Histoire d'un soulèvement
9 jours dans les Alpes: autour d’elle, tout se soulève, mais elle peine… «Les plaques continentales ne sont pas les seules à dériver.»
Tout a été consigné dans un cahier où l’on trouve l’empreinte de plusieurs histoires, la grande, celle du soulèvement des Alpes, racontée par un guide excentrique, la petite, celle de la vie quotidienne d’un groupe de randonneurs. Neuf jours de marche ponctués par les paysages traversés, l’effort, le poids du sac, la promiscuité dans les cabanes. La petite troupe s’est à la fois bien et mal entendue. Partie sans entraînement, une citadine se disant autrice mélange ses propres souvenirs, les premiers cours de ski, les appartements de vacances loués en famille, à ceux, immémoriaux, d’un attachant fossile. Le guide réussira-t-il à mettre en évidence le lien entre les convections du noyau terrestre et la présence sur l’alpe de ces marcheurs?
(Présentation du livre, art&fiction)
Recensione
Entre récit de voyage et autofiction, Laurence Boissier nous emmène en randonnée dans les Alpes suisses. Citadine occupée, ayant décidé par défi de rejoindre un groupe pour un trek organisé durant plusieurs jours, la narratrice consigne dans un carnet son périple, livrant quelques détails que connaissent bien celles et ceux qui pratiquent la montagne: les courbatures, les groupes de nudistes sur les sentiers, les nuits en refuge perturbées par les ronflements, la satisfaction des sommets pour lesquels on lutte longuement, les campements à la belle étoile où le sac de couchage devient le dernier refuge face aux bruits de la forêt. Le principe même de ce bref récit le rend très linéaire, une simplicité assumée par l’autrice qui consacre quelques pages à décrire chaque réveil, chaque coucher et les heures de marches qui les séparent. Plusieurs ressorts narratifs viennent perturber le fleuve tranquille de la lecture, de rares introspections durant lesquelles Laurence, la narratrice, dévoile des bribes très ordinaires de sa vie urbaine, raconte des souvenirs d’enfance et retrace quelques événements marquants de la randonnée, centrés pour la plupart autour de la figure du guide.
Habitué des groupes et natif des Alpes, le guide, dont on apprend qu’il vit là son dernier voyage organisé avant la retraite, est le seul personnage sur lequel le récit s’attarde. Passionné de géologie, il permet au roman de construire son principal sous-texte : l’inquiétante étrangeté de l’histoire évolutive qui a façonné nos territoires et nos espaces. À chaque étape, en cabane ou sous tente, le groupe se rassemble au moment du dîner et le guide raconte un fragment de l’histoire géologique des Alpes. Prenant les roches alentour pour illustrer son propos, décrivant souvent les cailloux sur lesquels sont assis les protagonistes, il conte le temps long de la tectonique – les ères géologiques bien sûr, qui s’enchaînent du Carbonifère à l’actuelle Anthropocène, en passant par le Permien, le Trias et bien d’autres – mais également le mouvement des plaques et le jeu complexe des poussées qui font l’architecture mouvante des montagnes et des mers.
Les séquences introspectives étant très peu développées – on y apprendra tout au plus que la narratrice a une vie ordinaire et partage avec le reste de l’humanité (de classe moyenne sup’) la sensation de n’être pas tout à fait à la meilleure des places dans le meilleur des mondes –, c’est surtout le travail sur la double durée qui caractérise Histoire d’un soulèvement. La durée humaine, bien sûr, et sa vacuité à laquelle nous ramènent perpétuellement les dialogues sans conséquence du groupe de citadin.es un peu pénibles qui interrompent sans cesse le guide pour évoquer leurs boulots, leurs projets immobiliers ou leurs souvenirs de voyage, et son pendant macroscopique, la durée évolutive, le temps cosmique fascinant dans sa manière de nous écraser, celui qui a sculpté les vallées et les mers, dessiné la cartographie de reliefs infinis où les tracas humains semblent bien dérisoires. C’est souvent le langage lui-même qui opère la mise en tension des durées, l’autrice jouant de sa surnaturelle capacité à empiler les couches de temps pour faire coexister des associations anachroniques en révélant l’anthropisation des montagnes comme une strate parmi d’autres:
On perd un bon bout de plaque dans l’asthénosphère. Dégoûtés par le refroidissement du climat, nos primates vaudois s’en vont vers le sud, les camélidés quittent Genève, les hippopotames font leurs adieux aux marais lausannois, le cheval-gorille de Tramelan disparaît vers l’est, les mastodontes se laissent pousser les poils. En Afrique, Toumaï se dresse sur ses pattes arrière. Nous nous levons pour chercher des tranches de tarte à la myrtille. (p. 214)
Histoire d’un soulèvement m’a laissé face à un vide, que je vais essayer de décrire. À mesure que la structure du roman se répète sans accrocs, on se demande où la narratrice peut bien vouloir nous emmener, car aucun des deux fils ne se détache ni ne produit d’effet de sens particulier avec l’autre. Le récit géologique, en fait, assez peu détaillé, suit son cours. Le récit de la randonnée fait de même, et si les relations entre les personnages évoluent un peu, il semble que la plupart ont été voulus comme des coquilles vides et fonctionnelles, sans doute pour mettre en valeur leur nature profonde de poussière dans la marche du temps cosmique. Quelques micro-événements m’ont beaucoup ému, très saillants dans ce texte au style blanc et à l’ironie légère. C’est le cas notamment d’un passage durant lequel on ressent toute la détresse du guide qui refuse d’emmener son groupe dans un refuge moderne fraîchement érigé et électrifié de tout le confort moderne, qui loue des motos ; ou encore lorsque l’on apprend que ce même guide, amoureux de géologie, a découvert quelque part un fossile qu’il n’a jamais pu se résoudre à signaler à un musée, lui réservant en secret le droit de redevenir naturellement poussière, selon le cours du temps qui est le sien.
Arrive la fin du récit, et je me sens bien, porté par un grand calme, en paix d’avoir partagé ce moment océanique de sérénité, un peu comme à la fin… d’une randonnée en montagne. Pourtant, je me questionne, une forme d’impatience me gagne, celle que l’on éprouve à attendre la morale d’une fable, l’effet de sens qui unifiera le parcours de lecture que je viens de faire. Et pas grand-chose, fidèle à la blancheur du style, le roman s’achève sur une sensation vague que décrit la narratrice : elle a « trouvé [s]a place dans le poster de l’évolution » (pp. 208-209), elle a « pris conscience de ce que c’est que d’être incarnée » (p. 223). Constatant qu’aucun homme du groupe ne s’est rapproché d’elle durant les nuits du voyage, elle reconnait qu’elle aussi a « des défauts », ce qui prouve son appartenance à l’ordre du vivant : « Voyons voir, les vergetures, les cicatrices, les défauts structurels, les cassures anciennes… On dirait les Alpes » (p. 224). Finalement, un personnage évoquera au hasard d’une réplique que le carnet de la narratrice, où elle prenait note du voyage, a été en réalité le seul rempart à la violence humaine, genre de parallèle fugace entre l’écriture et la civilisation puisque « sans ton cahier, on se serait tous comportés comme des sauvages » (p. 235). « N’importe quoi », répond la narratrice avant de faire tomber par mégarde le carnet dans un fossé. Fin du voyage, retour à la ville. Début du vide.
Début du vide car, au fur et à mesure que l’université me permettait d’accumuler le capital symbolique que mes parents ne pouvaient m’apporter, j’ai intériorisé la croyance commune en la valeur intrinsèque de la littérature et appris qu’il était de bon goût de ne pas l’évaluer sur son utilité socio-politique. Et c’est pourtant ce qui me vient à l’esprit en fermant le roman et en revenant à la ville, car je ne suis pas sûr de vouloir cette sérénité que m’a procurée Histoire d’un soulèvement. En relisant le texte, j’ai commencé à me dire qu’il n’y avait bien que la génération du Baby Boom pour décrire encore les glaciers suisses en omettant de préciser qu’ils fondent à vue d’œil. Certes nos vies ne comptent que comme des secondes de l’évolution, mais ce souci d’une reconnexion avec la nature, d’une contemplation sagement introspective, tout m’a semblé le privilège désuet d’une génération coupée de nos précarités environnementales contemporaines, ignorante de la solastalgie qui nous empêche toujours plus de profiter du loisir de la montagne. À une échelle différente, il y a quelque chose de commun entre les citadin.es qui méditent aujourd’hui dans les montagnes et les nobles anglais de la fin du XVIIIe siècle s’obstinant à organiser des chasses à cheval dans les campagnes ravagées par l’industrialisation et la misère de la classe ouvrière naissante (trouvant, évidemment, de moins en moins d’animaux à tuer). J’ai reparcouru le texte en ayant soudain la sensation d’un conte post-apocalyptique, quelque chose qu'on pourrait lire dans des décennies autour du feu, fasciné.es par ce qu’étaient les humains du début du XXIème siècle, incapables de comparer leur expérience du monde d’autrefois à la nôtre, incapables de comprendre cette étrange manière de fétichiser la nature, la légèreté et la nonchalance de celles et ceux qui n’ont peur de rien et arpentent les montagnes en songeant à leurs problèmes ordinaires. Histoire d’un soulèvement m’apparait finalement comme l’histoire d’une époque qui ne s’est pas soulevée à temps pour défendre ses glaciers.