases assignées on a, parfois, dans ce qu’on est et dans ce qu’on fait, une part de liberté.» (Marie-Claire Gross)

Des femmes se questionnent et s’affirment:

Mais réussir, ce serait quoi ? […] Nous voulons une vie et un travail qui nous plaisent, c’est tout. (Mary Anna Barbey)
Mais qu’est-ce qu’être féministe ? Je ne sais pas être féministe. Je sais simplement être une femme. Une femme avec des rêves, des envies, des ambitions. (Rachel Zufferey)
Tu es solidaire, tu es féministe, tu es merveilleuse. Je t’admire. Et le 14 juin, que tu parviennes ou non à défier ton mari, je ferai la grève à tes côtés. (Lolvé Tillmanns)

Un message d’espoir se dégage de Tu es la sœur que je choisis, la liberté existe et dirige vers l’action (après les réflexions et les questionnements), cette liberté c’est notamment celle de faire la Grève, et c’est à cette occasion que ce recueil a pris forme.

Nota critica

La raccolta Tu es la sœur que je choisis, scritta e disegnata da un collettivo di circa quaranta donne, è nata in occasione dello sciopero delle donne del 2019 e ha quale tema principale le discriminazioni di genere. Tramite forme diverse – la testimonianza, la storia inventata, l’autofiction, il teatro, la poesia – le autrici riflettono sulle norme, le convenzioni, i divieti. Colpisce il ricorrente utilizzo degli intertesti che sottolineano la necessità del femminismo di posizionarsi rispetto ai discorsi precedenti. Fra i temi ricorrenti troviamo: la maternità, la libertà sessuale, la legittimità, il lavoro, la creazione, la condivisione dei compiti, le violenze, il militantismo. Tu es la sœur que je choisis sprona ad affermare i propri diritti, a ribellarsi quando questi non sono rispettati e a passare all’azione. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)