Amor Fati

Un film noir brodé de fil rouge. Première scène, un orage se prépare. Des uppercuts galopent au-dessus d’un parking. Le décor est posé. La descente aux enfers peut commencer. Fil blanc, sutures spectrales gravitant autour d’une blessure. Longue comme une route. Ronde comme un cirque. Profonde comme la nuit. Tous les parents sont des monstres, des assassins. Cavale. Radio. Hallucinations. Flashback. Deux adolescents. Blade paumé et énervé, Stella libre et incandescente. Fil d’or, paillettes qui dansent. Dix couteaux s’envolent dans l’espace. Les uns après les autres. Stella disparaît. Réapparait. Disparaît. Le temps s’accélère. Un poids lourd passe en trombe en klaxonnant.
Quatrième opus de la collection So/So, Amor Fati réunit le poète Flynn Maria Bergmann et la plasticienne Liliana Gassiot. Ces deux-là se devaient de faire un livre ensemble. Il écrit avec ses couilles. Poing. Elle brode avec ses entrailles. Point zigzag. Texte, textile. Obsession. Film, fil. Contrepoint. Broder, c’est dissimuler un secret. Orthographier, c’est s’exiler loin d’Eros. Oublier, c’est renier Dieu. Coudre, c’est hurler en silence.

(Présentation du livre, art&fiction)

Recensione

di Anne-Lise Delacrétaz
Inserito il 28.01.2020

Couverture noir vernissé, reliure à soufflets et grandes pages rose Bazooka, Amor fati, quatrième opus de la collection So/So d’art&fiction, réunit un texte du poète Flynn Maria Bergmann et, en reproduction, des broderies rouges et blanches de la plasticienne Liliana Gassiot pour raconter une histoire de cirque rappelant La fille sur le pont (1999), film de Patrice Leconte avec Daniel Auteuil et Vanessa Paradis.

«Joues creuses et mal rasées», le bien nommé Blade est de retour avec un cirque itinérant dans la ville où son destin de lanceur de couteaux, ainsi que celui de sa cible vivante, Stella, ont basculé dans le malheur. Au fil d’un monologue proféré à la deuxième personne du singulier, il rejoue en une nuit son passé – même si «l’amour est une tragédie et les tragédies ne se jouent qu’une fois».

Alors qu’il effectue son numéro dans la sciure de la piste avec son pantalon zébré de paillettes, sa chemise pistache enjolivée de flamants roses et son chapeau de cow-boy en peau de bison blanc, les souvenirs heureux et traumatiques remontent du fond de sa mémoire: «Une myriade de roues dentées tournent dans ta tête, s’emboîtent les unes aux autres, produisant un bruit de ferraille insupportable, mais surtout un amoncellement d’images. Ton histoire. Tu crois? N’est-ce pas plutôt l’histoire du monde engloutissant la tienne?»

Tout en lançant un à un ses dix couteaux, Blade revit avec rage sa cavale au volant d’une voiture volée pour fuir, à vingt ans, son père, qui a constamment «une bière entre les cuisses, des leçons de morale entre ses dents jaunes et [une] haleine de sac poubelle», et sa mère, battue par son mari, «qui pleurniche et fume des clopes».

Il se remémore dans la jubilation sa rencontre salvatrice avec Stella, dont il a fait la connaissance après l’avoir heurtée de son pare-chocs: «Lorsque finalement la voiture s’immobilise, tes jambes se mettent à trembler. Ton cœur bat si fort que tu as peur de t’évanouir. […] Tu regardes dans le vide. Hagard. Essoré. À moitié mort. Tu scrutes la route mais ne vois rien. Rien, si ce n’est le bruit atroce des pneus qui crissent à l’infini. Et puis, quelques secondes plus tard, la silhouette d’une jeune fille agitant les bras vers le ciel dans ton rétroviseur.» Grâce à celle qu’il a suivie dans le cirque où elle travaille, il a découvert le grand amour, qui l’a guéri de son mal de vivre: «Avec Stella vous aviez passé des nuits blanches à parler de votre futur numéro, à imaginer des centaines de costumes et d’accessoires, donnant forcément votre préférence au plus fou.»

En marge de la société, révolté contre ses parents, Blade a trouvé sous le chapiteau une famille de substitution «sans père ni mère, sans chef ni chien, sans mensonges ni disputes, un tourbillon de personnes, belles et cinglées, anneaux de Saturne criblés de paillettes qui, soir après soir essayaient de rendre les gens heureux».

Le narrateur se perd ensuite dans la nostalgie de ses années de bonheur, alors que le couple se déplaçait de ville en ville, montant et démontant tous les dix jours la tente rouge le long des poutres d’acier: «Ce rêve avait duré longtemps. Trop peut-être ? Tout était évident, ouvert, vrai. […] La vie, Stella, le cirque. Trois rythmes si proches qu’ils ne formaient qu’un seul chemin, ne jouaient qu’une seule musique. Stella au centre. Le cirque autour.»

Au moment où il est sur le point de dégainer la dernière lame de son ceinturon customisé, Blade est paralysé par la vision rétrospective de l’accident – mais en était-ce vraiment un?: «Tu revois Stella, enceinte de sept mois, te lancer un sourire étrange juste avant ton dixième couteau. Le dernier. Le clou de votre spectacle.» Ses hallucinations l’entraînent à nouveau dans «la dérive qui a suivi», road movie à la périphérie des villes, alcool et pornographie «pour profaner ce que tu avais de plus précieux» et oublier la mort de Stella et du bébé.

Le «tu» martèle obsessionnellement le dédoublement de Blade, paumé entre le passé et le présent, entre ses remords et ses hantises. Reprendra-t-il en main son destin et ses couteaux pour trouver la rédemption, comme le laisse espérer la célèbre formule nietzschéenne qu’il entrevoit sur la bâche d’un camion passant en trombe devant lui – sans la comprendre?

Avec Amor fati, Flynn Maria Bergmann puise dans l’imagerie kitsch du monde du cirque qui représente, depuis le XIXe siècle romantique, à la fois l’envol et la chute, le risque et la prouesse, le merveilleux et le sordide. Il fait défiler dans l’arène freaks et animaux: un maharaja promenant un gang de crocodiles, un homme tatoué de la tête aux pieds jonglant avec des pastèques, des lapins blancs coiffés de turbans et trois colosses blonds. Libre et flamboyante autant que les saltimbanques, danseuses de corde et écuyères des romans fin-de-siècle, Stella, tellement sexy avec son médaillon ovale entre les seins, cristallise les fantasmes érotiques de Blade et se prête à toutes ses projections amoureuses, exprimées sans grands détours lyriques: «Stella, c’est pas une fille, c’est une bombe. Au phosphore.»

Si Flynn Maria Bergmann emprunte les stéréotypes et les clichés du cirque, il cherche à les réactiver en leur insufflant l’énergie déjantée de Blade, son narcissisme torturé, sa révolte adolescente. Quelque peu sonné par la violence d’un récit coup de poignard, par moments vulgaire ou obscène, on reprend son souffle lorsque surviennent des touches de légèreté et de poésie: «Un papillon se pose sur le couvercle de ta malle. Un autre sous ton front. Seraient-ils d’accord d’échanger leurs ailes contre tes phalanges d’argent?»

Il est tentant de voir dans le lanceur de couteaux le double travesti de Flynn Maria Bergmann et dans Amor fati – parodie du roman noir et du roman rose – le portrait hyperbolique qu’il se plairait à donner de lui-même. On pourrait alors lire le jeu ironique de l’écrivain avec son image comme une autocritique de sa posture et un stimulant questionnement de son écriture: «Tu aimerais que le ciel avance comme une armée de dragons, que de gigantesques griffes de feu viennent embraser ta cervelle une bonne fois pour toutes. Mais ce serait trop simple, ou pas assez équitable. C’est juste un orage, pas l’apocalypse. Surtout cela t’empêcherait d’écrire une nouvelle histoire, une histoire avec des larmes. Des larmes aussi affûtées que tes lames de couteaux.» Quant aux broderies de Liliana Gassiot, elles mettent en évidence matériellement les topoï littéraires du texte comme tissu et du récit comme canevas: avec leurs oriflammes, leurs fleurs et leurs dragons, elles accompagnent au point lancé l’histoire cousue de fil blanc de Blade et de son étoile perdue.