En attendant le poème

Ce recueil réunit des textes écrits sur plusieurs années, aux styles et sujets variés. Des poèmes urbains, d’autres qui parlent de violences conjugales, poèmes de voyage, poèmes érotiques, dont certains ont déjà été présentés en public. J’y dévoile une intériorité, une subjectivité assumée, que j’ai envie de partager, pour vous entraîner dans le monde de mes textes spoken word et de mes poèmes, parfois courts comme des haïkus...

(Présentation du recueil, Éditions des sables)

«Dans l'intervalle des turbulences» et «En attendant le poème»

di Claudine Gaetzi
Inserito il 23.08.2020

Avant ce roman et ce recueil de poèmes, qui paraissent quasi simultanément, Heike Fiedler a publié un texte intitulé « Dis-le. Conversation en mode de montage » dans le recueil collectif Tu es la sœur que je choisis (en bas & Le Courrier, 2019) : au bistro, cinq femmes discutent, réfléchissent à leur situation actuelle, énoncent des revendications, se réfèrent à des mythes gréco-romains et des récits bibliques. On découvre, dans une note finale, qu’une partie des phrases qu’elles prononcent ont été rédigées par Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft, Françoise Vergès, Martine Ostero, Régine Pietra et Chloé Delaume ; ces citations, mise en italique mais parfaitement intégrées à leur discours, donnent à une problématique contemporaine une dimension atemporelle et dramatique.

Pour son roman intitulé Dans l’intervalle des turbulences, Heike Fiedler a également choisi de décrire une rencontre, qui aurait eu lieu juste avant le début de la Seconde guerre mondiale, entre Aline Valangin, Sophie Taeuber-Arp, Marina Tsvetaieva et Else Lasker-Schüler. Les livres de ces quatre autrices et artiste se trouvent sur différents rayons de la bibliothèque de Lina, qui est écrivain. Au moment de quitter son appartement genevois pour une résidence d’écriture à New Dehli, Lina s’interroge sur les critères de rangement de ses livres : « Tout est logique et arbitraire à la fois », estime-t-elle en observant comment les écrivains se côtoient, tantôt en fonction de la langue, tantôt du genre littéraire, ou encore selon le format des volumes. Sur une impulsion qu’elle tentera ensuite d’expliquer, ce sera elle qui imaginera un rapprochement entre ces quatre femmes dont les œuvres se trouvent dans sa bibliothèque, mais sur des rayons différents : dans quelles circonstances auraient-elles pu se retrouver ?

Le roman, composé de courts chapitres, fonctionne sur le principe du collage. En résidence en Inde, à Lavigny et au Caire, Lina fait part, sur un mode parfois anecdotique, de ses conditions de travail, de ses observations de voyage, de ses lectures et réflexions. Des photographies et des poèmes qui ont en quelque sorte, par leur typographie particulière, le statut d’« images sonores », sont insérés. Tout au long du roman, il s’agit, comme le suggère le titre, de considérer des intervalles spatio-temporels et de les relier grâce au langage : « Elle dit des mots, elle inscrit des traces dans l’espace pour combler la distance entre ici et maintenant, entre le début de sa résidence et son retour imminent en Suisse. » Quand Lina choisit les personnages du texte qu’elle projette d’écrire, elle cherche des similitudes avec des éléments de sa propre biographie : « L’une d’elle vient du pays dans lequel elle a grandi ; deux autres habitent le pays dans lequel elle vit ; de la quatrième, elle a étudié la langue à l’Université de Genève ; est-ce un hasard ? » Ce projet a également pour but de rattacher le passé au présent : « Et moi, j’essaie de me souvenir comment m’est venue l’idée de vouloir me saisir de l’histoire de ces quatre femmes, autour desquelles se construit ce récit, mais ce n’est pas important. Leur passé me fait penser au présent et c’est probablement là que réside ma motivation […]. »

Quant aux turbulences, ce sont celles provoquées par la crainte du communisme, les mouvements nationalistes, fascistes et antisémitiques, en Europe dans les années 1930-40, mais aussi les angoisses contemporaines face au réchauffement climatique, au drame des réfugiés, aux paradoxes de la société de consommation. Si le récit rend compte d’événements réels, de troubles passés et actuels, il brode aussi sur l’Histoire, y ajoutant une part d’invention romanesque : Aline Valangin reçoit une « lettre fictive » d’Else Lasker-Schüler qui vit à Jérusalem et aurait voulu se réfugier en Suisse. Sophie Taeuber-Arp habite Paris, mais trouve le climat politique trop instable, et elle aurait envisagé de passer quelques jours de vacances chez Aline. Reste à imaginer comment Marina Tsvetaieva aurait pu arriver en Suisse : le mari d’Aline, Vladimir Rosenbaum, aurait été la trouver à Paris pour la convaincre de lui confier ses manuscrits afin qu’il les mette en sécurité en Suisse, et la poétesse aurait décrété qu’elle préfèrerait les apporter elle-même.

Par une pure coïncidence, Lina, dans une soirée où elle a lu un poème d’Else Laske-Schüler, rencontre un homme qui, lorsqu’il était enfant, s’était vu proposer un rôle dans Arthur Aronymus und seine Väter, une pièce écrite par Laske-Schüler et jouée à Zurich en 1936. Pour justifier le fait qu’Else ait eu l’idée de demander à Aline de l’accueillir au Tessin, Lina avait imaginé que c’était à cette occasion qu’Aline et Else avaient fait connaissance. À nouveau, un lien est établi entre le passé et le présent, ainsi qu’entre la fiction et la réalité. Lors de cette rencontre, Lina a l’impression qu’une décharge électrique la traverse, tant elle est stupéfaite par cet événement où s’entrecroisent des faits vrais et inventés, alors que tout cela peut paraître au lecteur quelque peu anodin.

Lina a une théorie sur « l’avènement des circonstances magiques », ces moments où elle ressent que des énergies positives « se mettent en concordance » et déclenchent un plaisir intense qu’elle compare à un orgasme.

Lors de la lecture, on éprouve une certaine déception quand on constate que cette rencontre, qui n’aurait jamais pu avoir lieu en réalité, puisque Marina Tsvetaieva et son fils sont partis en Russie en 1939, que Sophie Taeuber-Arp est restée en France et Else Lasker-Schüler en Palestine, ne se concrétisera pas non plus dans la fiction. Seule Lina se rend à La Barca, où elle photographie la chambre d’Aline Valangin : « C’était un moment très bouleversant », confie-t-elle. Invitée ensuite à prendre l’apéritif avec les propriétaires actuelles de la maison, c’est avec une grande émotion qu’elle remarque qu’« elles sont… au nombre de quatre exactement ». Lina éprouve alors le sentiment euphorisant d’avoir vécu symboliquement la rencontre qu’elle avait projeté d’écrire, d’avoir en quelque sorte passé « à l’intérieur de l’histoire ». Malgré son enthousiasme, on est déçu que le projet de rencontre entre ces quatre femmes n’ait pas abouti dans le récit. Dans « Dis-le. Conversation en mode de montage », Heike Fiedler montre que la littérature a le pouvoir de relier passé et présent, de faire se côtoyer des discours et des êtres de différents horizons. Avec Dans l’intervalle des turbulences, elle nous fait ressentir les limites de la réalité, puisque jamais les circonstances n’auraient permis qu’en 1939 Aline Valangin, Sophie Taeuber-Arp, Marina Tsvetaieva et Else Lasker-Schüler se retrouvent, mais surtout les limites de l’imagination : même dans le roman, elles n’y parviendront pas.

En attendant le poème, un recueil de « Poèmes à dire », rassemble des textes variés, écrits sur plusieurs années, que l’auteure a organisés par petites sections thématiques. Leur présentation est parfois déconcertante, on ne sait pas toujours si on a affaire à un seul ou plusieurs poèmes, lorsque, sur une même page, les retours à la ligne, les majuscules et la ponctuation n’obéissent pas à un système cohérent. On regrette que dans le livre l’attention portée à la mise en forme semble moindre que celle que lui accorde la poète lors de ses lectures et installations.

Performeuse, Heike Fiedler joue sur les dimensions sonore et visuelle du langage. À l’oral comme à l’écrit, elle recourt aux assonances et allitérations, nous laissant percevoir sa fascination pour la matérialité du langage. Elle n’hésite pas à segmenter les mots, à fragmenter et désorganiser la syntaxe, à employer par instants l’allemand, la langue dans laquelle elle a grandi, ou encore l’anglais, donnant ainsi une résonnance et un rythme particulier à ses textes, bousculant les lieux communs, faisant vaciller le sens ou le laissant se déployer. Il y a pour elle une évidence physique dans le passage de la parole à l’écriture :

Ses poèmes traitent du temps qui passe, de la vie quotidienne, de l’incertitude, de la mémoire défaillante, de déambulations urbaines, de voyages, de violence conjugale, d’érotisme, de guerre et d’injustice, et surtout de notre rapport au langage et au monde :

Le mode d’expression de Heike Fiedler est pluridisciplinaire. Avec Dans l’intervalle des turbulences, ce roman qui entremêle fiction et événements réels, et En attendant le poème, ce recueil qui offre un reflet des multiples facettes de son rapport au langage, on prend conscience de la richesse et de l’originalité de son travail, tout en restant légèrement frustré, comme si une dimension manquait pour que la force de ces deux œuvres s’impose avec évidence, alors que c’est le cas pour ses performances.