TM
Un balayeur se raconte. Il vit pauvrement dans un squat genevois, mais son regard s’aiguise à observer ses contemporains. Après des voyages, à Mexico ou en Arles, de retour à Genève et au contact d’une coloc, il va changer. Il se met en mode active, hyperactive. Il change de monde. Mais pour quoi faire? pour devenir qui? Avec Friederich, on enjambe gaiement le récit picaresque, la réflexion philosophique et la considération sociologique. Une manière décalée, et donc féconde, de reposer frontalement les questions de la consommation et de la décroissance.
Que signifie vivre à la marge dans un pays du trop-plein? Que signifie la pauvreté dans un pays de surabondance? Que signifie la liberté dans un pays de la surréglementation? La littérature peut dire quelque chose du réel. Sans grande théorie et sans jugement de valeur. Juste poser de bonnes questions. À vous de tenter d’y répondre.
(Présentation du livre, Infolio)
Recensione
Pour Alexandre Friederich, l’écriture est liée à des expériences telles que trajets à vélo, en avion, voyages, travail, habitat, relations sociales, familiales et amoureuses, qui englobent presque tout de sa vie et de la vie en général, et dont il rend compte dans des ouvrages qui se situent à la frontière de nombreux genres – journal intime, carnet de voyage, guide touristique, récit, essai philosophique – dans lesquels le flou entre autobiographie, récit d’apprentissage, enquête journalistique et fiction est soigneusement entretenu. Auteur prolifique, il tient depuis 2008 un blog, «Journal d’inconsistance», qui reflète son mode de pensée volontairement éclaté et sa posture paradoxale:
Aussi, le rôle de l'écrivain n'est pas de penser. En littérature, la bêtise est obligatoire. Une bêtise savante, cela va sans dire. Une bêtise fondée sur l'oubli de l'intelligence. Dans tous les cas, le contraire d'une pensée dirigée et rationnelle. (7 février 2018).
C’est dans cet esprit volontairement digressant qu’il a rédigé TM, un ouvrage fourmillant d’interrogations et de pistes de réflexion dans lequel il célèbre l’errance et la marginalité, mais surtout défend la possibilité de choisir sa vie.
Placée en exergue de TM, une définition du roman de formation nous incite à envisager ce récit comme une suite d’expériences qui permettront à son protagoniste de s’accomplir et de se réconcilier avec le monde. On peut considérer qu’il y parviendra, mais d’une manière qui remet radicalement en question notre mode de vie. Qu’est-ce que réussir ? Quel est le sens de la vie, que fait-on sur terre, qu’est-ce qui nous lie aux autres? Comment trouver sa voie, sa place dans la société, comment ne pas s’aliéner? Les interrogations du narrateur sont existentielles, et elles résonnent à travers tout le texte. Sa quête s’inscrit dans le mouvement et la confrontation physique aux éléments. Il habite des lieux sans confort, il voyage, il se déplace, la plupart du temps à pied, en marchant ou en courant, ou à vélo:
Je remontais des rues, des avenues, d’autres rues. Je longeais des palissades de fer, des clôtures, des trottoirs. À la fin, survenait un terrain vague. Je m’incorporais dans ses matières. Alors toutes sortes de choses se produisaient.
Il exerce des métiers où le corps est mis à forte contribution, et la pensée libérée, voire stimulée. Plutôt que traducteur de textes publicitaires, il préfère être balayeur dans un centre commercial, ou manutentionnaire à la poste. Tous ces travaux exigent de déplacer des objets, qu’il s’agisse de détritus, de lettres ou de colis, et sont peu gratifiants. «La vie entière est fardeau», constate-t-il avec amertume. Fuir pour échapper à tout ce qui pèse? Observant les fourmis, il constate que «le véritable problème est du côté de la fourmilière», et non pas de la miette que transporte chacune. Mais comment résoudre un problème de société? Le narrateur ne tente pas d’esquisser une solution qui vaudrait pour tous. Il préfère expérimenter par lui-même, transporter ses propres charges, tracer sa propre trajectoire, sans craindre de perdre des objets en route et d’avoir au final faussement l’air d’être revenu à son point de départ.
La première partie, intitulée «Cremastogaster» (un genre de fourmis présentes sur toute la planète), adopte trois perspectives: celle du narrateur-balayeur, qui «s’attaque méthodiquement à la surface des choses», a le privilège, quasi divin, de «voir sans être vu», et qui «entre en contemplation, par la grâce d’un appareillage trinitaire modeste et grandiose: corps-esprit-balai». À cette vision mystique de ce travail à ras du sol que le protagoniste décrit comme une élévation, mais qu’il finira par quitter pour aller squatter une maison délabrée et ouverte aux intempéries, le récit oppose deux points de vue extérieurs: le regard socialement jugeant de Werther, qui trouve dégradant de ne pas travailler et de vivre dans un lieu insalubre, et le regard borné de Michel, un photographe qui ne «voit» que ce qu’il fixe sur la pellicule et est incapable de «voir venir», c’est-à-dire d’imaginer ce qui pourrait arriver. Le narrateur, lui, lorsqu’il se déplace, et en particulier à vélo, est mû par le désir ambitieux de parvenir à une vision qui engloberait passé, présent et futur: «voir ce que je laissais derrière moi, voir si j’en faisais partie, comment je pourrais en faire partie, bref deviner l’avenir.»
Dans la deuxième partie, le protagoniste parvient à la conclusion qu’«il s’agissait de choisir son genre de vie, la direction, le haut et le bas» et que «pour lutter contre l’argent, il faut de l’argent». Ses amis exercent diverses activités temporaires mal rémunérées, se partagent des logements sans confort, se réunissent pour boire et parler de ce qu’ils ne feront jamais. «Donc jamais. Mais jamais quoi?» s’interroge le narrateur. Il cherche une autre issue. Sous le sigle «ArnetTM», qui donne aussi son titre à cette section du livre, il fonde une entreprise de nettoyage de vitrines qui devient rapidement prospère. Mais cette réussite commerciale s’apparente à un échec, car elle s’inscrit dans un processus de déshumanisation.
Dans «DefActo», la troisième partie, les raisons de ce ratage sont analysées. S’identifiant à son entreprise, le protagoniste lui a consacré tout son temps. Dès lors, il en a été réduit à incarner son idée, gagner de l’argent, tandis que le monde entier lui paraît désormais abstrait, absurde, dépourvu d’espace où se projeter, où imaginer et créer: «Il n’y avait plus d’en dehors. Le monde était devenu une idée.» Un monde où les individus, isolés les uns des autres, s’obstinent dans leurs idées de confort matériel et de consommation. Il souffre de sa solitude et songe que les fourmis, elles, ne se disséminent pas, car elles sont collectivement obsédées par une seule idée, la fourmilière. Il constate que d’avoir songé uniquement à son propre profit l’a amené à perdre son identité. Il n’est plus lui-même, il est devenu Arnet, une sorte de monstre:
Chaque jour, je m’efface. Effrayant. Arnet est un être de raison. Il n’a pas d’envies, pas de cœur. Il ne boit pas, il ne tombe pas malade. Il n’aime personne d’autre qu’Arnet.
Après des années de son travail routinier et épuisant de laveur de vitrines, il a une illumination: il n’est qu’une sorte de machine, il est donc remplaçable. Il cède son entreprise et revient à un mode de vie modeste. Il renoue avec l’errance. Il reprend souffle. Ses idées – utiles ou inutiles, peu lui importe – ressurgissent, et il tente, «avec les mots du réservoir universel» de trouver une direction, d’éclairer le noir.
Si TM se définit, par la citation placée en exergue, comme un roman de formation, le narrateur ne voit d’accomplissement que dans un apparent retour à son statut initial. Chute ou élévation? La conclusion est ambiguë et semble privilégier le ras du sol, voire les profondeurs, tout en s’inscrivant dans une quête spirituelle quelque peu désabusée:
Inutile de dire: je ne voyais pas de hauteur. Aucun sommet. Pas de passage. Aucun monde en suspension, meilleur, fait pour les vivants. C’est le propre des trous.
Ils permettent de retrouver ses esprits.
Du même auteur et paru quelques mois après TM, l’essai intitulé H+ Vers une civilisation 0.0 (Allia, 2020) porte un regard critique sur la dématérialisation du monde. Alexandre Friederich dénonce «l’effacement des frontières entre la machine et le vivant», dans le sens où l’emprise du numérique s’étend des objets aux êtres humains. Le débat est ontologique: qu’en est-il de «l’agrégat esprit-matière»? Peut-on encoder la pensée humaine? Quels sont les pouvoirs et les limites de l’intelligence artificielle? L’hybridation homme-machine implique-t-elle «la disparition de ce que nous sommes»? Possédons-nous «une partie non matérielle», c’est-à-dire une capacité de sentir et de penser qui ne dépend pas de composants physiques, qu’on pourrait nommer âme et qui serait irréductible? Serait-il possible d’exister «hors du substrat biologique, [de] fabriquer un homme sans corps, [de] créer un être amortel»? C’est-à-dire de transférer sur un double numérique nos compétences et notre mémoire.
Il est intéressant de lire H+ à la suite de TM, car on y retrouve, argumentée à travers une réflexion ancrée dans la philosophie, la littérature, les arts, la science, ainsi que dans l’actualité politique et économique, la défense d’une idéologie fondée sur la liberté et le choix personnel: «Car notre société n’est pas composée d’individus, mais de personnes. C’est-à-dire d’unités caractérisées, volontaires et spontanées.» Choisir son destin, avoir conscience de soi-même, penser, revenir aux idées, c’est ce que fait le narrateur de TM, après avoir expérimenté qu’il ne peut séparer le corps de l’esprit, qu’il existe dans cette interdépendance, et grâce à elle. Il refuse d’en être réduit au statut que la société capitaliste voudrait lui imposer, il n’est pas une «unité économico-politique», mais un être vivant, pensant et donc existant, et qui a pour ambition, rappelons-le, de saisir le passé, de percevoir le présent et de voir l’avenir. Dans H+, la réflexion s’ouvre sur un essai de compréhension de ce pourraient offrir, dans un futur utopique, le trans- et le posthumanisme: un hyperindividu qui serait «la figure compensatoire de l’homme désindividué» produit par notre économie capitaliste, un être qui ne serait pas soumis aux vicissitudes et faiblesses du corps, qui échapperait à la mort. Soit la promesse d’une «vie illimitée», ou une sorte de paradis sur terre, dans lequel la question de la liberté risquerait malheureusement de n’avoir plus aucun sens.