Peter und so weiter
Roman

Peter est un homme sans age qui habite le dorf de Z. Entre le bistrot et les petits boulots, il erre et s'endort a gauche a droite. Dans sa bouche les langues sont emmelees et on dit meme qu'elles ont fini par faire des nœuds. Un jour, au Cafe du Nord, son ami Bernhard lui demande quand il commencera la vraie vie. Bouleverse par cette question, Peter se lance dans une quete longue et intense dans les zones de l'entre-deux, les lieux abandonnes, l'herbe au bord des ruelles, les bancs publics.

(Présentations du roman, L'Âge d'homme)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 13.07.2020

Peter und so weiter, le deuxième livre d’Alexandre Lecoultre, nous entraîne à la suite de Peter. Il se promène dans le terrain vague, déambule dans les rues du dorf, boit des verres au café ou ailleurs, observe ce qui se passe autour de lui, rend de petits services, prend le train «pour la solitude». Cette façon de faire paraît insatisfaisante aux yeux de ses concitoyens, et l’incipit annonce un programme pour le moins hasardeux: «Depuis un certain temps, on veut qu’il devienne quelqu’un, mais Peter il ne sait pas qui.» Les autres personnages ne s’interrogent ni sur le sens de leur vie ni sur leur identité, mais n’hésitent pas à remettre en question Peter qui se lance alors dans une quête, il ne sait trop de quoi, ni comment s’y prendre.

Son existence se situe toujours à une frontière, entre action et contemplation, entre contact et solitude, entre sérénité et mélancolie, tandis que le récit se déroule entre naïveté et sérieux, entre banalités quotidiennes et réflexions philosophiques, entre écriture littéraire et oralité feinte, et surtout entre les langues, c’est-à-dire émaillé de mots d’autres langues, ce qui lui confère une musicalité particulière. Peter lui-même ne cesse d’éprouver cet entre-deux difficile à définir. Écoutant les conversations au Café du Nord, il constate que «ce n’est ni un monologue ni un dialogue, mais quelque chose d’autre». Lorsque Bernard lui demande «tu commences quand la vraie vie?», Peter est pris de court: quelle vie est-il en train de vivre, «il ne savait pas qu’il y en avait une fausse».

On lui suggère qu’une rencontre pourrait tout changer, mais comment reconnaître et rencontrer quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a encore jamais vu? Par téléphone, il interroge une voyante, elle ne peut l’éclairer mais lui conseille d’observer autour de lui «comment font les autres». Est-il possible de trouver ainsi la réponse alors que les êtres qu’il côtoie, Nina, Bernhard, les Petits-bras, Gigi von der gemeinde, Herr Schrifsteller et les habitants du dorf de Z., ont différentes manières de vivre, dont aucune ne lui paraît faire plus de sens que la sienne? Avec constance, et malgré des tarifs qui augmentent sans cesse, il rappelle la voyante, mais elle ne peut lui apporter de solution: «Les téléphones avec Micha sont une sorte de boîte magique qui transforment les questions de Peter en d’autres questions de Peter, aïe, aïe, aïe.»

Les interrogations de Peter sont loin d’être futiles: comment devenir quelqu’un, pourquoi devenir quelqu’un d’autre? Ces idées sont dans l’air du temps, on les lui assène sous forme de conseils plus ou moins bienveillants, ou elles surgissent énoncées au fil des conversations qu’il surprend. Il les remet fondamentalement en cause, se demandant «pourquoi on voudrait devenir quelqu’un d’autre», alors que lui se satisfait parfaitement de son identité indéfinissable, qui se traduit par les différents noms qui lui sont attribués: Peter und so weiter, Pedro, et parfois Pedrito, ou Petru, ou encore Pietro santo felice. Mais c’est surtout le personnage de l’écrivain, Herr Schrifsteller, qui lui offre de nombreuses identités métaphoriques, lui disant par exemple: «Peterli, petite grenouille», «Peterli, tu es un oiseleur sans cage», «tu es un de ces papillons blancs qui renaissent chaque jour». Par ailleurs les activités de l’écrivain comme celles de Peter se caractérisent par des errances, au cours desquelles l’un comme l’autre, sans dégoût et sans souci d’hygiène, récoltent diverses choses, matérielles et immatérielles, sans savoir à quoi elles vont leur servir.

D’une extrême sensibilité, Peter est attentif, durant ses «spaziernades», à tout ce qui l’entoure, êtres humains, animaux, paysages, objets jetés ou abandonnés ici et là. Il est également capable de percevoir l’invisible: «il a des fois l’impression d’accueillir des esprits malgré lui, qu’ils entrent par son oreille discrètement avec les hannetonlis.» Quand finalement surgit enfin «Celle avec le regard qui le regarde et le sourire qui lui sourit», c’est une véritable rencontre entre deux personnes qui apprécient toutes deux d’être confrontées à la nouveauté et à l’originalité. Cette jeune femme lui pose quantité de questions, il lui répond avec sincérité. Elle rit et déclare: «Peter, tu es différent des autres, ça me plaît.» De son côté, Peter pense que «lui, il sait qu’il n’est pas comme les autres, mais il sait aussi que les autres ne sont pas comme lui, ce qui veut dire que lui et les autres sont un peu pareils au moins sur ce point-là, sur le fait qu’ils sont différents.» Néanmoins, malgré ou grâce à leurs différences, tous deux peuvent se côtoyer et s’aimer, tandis que parallèlement, dans le récit, différentes langues coexistent dans une harmonie singulière.

Peter a souvent eu le sentiment désespérant que sa quête était comme réussir à faire un puzzle dont il ne possédait ni «toutes les pièces ni la boîte en carton avec dessus l’image qui permet de voir ce qu’il faut chercher». Lors de cette rencontre, il comprend, et nous avec lui, que mieux vaut ne pas avoir d’idées préconçues, qu’il est préférable de savoir s’ouvrir à l’inconnu et à la diversité.

Le récit de la quête de Peter est ponctué par des passages en italiques et à l’impératif qui forment un contrepoint poétique, peut-être parfois trop explicite, mais offrant une pause dans le flux animé des histoires du dorf; on est incité à écouter les petits bruits de la nuit, à être réceptif aux histoires que chacun pourrait raconter, à exprimer ce que l’on perçoit et ressent, à «se laisse[r] guider par ces milliers de signes incandescents dans la vie et dans ses marges», à goûter à tout dans un élan de liberté, à imaginer ce qui se passe dans la vie des gens, à avancer dans la nuit en quête de notre double, d’un «frère né de nous-même», qui disparaîtra peut-être dès qu’on ouvrira les yeux sur lui.

Peter und so weiter est une fable dont la morale est que la vraie vie se trouve partout, dans chaque être vivant ainsi que dans les objets les plus improbables, comme les boîtes de conserves de l’épicerie des Petits-bras, les énoncés énigmatiques des horoscopes des «journaux gratis» ou les détritus du terrain vague. Quand un chantier rend ce précieux terrain vague inaccessible, que la construction d’un supermarché réduit «son bric-à-brac, son hasard, sa liberté» à un souvenir, Peter apparaît comme un sauveur: «l’esprit du terrain vague se glisse par son oreille et vient habiter son corps», emportant dans son mouvement tout ce que le personnage a vécu, qu’il s’agisse de fiction ou de la vraie vie.