Tempe a païa Poésie
Un jour
si délaissée
tu cesses de souriretu as la beauté familière
des choses longuement aiméespersonne ne te ramasse
tu parles dans le noir.
(Quatrième de couverture, Cheyne Éditeur)
Recensione
Dans le recueil Tempe a païa, les lieux jouent un rôle crucial. Souvent leur nom figure dans le titre des poèmes, comme s’ils représentaient le point d’ancrage à partir duquel l’imaginaire pourra se déployer. Libellés fréquemment dans des langues étrangères, ces lieux renvoient moins à des zones géographiques qu’à des références littéraires ou cinématographiques, dans un entrecroisement de connotations qui construit un univers fonctionnant par éclats de sens et par fragments d’images. Le ton du je lyrique oscille constamment entre des descriptions tirées de la vie ordinaire et des évocations métaphoriques, ou encore des interrogations mélancoliques. Ces associations inattendues donnent le sentiment que sensibilité, sensualité et pensée trouvent, dans cette écriture qui éveille l’intérêt, un point de convergence.
«La pièce qui n’existait pas sur les plans», le titre du premier poème du recueil, nous projette d’emblée dans un espace dont les données sont incertaines, dans la mesure où une pièce peut exister réellement sans figurer sur aucun plan, ou alors être si évanescente qu’on ne saurait en tracer les contours. Dans la dernière strophe, il apparaît que c’est au moyen du langage, parlé par je, ou écrit par moi, qu’une quête commune est envisageable, dans le but de nommer un lieu qui pourrait servir de demeure:
je, celle qui parle
moi, celle qui écrit
allons chercher le nom de la maison
Clara Molloy, dont c’est le deuxième recueil poétique, est née à Paris, de parents immigrés espagnols, et elle vit actuellement à Genève. Elle crée des parfums. Ce qu’elle dit de son travail de parfumeuse donne le sentiment qu’elle appréhende l’écriture avec des paramètres similaires: à partir d’un lieu qui l’inspire, et de sensations ou d’impressions, par exemple «la nuit givrante, très étoilée, tomb[ant] brutalement au-dessus du sable encore chaud» (Le Temps, 21 février 2019), elle cherche à traduire en odeurs ces éléments qu’elle perçoit visuellement.
Dans le bref poème «Samten Dzong», nom qui signifie forteresse de la méditation et qui désigne la maison d’Alexandra David-Neel à Digne-les-Bains devenue musée et résidence pour écrivains, l’interrogation porte sur ce qui nous sépare de l’existence et sur notre capacité à être présent:
ôter
de ce monde
la cellophaneoù sommes-nous ?
jamais ici
Comme c’est le cas dans le «Château de Dé» (allusion à un film de Man Ray), il arrive que le lieu où se trouve le je lyrique apparaisse comme étant la condition même de la création littéraire, en même temps qu’il prend une dimension quasi humaine:
la maison
muette
écrit la solitudeelle est le livre
la feuille et le styloelle m’assied à sa table
ses bras tendus vers moi
[…]
On perçoit une influence orientale dans ces poèmes brefs, composés en vers libres, où Clara Molloy tend à saisir l’essentiel, concentrant les choses dans un espace aussi restreint que possible, avec le dessein de provoquer lors de la lecture un déploiement d’images et de sensations. Elle ne craint pas d’évoquer les choses les plus banales – une leçon de tennis, la sonnerie du réveil, un plat de spaghettis raté, des appareils électroménagers, un tube d’aspirine, un GPS – , ce qui donne un air de fausse simplicité à ses textes, tout en les situant dans un contexte contemporain. Cependant, à cette attention portée à l’environnement quotidien s’ajoute une strate plus irréelle, plus songeuse et plus mélancolique, dans laquelle se trouvent, comme pris dans un glacis, «le tiroir à chagrins d’amour», «la manche de chandail […] accrochée au revers du mensonge», des cailloux en points de suspension».
La dimension intertextuelle des poèmes, très souvent présente dans les titres et parfois au fil du poème, fonctionne comme une couche supplémentaire, une sorte de sens flottant, plus ou moins flou. En effet, si l’on connaît généralement «le lys dans la vallée», «Le Château dans le ciel», «Edward aux mains d’argent» «Tom et Jerry», d’autres noms demanderont sans doute une petite recherche pour être identifiés, par exemple «Santo Sospir», «La Devinière», ou «Pierre-Joseph Redouté». Ces références et ces allusions donnent le sentiment que le recueil est constitué des fragments d’un journal intime crypté, dont l’aspect parfois énigmatique est nécessaire au je lyrique, qui confie: «la transparence / me terrasse».
Cet entrecroisement entre poncifs réalistes et rêveries, ou états d’âme, est exécuté avec habilité, dans un équilibre délicat, assez mystérieux, parfois presque déceptif par la réduction extrême des éléments qui le composent. Le je reste sur sa réserve, par pudeur ou par souci de raffinement. On sent cependant une angoisse et une difficulté à vivre, qui font contrepoids à l’apparente légèreté de certains poèmes: «la peur éparpillée / brasille / chaque chose est fissurée». Le monde se dérobe, résiste, déconcerte, isole: «le néon me renvoie / seule au milieu des phrases». Les objets paraissent doués de sensibilité: «le mur blanc / écoute / la voix subtile du silence».
Le titre du recueil est tiré d’un proverbe, tempe a païa, u nespoure mahuran, donné et traduit tout à la fin: «le temps et la paille font mûrir les nèfles». Il n’est pas anodin que l’auteure ait choisi d’associer ces deux éléments, l’un immatériel, le temps, et l’autre très terre à terre, la paille, avec l’idée sous-jacente qu’ils sont également nécessaires à la croissance et la maturation des fruits. Ses poèmes fonctionnent en effet sur ce même type d’associations, et il faut prendre le temps de laisser s’en développer les significations possibles, de se concentrer sur les fragiles émanations qui s’en dégagent.
Le poesie di Tempe a païa, seconda raccolta di Clara Molloy che è anche profumiera, si compongono di diversi strati e costituiscono così un universo che prende forma e senso progressivamente. Vi si trovano nomi di luoghi che, più che a vere e proprie zone geografiche, rimandano piuttosto a referenze letterarie o cinematografiche o ancora a quesiti malinconici. Queste forme brevi in verso libero in cui l’io poetico – concentrato nell’istante presente seppur ispirato dal suo immaginario – è in preda a sensazioni fugaci, lasciano trapelare un’influenza orientale e un modo di riflettere a questioni esistenziali sensibile e personale. (Claudine Gaetzi in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)