Dehors Journal d'un localier
Un journaliste dans sa ville. Le plein air lui sert de lieu de travail. Du matin au soir, il arpente les marges de l’actualité courante, déambule dans les rues à la rencontre des gens, sillonne les quartiers à bicyclette. Aux communicants qui rêvent de faire la pluie et le beau temps, il préfère les ciels gris et les aubes incertaines. Son journal a fait de lui un localier, après l’avoir employé pendant longtemps comme chroniqueur culturel. On le cherche, il est au Palais de Justice, à écouter la vraie vie en procès. On le cherche toujours, il est en conversation avec un sans-abri; puis au bord du fleuve, en train de confesser le plaisir des baigneurs en eau vive, adeptes comme lui de la nage à contrecourant. On le cherche encore, il est dans une maison de retraite, à fêter l’anniversaire d’une centenaire.
Jusqu’à l’heure du bouclage, il couvre les embardées de la nature, les chutes d’arbres et les caves inondées, les gestes qui sauvent et les mauvaises nouvelles. Le malheur des gens est au bout de la rue. C’est le moment de sortir sa carte de presse: «Racontez-moi…»
(Présentation du livre, Labor et Fides)
Recensione
Le mot journal désigne aussi bien une pratique d’écriture personnelle qu’une publication périodique relatant les événements de la vie publique. Diariste, à la demande de son éditeur, et localier (c’est-à-dire, dans le jargon, correspondant local) à la Tribune de Genève depuis 15 ans après avoir été chroniqueur culturel, Thierry Mertenat tient son journal professionnel et parfois intime autant que le vénérable journal plus que centenaire le tient, avec son rédacteur en chef et ses collègues «au fort rayonnement narcissique», ses conférences de rédaction et ses bouclages: «J’ai pour le quotidien qui m’emploie, pour la rubrique qui m’a formé, pour les gens qui la composent, un attachement indéfectible», écrit-il dans Dehors. Journal d’un localier.
Le paratexte du cinquième titre de Mertenat est complexe, presque sophistiqué: un avant-propos, des notes de bas de page, un lexique pince-sans-rire des «mots du métier», une «bibliographie de chevet» et des remerciements généreux encadrent douze chapitres organisés non pas chronologiquement, comme le voudrait le genre du journal, mais thématiquement. Ils rendent compte d’une part des lieux genevois où le localier se démultiplie pour couvrir l’événement, «faisant commerce d’insolite dégriffé, d’imprévu au rabais, de fantaisie pour tous»: l’hôtel de police, les casernes de pompiers, le Palais de justice «qui, certains jours, se visite comme le pays du désespoir», les permanences médicales, les maisons de retraite, la morgue, un complexe hôtelier où se tient une exposition canine et, bien sûr, le trottoir. Aucun nom de rue pourtant: «C’est une sorte de géographie à clé, qui permet de détricoter le local pour passer au général. Ainsi ceux qui vivent ailleurs s’y retrouvent aussi. Il est bon d’aller du singulier à l’universel.» Ils s’organisent d’autre part autour «des gens de peu, des gens de rien»: les centenaires (des dames, forcément, espérance de vie oblige !), les SDF et les disparus, les voleurs à l’astuce et les petits délinquants, les femmes battues et les suicidés, les vandales et les pyromanes, les écoliers des promotions et les renards tueurs en série, dont le localier retient un petit éclat, souvent le dernier, de la trajectoire obscure dans les colonnes des brèves et les pieds de page de la Tribune de Genève.
«Fruit d’un transfert interne assez inédit (du haut vers le bas, de la rubrique noble jusqu’au caniveau)», l’ex-journaliste d’intérieur, désormais en plein air, se doit d’être précis et systématique, interrogeant, citant et vérifiant ses sources comme un flic laïc, sans arme ni uniforme. Le premier chapitre, pourtant, déborde d’emblée la main courante policière. Il déroule l’histoire poignante de Pierre, ancien étudiant en droit, et de sa mère Anne, au brillant passé de journaliste. Clochards beckettiens, ils passent leurs jours et leurs nuits sur un banc en bois d’un abribus et dans des WC publics: «C’est Vladimir et Estragon au féminin, et son fils soliloqueur rappelle le monologue du valet Lucky. Tous les deux vivent la corde au cou, sans trop s’éloigner de leur arbre squelettique.» Le récit elliptique de leur existence dans les marges de la société est suivi d’un échange de lettres sans issue entre le localier et le père de Pierre, depuis trente ans sans nouvelles de lui: «Je fais aujourd’hui le lien entre un père ressuscité et un fils disparu dont son père, qui n’est pas mort, vient d’apprendre qu’il, son fils, était bien vivant.»
« Je ne suis pas visionnaire, j’écris mes articles au présent de l’indicatif, en m’interdisant le conditionnel et, plus encore, le futur.» Le hic et nunc appartient à l’écriture diaristique comme à l’écriture journalistique. Thierry Mertenat, cependant, ne s’interdit pas quelques incursions nostalgiques dans le passé. Il évoque le métier de journaliste tel qu’il l’a connu dans sa jeunesse: «Dans mon dos, le crépitement à l’ancienne des claviers; face à moi, le mouvement gémissant d’une souris sur la table de montage. Je campe sur cette ligne de front sensible séparant les rédacteurs et les vidéastes.» Il livre deux ou trois souvenirs de son enfance jurassienne, que la disparition prématurée de son père a troublée: «Sauver la veuve et l’orphelin? Je connais l’une, je suis sans père depuis l’âge de deux ans. Ma mère est débrouillarde, pas du genre à appeler police secours.»
Les trois vertus cultivées par le localier sont l’ignorance, l’incrédulité, la candeur – qui ne s’apprennent pas, précise-t-il. Fort heureusement pour nous, elles sont corrigées par une connaissance subtile de la nature humaine, un sens critique aiguisé et une fine ironie. Bien que l’auteur s’en défende, c’est aussi un portrait du dedans à la première personne (ce «je» banni dans le journalisme !) qu’esquisse à petites touches pudiques Dehors. Journal d’un localier. On s’attache à «Mertenat, Tribune de Genève» – c’est ainsi qu’il se présente sur le terrain – avec son vélo, ses bâtons de marche nordique et son sac Freitag, sa carte de presse, son calepin et son crayon à papier. On s’agace de ses «manières chauvines», de ses phrases assassines et de son voyeurisme discret que les dénégations ne parviennent pas à déguiser complètement: «Ni voyeur ni intrusif dans l’approche: je ne mets jamais le pied dans la porte, mais quand elle s’ouvre, j’ai de la peine à repartir.» On partage sa peur panique des chiens et son goût affiché pour Voltaire, Baudelaire et Henri Calet ou, plus secret, pour Charles-Albert Cingria et Nicolas Bouvier, dont on devine l’influence. On admire sa patience d’ornithologue, son besoin de comprendre et son «goût immodéré pour les sujets sans enjeux ni importance», qu’il rattache au syndrome de Narcisse (la fleur, pas le mythe), de lui seul connu: «Au moment de son éclosion annuelle, quelque chose m’attire irrésistiblement vers la fleur de narcisse.»
«J’évite de croiser les confrères qui se prennent pour des écrivains en se regardant écrire: le microbe de la littérature est fatal au journalisme», profère Mertenat, inspiré par Serge July et son Dictionnaire amoureux du journalisme. S’il refuse d’adopter une quelconque posture d’écrivain, il ne fait pas moins preuve d’un indéniable talent littéraire. Grâce à son crayon taillé pointu, il joue sur les mots, file la métaphore, multiplie les formules heureuses et parfois sentencieuses avec virtuosité. Grâce à sa gomme, il efface les frontières entre les genres et les formes, la chronique et les mémoires, le journalisme et le témoignage. Ce microbe de la littérature, que le localier a attrapé malgré toutes ses précautions, à force de traîner dans la rue par tous les temps, «nez au vent, bouche ouverte» (p. 9), ne lui aura pas été fatal – pour notre bonheur de lecteur – et de voyeur…
Thierry Mertenat intreccia scrittura giornalistica e scrittura diaristica per raccontare il suo lavoro di corrispondente locale per il Tribune de Genève. Con il «naso al vento, [e la] bocca aperta», si divide fra il commissariato, la caserma dei pompieri, le urgenze, le case di riposo e l’obitorio per coprire l’evento, «facendo commercio di stranezze d’occasione, d’imprevisti al ribasso, di fantasie per tutti». Investigatore spinto dal desiderio di comprendere e un po’ voyeur come noi tutti, l’autore conferisce grandezza e dignità a «persone di poco conto» della cui esistenza oscura salva un barlume nelle colonne delle brevi e i piè di pagina. (Anne-Lise Delacrétaz in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)