La Chute des comètes et des cosmonautes
Ce road-trip poétique de deux êtres à la dérive est une exploration de la chute de l’URSS et des idéologies politiques. Sa fable entrelace l’intime, l’exil et le voyage: une jeune astrophysicienne et son père prennent la route pour un Berlin-Moscou en voiture, l’une habitée par une déception sentimentale, l’autre hanté par un sentiment de déracinement profond. Tout au long du voyage, LUI et ELLE se querellent, s’affrontent comme deux systèmes en perte d’utopie. Sous la plume de Marina Skalova, les heurts de l’Histoire viennent s’inscrire en creux chez les individus, interrogeant la possibilité d’une action politique face à la déréliction contemporaine et la perte des valeurs collectives.
Des séquences dialoguées, souvent comiques, alternent avec des moments de décrochage. S’affranchissant par-là d’un réalisme trop formel, Marina Skalova crée des espaces de divagation, de plongée dans une intériorité profonde, des secousses quasi métaphysiques et ludiques à la fois – comme des trous d’air dans l’atmosphère.
«Je ne suis ni un porte-voix, ni un porte-drapeau. J'écris dans les limites de mon humanité, de ma subjectivité, avec mes ambivalences, mes contradictions, mes doutes.»
Présentation de la pièce, L'Arche)
Recensione
La Chute des comètes et des cosmonautes est une pièce à deux voix, un dialogue entre une fille – la trentaine – et son père, avec pour fil dramatique un trajet en voiture de Berlin à Moscou. Leur dialogue, toujours relancé par les transformations du paysage et les séquences introspectives, donnera lieu à deux explorations complémentaires, celle de leur relation dysfonctionnelle marquée par la souffrance de l’exil et celle des évolutions socio-politiques contemporaines – au prisme d’une tension entre l’ancien monde à deux pôles et la nouvelle postmodernité en fragments qu’inaugura la victoire du bloc occidental: le règne de l’individu comme concept.
La pièce a été commandée à Marina Skalova par le POCHE/GVE, qui promeut un théâtre contemporain à texte, ce qu’incarne bien La Chute des comètes et des cosmonautes. L’autrice fait le choix de trois traitements textuels précis; des dialogues crus et froids qui gèrent notre compréhension d’une relation conflictuelle, entrecoupés de monologues en vers libres, qu’on envisage facilement portés par une scansion particulière et dans lesquels on reconnaît volontiers l’influence du monologue intérieur littéraire (flux de consciences sans ponctuation où l’autrice travaille un langage déréalisé) et, presque à la toute fin de la pièce, deux scènes en vers libres, visiblement pensées comme des chants, dont le ton est totalement désabusé: «Le monde se divise en désastres et catastrophes» (90).
Si les dialogues se font volontiers plats et cyniques, entrecoupés de grandes tournures universelles (comme ceux d’Edward Bond ou Sara Kane par exemple), dans les monologues, l’écriture de Marina Skalova assume une oralité intuitive, claire, qui appelle une diction marquée, structurée par de nombreux jeux phonétiques (allitérations, assonances, phrases en russe). L’alternance originale et assez rapide des écritures et des situations énonciatives crée un contraste intéressant, qui tiendra sans doute la plupart des lecteur.trice.s en éveil, jusqu’au point final, sans climax – pour clore ce trajet de reproches et de divisions par un semblant d’union?
Ces séquences chorales pourraient fonctionner de manière indépendante, et cette autonomie, mais aussi, en fait, celle des pauses monologiques, souligne bien la porosité de ce que le marché littéraire appelle des «genres». La pièce La Chute des comètes et des cosmonautes peut très bien être lue comme un recueil de poèmes entrecoupé de dialogues. Le fond de l’affaire, c’est sans doute que l’autrice entend explorer les fractures familiales, en les construisant, comme on le fait beaucoup, en reflets de structures socio-culturelles plus vastes: ici, deux générations, mais, en transit allégorique, deux ensembles idéologiques en conflit, et avec eux, deux rapports à l’existence. Deux rapports également déprimants d’ailleurs: le texte ne s’encombre pas de bons sentiments et argue sans sommation que tout est vide, que tout a échoué. Et si l’on peut interpréter La Chute des comètes de plusieurs façons (et le percevoir comme pluri-générique), c’est que le récit n’entend pas progresser, même si la pièce se termine par un envol dans une autre galaxie, le sentiment de solitude et d’absurde persiste. Ce vide-là n’a ni point de départ, ni ligne d’arrivée.
Tout a échoué, la famille, l’amour, le communisme, le capitalisme, dixit le père sur ses rêves déchus d’exil heureux à l’Ouest: «En tout cas, le paradis s’est avéré pas très paradisiaque et l’enfer, c’est toujours l’enfer.» (30). Ce sera la ligne qu’il tiendra sans faillir, répétant sans cesse la vacuité des deux modèles qui lui ont également ruiné la vie, qui ont même collaboré à cette ruine; la fille demeure pour sa part en orbite autour d’une rupture amoureuse et de ses perspectives de carrière dans l’astrophysique. Si l’on ne peut reprocher au texte ni longueurs, ni complaisance avec la condition humaine, son nihilisme marqué finira peut-être par accabler, ou lasser certain.e.s lecteur.trice.s. Ce qui n’est pas une fatalité: on pourrait aussi le lire, les jours d’optimisme, comme une salutaire piqûre de rappel, ou, les jours de pessimisme, comme une fable engagée sur la tragédie des imaginaires politiques du XXe siècle et leur binarité.
Une fable sans issue de secours d’ailleurs, ainsi qu’en témoigne le point final que donne la fille à ce voyage sans but:
je n’ai fait que panser le vide avec du vide je crois que j’ai entrepris ce voyage pour m’accrocher à un lien un être humain n’est pas une cheville avec le temps tout finit par se dévisser l’amour n’est pas une voiture il n’y a pas de roue de secours [...] lorsque tu rates le bon virage il n’y a pas même d’issue de secours on nait seul on meurt seul on fabrique des pansements le reste du temps ( p. 92)
Le monologue de l’astrophyisicienne, navigue, tout au long de la pièce, entre les considérations macroscopiques sur l’organisation de la matière et l’échelle microscopique de la perception de son existence humaine. Ces aller-retours incessants permettent à l’autrice d’explorer notre compréhension des lois physiques comme régime contemporain de l’absurde: maintenant que tout est expliqué (ou explicable), on est vraiment sûr.e.s que rien n’a de sens. On se réjouit alors de la manière dont Marina Skalova explore ce vaste champ de cynisme possible: le contraste entre sa propre corporalité et l’importance que l’on accorde à sa personne, la manière dont on se raconte et s’interprète.
d’un point de vue chimique le cerveau a besoin d’un cinquième de seconde pour tomber amoureux
le cerveau d’un amoureux ressemble à celui de quelqu’un qui vient de prendre de la cocaïne
mêmes symptômes: décharge chimique, montée d’adrénaline, salves de dopamine, accélération du rythme cardiaque, vagues de chaleur et de bien-être, picotements dans le bas-ventre, papilles irriguées, pupilles dilatées (p. 23)
À cette violence de la froide mécanique moléculaire décrite par la représentante de la génération Y, le père rétorque la violence des structures sociales et défend la possibilité d’éprouver des sentiments véritables même sans le hasard de la rencontre:
FILLE. L’amour ça ne se commande pas.
PÈRE. Peut-être que le vieux qui vit seul, qui est veuf et qui commande une femme en Sibérie dans un catalogue, il ressent un amour authentique pour elle. (p. 52)
Mais ils tomberont d’accord sur une chose, le remède physique au désarroi et au sentiment d’absurdité, dans une reprise qui conclura plusieurs dialogues, les anxiolytiques et les somnifères:
FILLE. Rohypnol ?
PÈRE. Lexomil.
FILLE. Zopyclone ?
PÈRE. Alprazolam. (p. 53)
Avec ces rengaines lancinantes, variations sur le concept de vide et répétitions linguistiques, La Chute des comètes et des cosmonautes se donne comme des trajectoires – deux individus qui ressassent leur parcours de vie chaotique à l’intérieur d’un micro-voyage Berlin-Moscou – rythmées de boucles: le mouvement perpétuel devient le mouvement illusoire. C’est peut-être ici qu’il faut inscrire la métaphore de la comète, qui donne au livre son titre, mais aussi des certaines envolées les plus frappantes où l’analogie corps astral / corps humain reflète la tension macro-micro:
les astéroïdes pénétrant dans l’atmosphère d’un corps créent des météores si un astéroïde touche la surface d’un autre corps ça peut faire un cratère il peut se détacher devenir une météorite tout ça pour dire que pénétrer un corps peut avoir un impact pénétrer un corps peut imprimer des cratères sur sa surface une peau de roches de métaux et de glace criblée de trous et de crevasses à force d’attraction cela ne concerne que la partie visible on ne sait pas ce qu’un astéroïde ressent à l’intérieur (p. 66)
L’intérêt de l’ordre cosmologique, c’est que tout y est structurel et sans intention, le mouvement justifie le mouvement, il n’y a rien à interpréter, rien à comprendre, pas de libre-arbitre pour les comètes – les cosmonautes ont-ils un libre arbitre? Les cosmonautes, comme le père et la fille, sont des individus, pas des structures, ils sont mus par des intentions et mis sans cesse face à la nécessité de justifier leur mouvement. Et c’est cette phase ultime, la victoire du capitalisme comme illusion de la fin des structures, que la pièce choisit, très justement, pour point final – avec un dernier poème particulièrement réussi:
un INDIVIDU c’est une individualité un INDIVIDU c’est INDIVIDUEL un INDIVIDU c’est VISUEL c’est télévisuel un INDIVIDU peut-il être DUEL un INDIVIDU peut-il être fait de DUALITÉS un INDIVIDU peut-il être PARTAGÉ [...] un INDIVIDU ça vit in utero dans sa propre carcasse sa propre enveloppe son propre cerveau un INDIVIDU ça ne sort jamais de soi-même c’est ennuyeux UN INDIVIDU IL A LA TÉLÉ DANS SA CELLULE ? (p. 83)
Ou sa cellule dans sa télé? La question reste ouverte. Après avoir lu (ou vu), La Chute des comètes et des cosmonautes, libre à chacun.e de trouver des parades à son individualité, de se rendre un peu divisible, un peu partageable.
Se Atemnot (Cheyne, 2016) era una raccolta di poesie e Exploration du flux (Seuil, 2018) etichettato come un romanzo, La Chute des comètes et des cosmonautes, la prima pièce di Marina Skalova, commissionata dal théâtre POCHE di Ginevra e messa in scena nel 2019, diffida delle categorizzazioni di genere. Padre e figlia in viaggio da Berlino a Mosca; un testo a tratti ripetitivo, costruito attorno ai contrasti fra due persone sopraffatte dal reciproco individualismo e la sensibilità eccessiva, incapaci di gestire la loro relazione conflittuale. Le scene si situano in un contesto di cambiamento delle strutture politiche a cui s’intrecciano considerazioni filosofiche e astrofisiche. Sullo sfondo, un nichilismo radicale e una scrittura lirica a tratti cruda, a tratti irreale. Un libro nient’affatto ansiolitico, un libro necessario. (Aurélien Maignant in Viceversa 14, 2020. Traduzione Carlotta Bernardoni-Jaquinta)