Sucres

Être bouleversé par l’immensité
De l’univers, éprouver ce vertige
Et puis quoi ? Que faire de tout
Cet espace de tout ce poids ?
Faire des noeuds avec des grains
Puis des mots, que l’on conglo-
Mère, pour combler de la mémoire
Les trous et les trous noirs
Sans chagrin ni sanglot
Sangler chaque pérégrin
De poussière cométaire –
Des Sahara combinatoires
Constellations consolatrices
Éphémères et illusoires

(Matthieu Corpataux, Sucres, éditions de l'Aire)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 03.06.2020

«Des sucres oui, qui attaquent / Les blanches dents», énonce catégoriquement le poème 0 du recueil Sucres. En réalité, il faut que les bactéries contenues dans la bouche transforment le sucre en acides qui rongent les dents. Mais chez Matthieu Corpataux, le sucre attaque les dents «à la racine / À l’aide de la langue, ce muscle infini». On comprend ainsi d’emblée que pour l’auteur, il s’agit de jouer sur les mots, et aussi sur les formes et sur les nombres, dans la mesure où le premier texte du recueil compte huit lignes de longueur parfaitement identique et que son format rectangulaire fait penser… au sucre en cube. Quelle chose étrange, que la langue. Quantité de mots possèdent plusieurs sens, le même mot sert à désigner le sucre sous toutes ses formes, en poudre, en grains, caramélisé ou dissout, tandis que le verbe sucrer signifie adoucir, édulcorer, mais aussi supprimer, confisquer. Dès lors, certains poèmes qui paraissent au premier abord narratifs et dépourvus d’ambiguïtés, peuvent se révéler plus complexes et quelque peu énigmatiques. Souvent, les grains de sucre ont pour effet de raviver la mémoire du je lyrique, ils l’incitent à évoquer ses souvenirs, mais dans le poème 7, ils apparaissent susceptibles de jouer un rôle plus équivoque:

Tellement de souvenirs
Des Sahara entiers
Et là au milieu
Cette fille qui
M’avait sucré la tête
De quelques grains

Grains de sucre, de sable, ou de folie ?

Sucres sert aussi de révélateur, car, en filigrane des images liées aux souvenirs d’enfance, est dévoilé comment les mots, très rapidement, ont joué un rôle important pour le poète qui dans sa jeunesse choisit ses joueurs de foot préférés uniquement en fonction de la sonorité de leur nom, fait rimer Saussure avec chaussures, achète du shampoing Dop, des yogourts Yop et des céréales Pops, et au supermarché avec sa famille tombe sur un livre qui l’orientera définitivement vers la littérature et l’écriture :

Maman au rayon boucherie, mon frère
Et moi devant l’étalage des BD, je zyeutais
Quand je suis tombé nez à nez avec un livre
À la couverture blanche côtelée, titre bleu
(Qui a le joli nom de couverture Becket avec un seul t)
Un logo de jeu de go et ces mots
Sur lesquels j’ai heurté :

D’autres vies
Que la mienne

Je ne connaissais pas encore
Emmanuel Carrère mais
Il venait de me mettre ko
Au-delà des frontières
Et m’enseignerait
Ce que je devais écrire, ce que je devais faire

La leçon a été profitable: Mathieu Corpataux a fait des études en Lettres, il a créé la revue L’Épître et, avec Lucas Giossi, une maison d’édition, il est médiateur culturel, animateur d’ateliers d’écriture, et enfin il a été nommé en 2019 directeur du Salon de Livre Romand.

Dans Sucres, son premier recueil, tout en ne cessant de se jouer du sens littéral et figuré des mots, il affirme la valeur et la nécessité de l’interprétation:

Il n’y a pas si longtemps que j’ai compris
Que les seules clés à ne pas perdre
Sont celles de la lecture

Il varie les formes, classiques, rimées, ou vers libres, recourt à des effets typographiques, car s’il est sensible aux sonorités des mots, il est aussi conscient de ce qui se joue, sur les plans esthétique et psychologique, à la surface de la page et dans les intervalles entres les mots:

Je trouve dans les mots
Entre eux aussi
Des espaces suffisants
Des silences éternels

Il nous rappelle la nécessité de ne pas oublier les échelles de grandeur et que même si l’on ne peut qu’éprouver la petitesse d’un grain face à l’immensité bouleversante de l’univers, les mots ont le pouvoir de nous aider à comprendre notre condition, de nous réconforter, puisqu’on peut, avec le langage, former des «Constellations consolatrices / Éphémères et illusoires», mais aussi des cubes, des cercles, des trous noirs, des sillons de vers, des châteaux de sable, des «Sahara entiers» et des «Sahara combinatoires».

Entre autobiographie fragmentaire, profession de foi et réflexions philosophiques, un propos se construit grâce à la diversité des Sucres, sur un mode qui passe constamment du terre à terre au lunaire, et qui réussit à nous emporter dans une dimension du langage où les grains, dispersés dans l’espace ou hautement concentrés, ternes ou phosphorescents, se prêtent au filage de métaphores. De plus, ce recueil, imprimé le jour de l’anniversaire de Raymond Queneau, est parsemé de références plus ou moins explicites; il propose, intertextuellement, une réponse littéraire – une suite de poèmes numérotés de 0 à 42, calculée en moins de 7,5 millions d’années – en écho au livre de Douglas Adams, The Ultimate Question of Life, the Universe and Everything, ce qui laisse craindre que certaines des clés de lecture qu’il propose n’ouvrent peut-être que des portes donnant sur un vide vertigineux.

Rien

Il n’y a rien hors
De l’univers, or
L’univers ignore
Mes vers

Mais qu’importe, car quelque part sur la terre «la machine à grains» de Matthieu Corpataux fonctionne.